La sélection d'Erythrée, une opportunité en or pour fuir le pays

Chaque mois, environ 5000 natifs de la petite nation africaine de l'Erythrée tentent de s’échapper de leur pays en dépit des troupes à la frontière ayant l’ordre de tirer pour tuer. Les Erythréens, qui constituent le troisième plus grand groupe de migrants avec les Syriens et Afghans, voguent dans des tentatives désespérées de rejoindre l’Europe au péril de leur vie. Beaucoup sont kidnappés au Soudan en vue de l’obtention d’une rançon tandis que d’autres se noient sur des navires de fortune. Les joueurs de football, eux, ont la « chance » de pouvoir profiter de voyages à l’étranger pour s’évader. Un droit de voyage refusé à tous, si ce n’est aux hauts fonctionnaires et politiciens.

Quelle surprise d'apprendre qu’une fois de plus, des footballeurs du pays de la Mer Rouge ont profité d’un voyage à l’étranger de la sélection pour ne plus revenir et demander l’asile politique. Après son match retour au Botswana, comptant pour les qualifications à la Coupe du Monde 2018, les joueurs ont secrètement quitté l’hôtel pour se rendre au poste de police. Une fois de plus ? Oui, car la liste des désertions est longue. En 2009, déjà, une douzaine de membres de la sélection disparaissaient au Kenya. En Décembre 2012, 17 joueurs de l’équipe nationale d’Erythrée ainsi que le docteur avaient disparu après avoir joué un tournoi international en Ouganda. Avant de refaire surface à l’agence des Nations Unies de Kampala, pour demander l’asile politique, quelques mois après que 13 joueurs d’un club érythréen aient trouvé refuge en Tanzanie après un match continental. Le dernier fait en date remonte à Décembre 2013 quand, après s’être fait éliminer de la Cecafa Senior Challenge Cup, onze joueurs et le coach étaient également portés disparus. Une situation qui n’est pas sans nous remémorer les célèbres fuites lors des Jeux Olympiques d’athlètes venant de pays sentant bon la répression, de Marie Provaznikova en 1948 à Raid Ahmed en 1996, en passant par les 117 déserteurs des JO de Munich en 1972.

erythrée

Un contexte tendu

Pour mieux comprendre la situation érythréenne, revenons sur le contexte mouvementé du pays dont la capitale est Asmara. Après avoir gagné son indépendance de l’Ethiopie en 1993 (à la base, l'Erythrée est une région d'Ethiopie, ses traditions, coutumes et sa langue sont semblables à celles du "pays-mère", bien que quelques particularités existent - toute cette question de l’articulation entre appartenance ethnique, religieuse et nationale nécessite d’être approfondie) au prix d’une ensanglantée guerre civile, l’Erythrée se délitera rapidement pour devenir l’un des pays détenant un record de violations des Droits de l’Homme. Le grand responsable de ce naufrage totalitaire est Issayas qui a pris la tête du pays, après l’avoir mené à l’indépendance. Légende de la lutte armée du Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), Issayas est un fervent maoïste qui a accéléré sa transformation en tyran en 2001. Au programme cette année-là : fermeture des frontières du pays, interdiction des entreprises non étatiques, des médias et élimination de ses opposants. Aujourd'hui, l’Érythrée est un des seuls régimes totalitaires du monde avec le Turkménistan et la Corée du Nord. Arrestations arbitraires, détentions, tortures, disparitions et exécutions sans procès sont devenus une routine dans la "Corée du Nord de l’Afrique", tandis que les jeunes n’ont d’autre choix que d’être réquisitionnés perpétuellement pour le service militaire obligatoire. Officiellement le service dure 18 mois, en réalité il peut durer des décennies. Pas étonnant donc que Reporters sans Frontières aient déclaré à propos l’état de la Mer Rouge « Ce pays est une vaste prison à ciel ouvert pour son peuple ».

Dans un pays où la pratique religieuse est fortement contrôlée et la seule boisson alcoolisée autorisée est la bière d'une usine contrôlée par le parti au pouvoir qui rationne les quantités produites, il ne reste plus que le football pour se réfugier d'un quotidien catastrophique. Tandis que les gamins poussent la balle dans les rues, les autres se droguent au football européen dans des salles de cinéma désuètes mais bondées. Toutes les discussions dans les espaces publics ne se font qu'autour du football, le seul sujet sécurisé. Mais les Erythréens ne peuvent même pas se consoler avec une sélection les rendant fier. L'équipe nationale est obligée de repartir à zéro chaque année en raison des désertions bien que le coach en 2009 y ait vu une opportunité : "Peut-être que certains joueurs ont des comportements enfantins à disparaître de cette façon, mais nous avons beaucoup de joueurs à disposition !"

Un trophée majeur comme fierté nationale

Le football en Erythrée a une histoire très liée avec la politique. Apporté par le colon italien, le football commença à se développer au pays. Dans les années 1930, tous les joueurs de football du pays étaient les Italiens. Peu de temps après, les autochtones commencèrent à s’y intéresser et formèrent des équipes. Mais les pratiques barbares des colons avec leur politique de ségrégation empêchèrent un plus fort développement. Comme dans d’autres secteurs de la société, le public était forcé d’assister aux spectacles séparément. Ainsi, le cinéma Asmara comptait par exemple deux entrées, dont la principale réservée aux Italiens.

Quelques décennies plus tard, dans les années 60-70, l’Eryhtrée connaissait son âge d’or footballistique. Très populaires, des clubs érythréens concourraient dans la compétitive ligue éthiopienne. Lors de leurs matchs dans la capitale éthiopienne Addis Abeba, la situation était toujours plus tendue qu'à la normale. En 1963, lorsque l'Ethiopie a remporté la 3ème CAN de l'histoire, 7 à 8 joueurs de l'équipe nationale venaient de la région érythréenne. De nombreux Erythréens prétendent encore aujourd'hui que le trophée leur appartient. Mais cet âge d'or ne fut pas uniquement source de bons souvenirs. Pour contrer les velléités indépendantistes, les Ethiopiens n'hésitaient à employer des méthodes peu orthodoxes. Un bel exemple pour illustrer cela est la dernière journée du championnat d'Ethiopie 1974. Ambasoira jouait le match retour à Addis Abeba contre son grand rival Saint George, tandis qu'Hamassien devait gagner par six buts d'écart à Asmara (contre Electric of Shewa) pour qu'Ambasoira gagne le championnat au détriment du club d'Asmara. Ambasoira gagna 2 buts à 1 alors qu'Hamasien planta 6 buts en seconde période de façon très louche. Les fans des deux équipes s'affrontèrent et le front de libération pour l'Erythrée se réveilla. Tous les coins et les murs de la ville d'Asmara étaient infestés de messages anti-éthiopiens, dont certains conseillaient aux joueurs de ne plus prendre part aux compétitions nationales de football. En conséquence, la majorité des joueurs de renom fuyèrent le pays ou prirent part au Front de Libération. L'âge d'or du football érythréen tomba alors en morceau.

A ce moment-là, le régime Derg (Le Gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie socialiste) arriva au pouvoir et l’intimation et le harcèlement devenaient monnaie courante. Les dimanche au stade d'Asmara ressemblaient plus à la guerre qu'au football lorsque les équipes locales affrontaient le club de la police ou de l'armée éthiopienne. Cela n'empêcha pas des clubs érythréens comme Red Sea ou Cipolini de faire des résultats intéressants au grand dam du Derg. Lorsque l'Ethiopie gagna la Coupe de l'Afrique de l'Est et Centrale, deux joueurs érythréens (Negash Teklit et Amanuel Iyasu) jouaient tellement bien que les fans éthiopiens n'hésitaient pas à les surnommer Negash le Lion ou Amanuel le Lion en reconnaissance. Les équipes érythréennes de l'époque recelaient de bons joueurs et, en dépit du harcèlement et des mauvais traitements, Cipolini remporta trois fois de suite le championnat éthiopien. La coupe peut toujours être admirée au siège du Hintsa FC à Asmara. Le Red Sea FC était également un des clubs les plus redoutés, autant sportivement que politiquement puisqu'il était considéré comme le club de Shaebia (Front de Libération Érythréen). Parfois, après des victoires contre Walia (club de l'armée éthiopienne), les membres de Red Sea étaient persécutés en toute impunité. Certains joueurs ont même été vus un ou deux jours avant des matchs cruciaux trouver refuges dans des maisons pour éviter l'emprisonnement. Le conflit s'intensifiera par la suite, débouchant sur la guerre.

La fuite, seul avenir

Aujourd'hui, les fuyards tentent de se reconstruire loin de leur terre natale. Ceux disparus au Kenya 2009 ont trouvé refuge dans un camp à Nairobi avant d'être réinstallés en Australie. Ermia Haile est l'un d'eux et fait partie des rares footballeurs exilés du pays à avoir donné une interview. Tous ont peur de se faire repérer par les agents du gouvernement érythréen, et qu'ils s'en prennent à leur famille restée sur place (l'amende est estimée à 5000€ pour la fuite d'un membre de la famille, ou une peine de prison de quelques mois si la famille n'a pas l'argent). Par l’intimidation et le harcèlement, le gouvernement a réussi à créer un réseau d’indicateurs étendu jusque dans la diaspora. En Erythrée, il utilise même le système de coupons permettant l’accès aux produits des magasins d’Etat pour récolter des informations sur les citoyens. Comme beaucoup de ces concitoyens, Ermia a commencé le football dans la rue : "Je jouais dans la rue et un coach m'a repéré et m'a sélectionné dans l'équipe nationale U17. A partir de là, je suis devenu de plus en plus fort." L'homme qui vit désormais en colocation avec cinq de ses coéquipiers de l'époque raconte sa fierté à propos de la victoire de l'Ethiopie à la CAN 1962, alors que 9 joueurs du XI titulaire étaient des érythréens. Pour lui, tout a commencé à changé en mal dans le football du pays en 2005 : "Cette année là, le gouvernement a décidé que tous les joueurs de la sélection feraient le service militaire. Après ça, le football du pays est devenu faible car plus personne n'avait d'intérêt à jouer au football."

Vous pouvez retrouver l'intégralité de l'entretien dans le livre "Thirty One Nil" de James Montague.

Si Haile travaille le jour dans une usine et s'entraîne le soir pour une équipe semi-professionnelle, certains de ces compatriotes qui se sont installés en Australie jouent en A-league. Ce n'est en effet pas tous les jours qu'une délégation de joueurs internationaux arrivent libre dans un pays. De la même façon, les 18 demandeurs d'asile en Ouganda se sont retrouvés 18 mois plus tard dans la petite ville néerlandaise de Gorimchen, après avoir vécu dans deux camps de réfugiés. Le maire progressiste, Barske, les a accueilli à bras ouverts : "C’est une équipe nationale de football et nous sommes un pays et une ville très accueillant." Même son de cloche du côté de Tukker, porte-parole du club SVW qui pointe en bas de classement de la cinquième division néerlandaise : "C'est un peu surréaliste, nous sommes une petite ville et tout d'un coup nous avons une équipe nationale complète qui débarque ! Peut-être qu'ils pourront jouer avec nous et que nous monterons". De l'autre côté de la route, se trouve un club de 116 ans, Unitas, qui ne s'est pas gêné pour envoyer des éclaireurs aux entraînements des joueurs au parc de la ville. Le président y est également allé de sa petite déclaration : "Ma première pensée à propos de leur arrivée est la tristesse qu'ils doivent ressentir d'avoir du quitter leur famille et leur pays."

Peut-être qu'un jour, un réfugié érythréen deviendra une star du ballon rond comme le réfugié cubain Yasiel Puig est devenu une star du baseball aux Etats-Unis. Pour l'instant aucun international érythréen n'a réussi à percer dans son pays d'adoption. L'équipe nationale, classée 201ème au classement FIFA, continue à lutter contre la fuite de ses talents. Mais chaque année, il faut repartir à zéro. Comme une histoire sans fin.

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