jeu. Juin 4th, 2020

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Sinsheim ou le cheval de Troie pour les ultras allemands

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Samedi dernier en fin d’après-midi sur la pelouse de la PreZero Arena de Sinsheim, antre du TSG Hoffenheim, s’est déroulé ce que nous pouvons, me semble-t-il, appeler un tournant dans le football allemand et même plus largement. A la suite de banderoles des ultras munichois injuriant le propriétaire milliardaire du club hôte, Dietmar Hopp, la rencontre opposant son club au Bayern a été arrêtée deux fois avec notamment un arrêt de près de 45 minutes. A la reprise du match et alors qu’un quart d’heure restait à jouer, les 22 joueurs présents sur la pelouse ont tout simplement refuser de reprendre le match en bonne et due forme, choisissant d’effectuer une passe à dix durant le reste du temps.

Il faudrait vérifier plus en profondeur mais il me semble bien que ce soit la première fois que le monde du football assiste à un tel évènement – les plus taquins rappelleront le match de la honte entre la RFA et l’Autriche lors du mondial 1982 – et sans doute que le score déjà acquis (le Bayern menait 6-0) a contribué à ce que cela se produise. Depuis, nombreuses ont été les réactions outragées face aux actions non seulement des ultras munichois mais également contre un certain nombre d’autres groupes ultras qui ont déployé des banderoles insultantes à l’encontre de Dietmar Hopp. Sur la plupart de ces banderoles, le milliardaire a été traité de fils de pute (« hurensohn » dans la langue de Goethe). Face à ce qui ne me semble pas exagéré de placer sous le vocable de large offensive contre les Ultras, il me parait essentiel de pousser l’analyse bien plus loin que ce que l’on a pu entendre dans les médias dits dominants.

Par-delà l’injure

Avant toute chose, je pense qu’il est important de revenir non seulement sur les banderoles déployées mais également sur ce que celles-ci racontent de l’état du football allemand et du traitement actuel des ultras outre-Rhin. Derrière les insultes sur les banderoles se nichent effectivement une défiance à la fois profonde et tenace à l’égard non seulement de Dietmar Hopp mais également de tous les clubs considérés comme des Plastik Klubs dont l’étendard le plus flamboyant est incontestablement le RB Leipzig. Héritière du capitalisme rhénan, la règle du 50+1 empêche en principe que les clubs allemands professionnels soient détenus en majorité par un seul actionnaire. Il existe évidemment des exceptions – principalement lié au fait que les clubs aujourd’hui en Bundesliga comme le TSG ou le RBL ont commencé dans les divisions inférieures – et celles-ci sont rejetées avec véhémence par une bonne partie des supporters (l’on se rappelle des têtes de taureau exhibées par les supporters de Dortmund lors des déplacements à Leipzig il y a quelques années).

Comme l’explique très bien la camarade Chloé, qui connaît très bien le football allemand, sur Ultimo Diez, par-delà les injures à l’encontre de Dietmar Hopp c’est bien la Fédération Allemande de Football (Deutscher Fuβball-Bund ou DFB en version originale) qui est visée par ces banderoles – de manière explicite dans le cas des ultras munichois samedi – pour avoir à la fois rendue une décision favorable à Dietmar Hopp sur fond de conflits d’intérêts et d’avoir réintroduit les sanctions collectives à l’encontre des supporters.

L’odieux parallèle

Samedi, alors que le match était arrêté mais que la diffusion sur BeIN continuait, Jean-Charles Sabattier (pourtant pas connu pour ses saillies contre les ultras) a sciemment ou pas entretenu une espèce de flou pendant très longtemps sur le caractère des banderoles brandies par les ultras munichois. Laissant penser qu’il s’agissait de banderoles racistes, il a très certainement contribué à la diffusion de ce mensonge éhonté sur les réseaux sociaux puisque bon nombre de comptes d’actualité football ont relayé les banderoles en disant qu’il s’agissait peut-être d’insultes racistes – alors même que toute personne ayant quelques rudiments d’allemand pouvait les traduire ou qu’à défaut des sites de traduction font ça très bien.

Le propre même de ce genre d’accusations calomnieuses réside évidemment dans le fait que même démenties, l’étiquette reste collée. Aussi, dès lors que le caractère non-raciste des banderoles a été confirmé, avons-nous vu se mettre en place une logique différente mais toute aussi insidieuse : le parallèle entre ces injures et des actes racistes. Alors même qu’il y a quelques semaines à peine Moussa Marega subissait des cris racistes dans le stade du Vitória Guimarães sans que cela ne suscite autant de réactions que ce que nous avons vu se déployer depuis samedi dernier, il est très instructif de voir quelle est la puissance de frappe et la célérité de réaction dès lors qu’il s’agit d’un puissant qui est attaqué.

La volonté de mise au pas

C’est effectivement à ce triste spectacle que nous avons assisté le week-end dernier et durant cette semaine, à la réplique d’une petite caste, celle des puissants et des dominants face aux Ultras. Cette injure, comme le rappelle très bien Chloé dans son papier, est effectivement monnaie courante dans les stades allemands et si l’on devait arrêter les matchs à chaque fois que Timo Werner la reçoit, le RBL ne finirait pas beaucoup de ses rencontres. Derrière cette défense de Dietmar Hopp il n’y a, à mon sens, ni plus ni moins que la volonté de mettre au pas et de faire taire les contestataires. Que défendent, en effet, les ultras allemands sinon la préservation d’un modèle actionnarial qui laisse une part au football populaire dans les clubs allemands ? Plus inquiétant encore, si l’on en vient à criminaliser les injures proférées par les ultras quelle est la suite de cette dynamique morbide ?

Il ne s’agit pas tant ici de se complaire dans la posture du « on ne peut plus rien dire » que de pointer la volonté d’aseptisation et de neutralisation des tribunes un peu partout en Europe. De la même manière qu’en France en début de saison la supposée lutte contre l’homophobie avait servi à suspendre des matchs au cours desquels les ultras exprimaient leur défiance à l’encontre des instances, rien ne nous interdit de penser que, demain, les critiques à l’encontre de la DFB tomberont sous le coup de ces sanctions. Plus largement, les puissants et les dominants ne supportent pas d’être remis en question ou en cause et c’est à cela que répond cette volonté de marquer les déviants que seraient les Ultras pour mieux signifier à la société que rien ne sera toléré à l’encontre desdits puissants, de faire connaitre l’humiliation par procuration à l’ensemble de la société face aux puissants en somme. Dans une puissante et lumineuse tribune publiée dans Libération à la suite de la cérémonie des Césars et du départ d’Adèle Haenel, Virginie Despentes lie ce qu’il s’est passé avec l’adoption par l’article 49-3 de la réforme des retraites en France. Je crois qu’il est possible de voir dans ses mots des éléments qui éclairent aussi le combat des Ultras : « Ton corps [celui d’Adèle Haenel], tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse. C’est probablement une image annonciatrice des jours à venir. La différence ne se situe pas entre les hommes et les femmes, mais entre dominés et dominants, entre ceux qui entendent confisquer la narration et imposer leurs décisions et ceux qui vont se lever et se casser en gueulant. C’est la seule réponse possible à vos politiques. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pouvoir de merde, on vous méprise on vous dégueule. Nous n’avons aucun respect pour votre mascarade de respectabilité. Votre monde est dégueulasse. Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde ». Je me permettrais de modifier la conclusion dans le cas des Ultras et de dire : on se lève (même si on est déjà debout dans nos tribunes), on casse et on se bat. Et on vous emmerde, bande d’hurensohn parce que comme le dit Orelsan dans Notes pour trop tard, « pour être un fils de pute pas besoin d’avoir une daronne sur un trottoir ».

Crédits photo: BeIN Sports

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