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Banderoles et tifos dans les stades : du « folklore » aux limites de la liberté d’expression

 C’est en plein débat sur la liberté d’expression dans la société, qu’un tifo des supporters du Standard de Liège a secoué le monde du foot européen ce week-end. La classe politique belge s’en est mêlée, dénonçant la violence du tifo, là où d’autres n’y voient que du « folklore » dans un match traditionnellement bouillant entre les Rouches et les Mauves d’Anderlecht, ainsi qu’une tentative d’aseptisation du football de la part de leurs opposants. Alors, jusqu’à quel point peut-on s’exprimer dans un stade de foot ?

Pour les personnes n’ayant pas suivi les faits, un petit rappel s’impose sur ce qu’il s’est passé ce week-end du côté du stade de Sclessin. Tout d’abord, ce match opposant deux rivaux historiques, le Standard de Liège et Anderlecht, se joue de facto dans une ambiances électrique propre à ce type de rencontres. Mais cette année, le match avait une saveur toute particulière, à cause d’un joueur : Steven Defour. L’international belge de 26 ans est l’ancien capitaine emblématique du Standard, avec qui il remporte deux titres de champion de Belgique en 2008 et 2009. Oui mais voila, après un détour par Porto, le milieu de terrain évolue aujourd’hui à Anderlecht, acte de haute trahison pour les supporters du club de Liège. Ces derniers ont choisi de faire part de leur sentiment par une immense tifo déployé juste avant le match : un homme masqué (qui serait une représentation de Jason Voorhees du film d’horreur « Vendredi 13 »), tenant dans sa main droite un sabre et dans sa main gauche, la tête de Defour, décapitée…

Sans titre

Le fameux tifo des supporters du Standard de Liège (Crédit : YORICK JANSENS / BELGA / AFP)

Depuis, les réactions de toutes parts fusent. Avec d’un côté les « pros » défendant un certain « folklore » du foot et de la provocation de l’adversaire, la liberté d’expression ou violence dans l’image mais pas dans le message, et en face les « antis » avançant, comme Christophe Berti, rédacteur en chef du journal Le Soir une « incitation à la haine et de bêtise humaine ». A la lecture des événements, il semble en effet difficile de se ranger derrière ce fameux « folklore » utilisé à tort et travers, pour défendre une banderole, au mieux, de très mauvais goût.

Car, qu’appelle t’on le « folklore du foot » finalement ? Que se cache derrière cette expression passe partout, comme il en existe des dizaines ? Parle-t-on là des anecdotes de la page facebook « les phrases que l’on peut entendre qu’au niveau district » ? Du kebab/bière d’avant match ? Du « ooohhhiissee encul* » à chaque dégagement du gardien adverse ? A vrai dire, il semblerait que ce ne soit avant tout qu’un concept « fourre-tout » auquel l’on fait appel pour justifier des actes et événements à propos desquels notre amour pour le ballon rond nous empêche d’avoir un avis plus raisonné. Car non un tifo géant avec une tête décapitée n’a pas réellement sa place dans un stade de football.

Les supporters du Standard (du moins ceux à l’origine directe du tifo), ne sont pas les premiers à être dans la tourmente. Le but n’est d’ailleurs pas ici de stigmatiser quelconque groupe de supporters ou même le mouvement ultra (dont la posture initiale est tout à fait louable, on y reviendra plus tard), mais l’admiration légitime pour ces personnes vivant pour leur passion ne doit pas constituer une barrière à certains questionnements. Le chambrage de l’adversaire fait partie des plaisirs du football, et il faut bien reconnaître un certain talent aux groupes de supporters pour réussir à trouver des formules plutôt efficaces : du « en 76 c’est vos pieds qui étaient carrés » asséné par les Lyonnais aux Stéphanois, au « pour trouver les paysans, suivez la flèche » entre Rémois et Sedanais, en passant par le « bienvenue aux monégasques » déployé par les Niçois à Louis II, ils réussissent à allier l’humour, le chambrage, sans tomber dans des formules nauséabondes, à travers des formules bien trouvées.

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La célèbre banderole "anti-chtis"

Alors pourquoi ? Pourquoi à côté de ces exemples (pris parmi tant d’autres), ces groupes nous proposent t’ils des tifos et banderoles au goût beaucoup plus douteux se limitant souvent à des insultes primaires, loin, très loin, de la créativité dont ils sont capables de faire preuve sur l’immense majorité de leurs oeuvres? Sans parler des rares cas (pour la France), de racisme fruits de minorités et de toutes manières clairement punis par la loi, ces mêmes groupes nous offrent parfois des slogans basés sur des insultes ou de dessins géants tout aussi vulgaires. Beaucoup pensent qu’il ne faut pas « aseptiser » le football, et que par conséquent ces insultes et dessins ont leur place dans les stades, le fameux « folklore ». Ces personnes là ont raison, il faut continuer de se battre pour que la passion continue d’animer le football, elle que certains tentent de mettre à mal de manière déraisonnée par des décisions liberticides. Mais la passion ne doit pas s’exprimer par la violence, sous prétexte d’un « folklore » mystifié. L’acceptation et la banalisation de ces provocations qui ne valorisent ni ceux qui en sont à l’origine, ni le football, mènent directement à une énième dégradation superflue de l’image des supporters de football. Les personnes ne s’intéressant pas à ce sport, ignorent que depuis longtemps les fans du Standard de Liège sont reconnus, à juste titre, pour leur qualité. Les groupes de supporters montrent tous les week-ends, leur créativité et leur organisation pour l’élaboration de magnifiques tifos dans des tribunes de plusieurs milliers de personnes. Et si certains d’entre eux, de part un caractère violent, cherchent à blesser l’adversaire, quelle meilleure manière de parvenir à ses fins que de prendre le dessus au niveau des décibels par des chants soutenant son équipe ?

Non tout n’est pas acceptable dans un stade de football. Il y a tout d’abord les limites légales de la liberté d’expression (diffamation, racisme, incitation à la haine…) qui de par leur nature institutionnelles ne peuvent être discutées, puis les limites « morales » qui viendraient déconstruire l’existence d’un « folklore » permissif. Si dans le premier cas l’Etat est juge, dans le second il semblerait que cette responsabilité incombe à chacun, mais plus particulièrement aux groupes de supporters à l’origine des tifos et banderoles que certains trouveront obscènes quand d’autres y verront l’expression de certaines valeurs du football et du  « supportérisme ». Néanmoins, à l’heure où les différents mouvements de supporters sont mis en danger par les institutions (LFP, ministères…), ce « folklore » pouvant mener parfois à une certaine violence superflue (majoritairement verbale, mais par définition malsaine) sert-il réellement les supporters et leur image, dont le traitement médiatique ce limite trop souvent à des « scandales » comme celui de ce week-end dernier ? Une immense partie des rencontres se déroule sans aucun souci de n’importe quel ordre qu’il soit, mais le football gagnerait vraiment que même les rencontres entre rivaux se jouent dans un climat plus apaisé. Certes ces matchs sont à part, mais ils doivent l’être dans l’intensité des encouragements plutôt que dans celle d’une certaine forme de bêtise humaine.

Qui sait, peut être qu’à terme les fumigènes seront ainsi autorisés dans les stades ? Nous ne parlerions alors plus du « folklore » du football, mais tout simplement de sa beauté.

@Rafph_L pour TLMSF

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