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Klassieker, plus qu'un choc culturel.

Je suis un Feyenoorder, car on naît avec comme on dit à Rotterdam. À Amsterdam ? Je ne sais pas ce qu'on dit, et je m'en fous. Ça peut paraître bête mais je crois que le Klassieker, c'est en partie ça : une haine tellement profonde, tellement forte, que à force même de ne jamais prononcer leur nom, à force de faire comme s'ils n'existaient pas, on les oublie. Et pourtant, on n'oublie pas qu'on se déteste. Quand tu aimes Feyenoord, au même moment, tu détestes l'Ajax. J'avais entendu ça un jour, de la bouche d'un mec un peu barré.

Dimanche, l'arbitre sifflera le coup d'envoi du Klassieker, le stade sera plein, parce que c'est le match de la saison. Il n'y aura pas de supporteurs visiteurs parce qu'il y a eu trop de problèmes par le passé et que désormais, on ne veut plus de problèmes, dommage car une partie de la tension venait de là. Je sais très bien aussi que tous les journaux français de foot vont sortir une petite brève explicative des origines de la rivalité. Ils vont dire que c'est la province contre la capitale, la ville moderne contre la vieille ville, les travailleurs contre les bourgeois, et c'est en partie vrai mais trop simpliste.

Frank de Boer se prend un tampon par John de Wolf.  (source ANP Archief)

Frank de Boer se prend un tampon par John de Wolf. (source ANP Archief)

Le football aux Pays-Bas est arrivé à la fin du XIXème siècle et c'est à ce moment que se créaient de nombreux clubs plutôt bourgeois. Un des traits caractéristiques de nombreux clubs à cette époque, c'est l'adoption d'un nom en rapport avec la mythologie grecque : Sparta, Achilles, Hercules, Ajax… Il y a des dizaines de clubs avec des noms similaires à l'époque. Le football se développe et les clubs forment les premiers championnats nationaux, c'est là qu'arrivent les prémisses de la rivalité du Klassieker. Les premiers clubs fondateurs des championnats sont hermétiques aux nouveaux arrivants et sont vite perçus comme élitistes par les clubs plus récents qui ne sont pas les bienvenus pour jouer dans les meilleures divisions. Le Sparta Rotterdam et l'AFC Ajax sont parmi ces clubs qui gagnent cette image de club arrogant, alors que le Feijenoord est un des « petits » clubs qui montent.

Feijenoord est un club d'ouvriers, club du quartier éponyme, ils joueront au début dans le parc d'Afrikaanderwijk à Rotterdam, et qui connaît la ville hollandaise sait comme ce quartier est encore aujourd'hui extrêmement populaire. L'Ajax est un club plus bourgeois, avec une influence juive de part sa location dans Amsterdam. Deux clubs accoutumés aux grosses affluences : se construit en 1937 le De Kuip, qui peut accueillir près de 60 000 personnes, Amsterdam en profite pour y répondre en agrandissant son stade olympique et obtenir une capacité similaire.

Van Basten célèbre après avoir marqué dans le stade olympique en 1983

Van Basten célèbre après avoir marqué dans le stade olympique en 1983

A ce moment-ci de l'histoire et jusqu'à la guerre, s'il y a une rivalité, c'est surtout en raison de l'appartenance d'une équipe à la « vieille garde » ou à la nouvelle, on affuble déjà certaines équipes d'être arrogantes et élitistes, d'autres sont déjà considérées comme des clubs ouvriers. On peut dire que rien n'a la symbolique d'aujourd'hui. Tout change lorsque la guerre arrive, lorsque Rotterdam est rasé et Amsterdam très épargné. Rotterdam en ressort changé à jamais. Quand certaines villes rasées, comme Saint-Malo en France, décident de se reconstruire à l'identique, à Rotterdam il est décidé que l'on recommencera tout de zéro, au diable la tradition. Le traumatisme est tel qu'apparaît une nouvelle devise : Sterker door strijd. Plus fort dans l'adversité.

Le football continue à se développer aux Pays-Bas, mais il est toujours amateur. De nombreuses compétitions traditionnelles amateurs régionales étayent le calendrier. Dans les années 50, le football devient pro et les premières cassures entre clubs se ressentent : certains considèrent que le professionnalisme nuit à l'esprit du football et décident de rester amateurs. D'autres font du lobbying pour le professionnalisme et poussent à la création de l'Eredivisie. L'Ajax et Feyenoord se retrouvent ainsi ensemble dans la première édition de l'Eredivisie. L'histoire peut commencer.

Les matchs attirent les foules, les compétitions traditionnelles amateurs sombrent. Profitant de sa popularité et de son stade, Feyenoord se développe très vite, achète des espoirs locaux, l'Ajax a une stratégie légèrement différente mais un point commence à rapprocher les deux clubs : les succès sportifs. Les deux clubs gagnent chacun 4 titres de champion dans les années 60 ! L'Ajax développe son propre style de jeu, qu'on connaît tous, Feyenoord aussi, plus rugueux mais aussi spectaculaire. L'Ajax échoue en finale de Coupe d'Europe en 1969, Feyenoord remporte la compétition l'année suivante. La ville détruite tient sa revanche sur sa voisine préservée : à jamais les premiers. L'Ajax remporte les trois éditions suivantes. A ce moment-ci, Feyenoord chutera légèrement sportivement alors que l'Ajax continuera à empiler les titres sans discontinuer.

Un des tournants a sans doute lieu quand Feyenoord fait découvrir au pays entier le hooliganisme lorsque des heurts éclatent entre supporters de Feyenoord et de Tottenham en finale de la C3 en 1974 à Rotterdam. La société néerlandaise change, la violence s'installe petit à petit. Le football devient moins populaire, à un tel point que les stades sont presque tous vides dans les années 80. Le football devient le terrain de jeux des gens ayant soif de violence. Toutes les rivalités ayant pris place depuis des années resurgissent dans l'agressivité. Une génération qui a encore connu les véritables accents locaux (l'accent était différent à La Haye, Rotterdam ou Amsterdam), un ancien pays en somme, mute dans la modernité et se met à se déchaîner contre ces rivaux. C'est à ce moment que l'identité de chacun finira de se former.

Ron Vlaar, fan de l'Ajax enfant, s'était emparé du micro du speaker lors de la dernière victoire de Feyenoord face à l'Ajax. Il a déclaré que s'il n'était pas né Feyenoorder, il l'était devenu. (source rijnmond.nl)

Ron Vlaar, fan de l'Ajax enfant, s'était emparé du micro du speaker lors de la dernière victoire de Feyenoord face à l'Ajax. Il a déclaré que s'il n'était pas né Feyenoorder, il l'était devenu. (source rijnmond.nl)

Aujourd'hui, on peut regarder en arrière, voir les 20 dernières années, se rendre compte des derniers affrontements entre supporteurs, admirer la modernisation du Kuip, le nouveau stade l'Ajax. Aujourd'hui, tout le monde est arrivé à maturité, est sûr de ce qu'il est et voilà qu'on pourrait dresser une liste des différences entre l'Ajax et Feyenoord : aux matchs de l'Ajax il y a du Bob Marley, aux matchs de Feyenoord il y a de l'électro hardcore, à l'Ajax on a adopté le style Ultras (tambours, capo à mégaphone), à Feyenoord on crache sur le style Ultras et on se vente du style populaire où tout le monde chante instinctivement. On ne pourrait jamais finir une telle liste car ces deux clubs se sont affirmés dans l'opposition, constamment. La seule chose qui les rapproche, c'est le beau jeu. Aux Pays-Bas, il n'y a que ça qui compte.

Par @bowlk

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