La scission milanaise

Lundi 9 mars 1908, à quelques encablures de la Piazza del Duomo, la principale place de la cité lombarde, une réunion informelle dans l’arrière-salle d’un petit restaurant allait donner naissance à un des clubs mythiques du XXe siècle.

Place forte historique du commerce et de la culture en Europe, Milan fait partie des cités les plus cosmopolites du Vieux continent. Et comme dans toutes les villes commerciales de la péninsule (Gênes, Turin, Naples …), le football, diffusé par les hommes d’affaires anglais, a déjà pris pied depuis plusieurs années.

Apanage de la communauté anglaise de la ville, un groupe de gentlemen (photo) décide ainsi en 1899 d’officialiser tout ça, en créant leur propre club. A deux semaines de la fin du siècle, des ingénieurs, des marchands, des industriels, et même un ancien vice-consul, tous anglais, s’associent pour fonder le Milan Cricket and Football Club, qui deviendra le Milan AC en 1939. Les couleurs de l’équipe - le rouge pour le diable, le noir pour faire peur … - sont proposées par le premier entraineur, une grande gueule alcoolique du nom de Herbert Kilpin, déjà responsable de la création quelques années auparavant, du premier club de football de la péninsule, à Turin, où il travaillait dans l’industrie textile.

Kiplin vivait foot. L’anecdote veut même qu’il s’éclipsa pendant sa nuit de noce pour aller disputer un match amical en Suisse … Et les résultats suivent, Milan devient en quelques années la place forte du foot italien au détriment de Gênes, et l’engouement d’une partie de la cité commence à se former autour de cette équipe d’anglais.

Sauf que le côté étranger commence un peu à gêner, les footballeurs sont moqués. On peut ainsi lire dans la presse italienne (Il Ginnasta) en 1903 « Les jeunes gens jouent uniquement au football pour ressembler à des Anglais, et pour utiliser une langue exotique. Pendant quelques temps, cette mode fut perçue comme une marque de bon goût. Heureusement, chacun reconnait aujourd’hui le grotesque de cette attitude ». En 1908, le club est ainsi coupé dans son élan. La fédé italienne cède et décide d’interdire la présence de joueurs étrangers dans le championnat … Rien de mieux pour diviser les dirigeants, entre ceux souhaitant participer au championnat, et ceux préférant continuer la lutte, pour ne pas dire le boycott.

Et ce 9 mars 1908, au restaurant de l’Horloge, certains membres – italiens et suisse pour la majorité (photo) – font scission, et partent fonder un club qui acceptera de faire jouer les métèques : l’Internazionale. Ses couleurs ? Le bleu et le noir. Pourquoi ? On n’en sait rien. Quoiqu’il en soit, le club galère pendant quelques temps, notamment sur le plan financier, où les joueurs doivent eux-mêmes investir dans un équipement décent.

Mais les premiers résultats ne se font guère attendre : l’Inter domine alors assez régulièrement son voisin milanais dans ce qui devient le derby della Madonnina. Seulement deux ans après sa naissance, les nerrazuris remportent même leur premier Scudetto. Un bon coup de chance certes, puisque lors d’un match barrage final, l’adversaire décidera d’envoyer en guise de protestation, une équipe constituée d’enfants…  Pire, en 1926, le président du Milan AC décide de faire bâtir à ses frais son propre stade : San Siro. Et pour l’inauguration, devant plus de 30 000 personnes, les intéristes corrigent le club local 6-3.

Italien, le Milan AC sera plus le club populaire, alors que l’Inter, celui de la bourgeoisie internationale de la cité lombarde. Les surnoms en témoignent, puisqu’à l’époque, les « bauscias » (vantard) de l’Inter s’opposent aux « casciavits » (tournevis) du Milan AC. Les présidents intéristes seront pourtant toujours italiens, mais la patte des techniciens étrangers se fait rapidement sentir sur le jeu de l’équipe : un anglais, puis les hongrois qui ne quitteront plus le banc pendant près de dix ans. Les joueurs pour leur part, viennent pour beaucoup de Suisse, mais la première grande star du club est née à Milan : un certain Giuseppe Meazza (photo), l’un des meilleurs joueurs italien de tous les temps, double champion du monde, entre autre …

Sa dimension cosmopolite, le club va le payer pendant la période fasciste. Avec un nom difficile à porter dans une période ultranationaliste – on l’assimilait souvent à l’internationale communiste –, le club est contraint de fusionner avec l’US Milanese pour former l’Ambrosiana – en hommage à Saint-Ambroise, le patron de la ville – jusqu’à la chute du régime. Quant à son aspect cosmopolite, il est mis au pas par la charte de Viareggio en 1926, confirmant l’interdiction de faire jouer des étrangers. Et pourtant, on entend encore régulièrement des « Forza Inter » dans les tribunes de l’Arena Civica, et progressivement, sa dimension internationale refait surface. Après quelques années de transition, l’Inter renait au début des années 50. Depuis, avec des superstars étrangères comme Ronaldo, Lotthar Matthaus ou Luis Suarez (le dernier ballon d’or espagnol), l’Inter  remportera 13 championnats, 6 coupes d’Italie et 3 Ligues des Champions …

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