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Joue-la comme Saddam

Dix ans déjà. A cette même période, en 2003, les Etats-Unis venaient de se lancer dans une nouvelle guerre en Irak. L’objectif (déclaré) : mettre fin (encore) à la dictature de Saddam Hussein, méchant moustachu possédant (il parait) des armes de destructions massives. On connait la suite. En revanche, beaucoup ignorent à quel point l’homme de Tikrit de son clan avaient, depuis près de 30 ans, mis la main sur le football irakien.

L’opium du peuple, la gloire du régime

En 1979, quand Saddam arrive au pouvoir, l’Irak est un pays qui monte dans le football asiatique, notamment depuis sa quatrième place à la Coupe d’Asie trois ans plus tôt. Mais il lui manque encore des titres, de quoi pouvoir frimer au niveau international. Hussein, comme tout bon dictateur qui se respecte, va rapidement comprendre l’intérêt du sport – et notamment du football – afin de servir le régime. Rien de mieux en effet que des triomphes pour abreuver l’organe de propagande du gouvernement.

Et les premiers succès continentaux vont être rapides : deux coupes du Golfe (1979 et 1984), l’or aux Jeux panarabes de 1985 et 1988, et aux Jeux asiatiques de 1982. Encore plus classe, entre 1972 et 1979, l’Irak s’offre trois le titre de championne du monde militaire, en se tapant deux fois l’Italie, puis hasard oblige … le Koweït, onze ans avant de l’envahir, et de déclencher la Guerre du Golfe. Sur la scène internationale en revanche, les résultats se font attendre. Si le pays participe trois fois consécutivement aux JO dans les années 80, il n’obtient aucun résultat probant. En Coupe du Monde également, l’Irak ne parvient pas à dépasser les éliminatoires continentaux. Il faudra attendre 1986 et le Mexique pour qu’enfin les Lions de Mésopotamie atteignent une phase finale. Et cet épisode est rapidement devenu un mythe.

A la tête de la fédé irakienne, Oudaï Hussein, le fiston, est un grand fan admirateur du football brésilien. C’est donc avec une des légendes du football auriverde qu’il commence sa préparation, Edu, une cinquantaine de sélection avec la Séléçao. Mais les luttes d’influences avec le ministère et les magouilles à la fédération vont rapidement avoir la tête (au sens figuré) du frère de Zico. Qu’importe, un brésilien peut en cacher un autre, puisque c’est Evaristo – cinq Ligas avec le Barca, puis le Real, et ancien sélectionneur du Brésil – qui le remplace.

Pour préparer le Mundial, un véritable camp retranché est mis en place, pire que sous Domenech. Pas de presse pour déconcentrer le groupe, et des promesses de gloires éternelles sont adressées aux joueurs en cas de qualification pour le second tour dans un groupe pourtant relevé (Mexique, Belgique et Paraguay). L’objectif, c’est surtout de faire mieux que l’ennemi héréditaire iranien, sorti dès le premier tour huit ans auparavant, surtout qu’en 1986, la guerre contre ce même pays commence à peser sur le moral de la nation. Malheureusement pour l’Irak, l’hôte mexicain, la Belgique de Scifo et le revenant paraguayen jouent dans une autre catégorie. Trois défaites aux compteurs, mais avec une jolie résistance et un but marqué, sous les yeux des quelques spectateurs irakiens dans les tribunes, brandissant des portraits de Saddam.

Oudaï aime le foot, mais pas la défaite. En France, Libération rapportait ainsi un de ses discours aux joueurs à l’aube de la Coupe du Monde 1986 « En cas de défaite – Dieu nous en préserve – le peuple ne restera pas inactif, il ensevelira tous ceux qui ont déçu sous des monceaux de tomates et de bouteilles vides ». Pire, c’est lui-même qui s’occupe de la préparation du tournoi, comme en témoignait un de ses anciens joueurs. « Oudaï ne voulait pas perdre. Même le Brésil voulait nous affronter. Il nous a dit « Quelle est la différence entre vous et un joueur brésilien ? Ils portent des chaussures Adidas, vous portez aussi des chaussures Adidas » ». Au final, c’est donc contre Flamengo que les Irakiens disputeront leur match de préparation, un adversaire a priori plus faible, mais qui leur en plantera quand même trois … Enfin, quelques minutes avant la première rencontre, il tentera même de convaincre les officiels de laisser son équipe de changer de couleur de maillot, pour passer du blanc et vert à l’or.

Rien n’y fait, à leur retour au bled, la plupart des joueurs sont écartés, et sont remplacés par des types « plus dignes de représenter la sélection nationale », pour reprendre les mots d’Oudaï. Il faudra attendre la chute du régime pour découvrir à quel point ce dernier détestait la défaite, et suite logique, à quel point les joueurs irakiens ont morflé après chaque « contre-performance ».

Oudaï Hussein, ballon de ciment

Les institutions sportives irakiennes ont rapidement été phagocytées par le clan Hussein. Dans un premier temps, avant Oudaï, Saddam installe Sabah Mirza, son garde du corps, à la tête de la fédération, son prédécesseur sera exécuté quelques années plus tard pour s’être opposé au régime …  En 1991, le dictateur ira même jusqu’à ordonner la mise en place d’une compétion « La Coupe de la mère de toutes les batailles », en hommage à un de ses discours …

En 1982, la famille au pouvoir s’attaque aux clubs, et prend le contrôle de l'équipe jusque-là très moyenne de Salahaddin, dans son bastion de Tikrit. Intimidation des adversaires, des arbitres, et le championnat est dans la poche. L’année suivante, c’est au tour de l’armée de redorer son blason avec son club de l’Al Jaish Bagdad. En pleine guerre contre l’Iran, les meilleurs joueurs du pays ont deux options : s’engager, ou aller au front. Mais rapidement, c’est Oudaï lui-même qui débarque, en fondant carrément son propre club, Al-Rasheed. Les meilleurs joueurs irakiens sont une nouvelle fois contraints de changer de club, et rapidement tombent dans son escarcelle les titres de champions d’Irak, mais aussi trois Ligues des Champions arabes. De quoi attester du succès de ses méthodes de motivation.

Nommé à la tête de la fédé irakienne de football alors qu’il venait de fêter ses vingt ans, ses méthodes de management plus proches de la torture qu’autre chose, ont été dévoilées au grand jour après la chute du régime. En 1999, Sharar Haider, ancien défenseur cadre de la sélection en exil à Londres, balancait tout sur son calvaire dans la tristement célèbre prison de Radwaniya, après une défaite face à la Jordanie en 1992, alors qu’il ne s’agissait que d’un simple match amical … « On nous attrapait par les jambes, on nous traînait sur le dos et quand le sang intéressait, on devait se rouler dans le sable puis sauter dans l’eau croupie ». L’ancien secrétaire privé d’Oudaï confirme, et ajoute même qu’après avoir échoué à se qualifier pour la Coupe du Monde 1994, « les joueurs ont été forcé à tirer avec des balles en béton dans la prison ». Jusqu’à la chute du régime, la plupart des joueurs désignés coupables de défaites seront enlevés, tondus, torturés, emprisonnés … On raconte même que le fils Hussein aurait eu un barème déterminé pour le nombre de coup à porter en fonction de la performance du joueur sur le terrain.

Et pourtant, les joueurs irakiens ne sont pas forcément ridicules. Mais quand des écuries étrangères cherchent à s’en offrir, Oudaï une nouvelle fois, s’y oppose. « Il n’autorisait pas les transferts » confirme l’ancien sélectionneur Jorge Viera. Il faudra attendre 1993 et le passage au professionnalisme en Irak pour qu’ils puissent enfin se barrer, mais la plupart dans d’autres pays du Golfe … Et histoire de ne pas oublier le pays, les exilés étaient contraints de verser plus de la moitié de leur salaire au président de la fédé.

Même Saddam en personne s’inquiètait des méthodes de management ultra-violentes de son fils ainé, et l’évince rapidement de la succession au détriment de son frère cadet, Qusay. Mais le mal était fait pour le football irakien, dirigé pendant près de 20 ans par un homme qui n’acceptait pas la défaite, dans une période même de déclin de sa sélection nationale … Comme une bonne partie de son clan, Oudaï trouvera la mort en juillet 2003 dans un assaut de l'armée américaine. Dans sa résidence principale, on retrouvera des instruments de torture, qu'il utilisait apparemment lui même.

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