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Les tamouls, le football pour oublier la guerre

Après plus de 30 ans d'insurrection armée contre le gouvernement sri-lankais, les Tigres tamouls ont été anéantis par l'armée du Sri Lanka en mai 2009. Parti, l’objectif d’obtenir un état Tamoul dans le nord-est de l’île. Tout comme sont partis les nombreux morts causés par la guerre, entre 70 000 et 100 000. Pourtant, trois ans plus tard, la lutte des Tigres tamouls a été relancée sous la forme d'une équipe de football. Dans le but de participer à la Coupe du Monde VIVA (coupe des nations sans Etat), 20 joueurs ont été choisis dans la diaspora tamoule en Europe et au Canada.

tamouls

Crédits : Tamil Guardian

Le long de la tribune, flottent des drapeaux floqués d’une tête de tigre, entre deux kalashnikovs. L’emblème des tigres tamouls. Quelques uns d’entre eux travaillant à Erbil ont répondu présent pour encourager les représentants de leur nation lors de ce premier match historique se déroulant au Kurdistan irakien. Pour les autres, éparpillés principalement en Europe et au Canada, il fallait suivre le match sur les réseaux sociaux, le match n’ayant pas été diffusé en direct. Ce qui n’a pas manqué d’être fait au vu du nombre de messages de soutien et d’encouragement qui n’ont cessé d’affluer partout dans le monde.

Bien que Rhaétie ait gagné le match sur le fil 1-0 pour le premier match de la Coupe, les supporters présents n'ont pu cacher leur fierté d’avoir pu voir le drapeau voler, entendre l’hymne national et regarder un match d’ "Eelam tamoul". Après avoir posé avec les joueurs pour des photos, tous promirent de revenir le lendemain pour le match contre Zanzibar, comme l’affirma au Tamil Guardian un fan préférant rester anonyme pour des raisons de sécurité : «Nous sommes très heureux et très fiers de nos jeunes qui font des choses que des gens comme nous ne peuvent pas faire. Nous reviendrons demain leur donner du courage». L'un des nombreux messages de soutien ayant touchés les joueurs issus de la diaspora, n'ayant pas tous connus leur pays d'origine. Le milieu Arun Vigneswararajah déclarait après le match : « Bien que nous soyons déçus par la défaite, le soutien étonnant de nos fans dans le stade et le monde entier ont rendu cette journée mémorable. Nous nous en souviendrons toute notre vie. »

vivaworldcup

A quelques dix mille kilomètres du Kurdistan, les tamouls ont l’occasion d’oublier le temps d’un match de football le douloureux souvenir de terribles massacres perpétués par l’armée sri-lankaise. Depuis 2009 et la fin de la guerre, il ne reste plus grand-chose aux civils tamouls sri-lankais, dévastés par une guerre civile sanglante. Soit 8 millions que comptent les 80 millions de tamouls, dont quelque 70 millions au sud de l'Inde. Les deux peuples partageant les mêmes cultures, mais se distinguant par leur dialecte. La diaspora, elle, comprendrait 2 à 3 millions d’individus ayant fui les terribles massacres de 1983. Mais malgré la distance, elle a joué une majeure partie dans la guerre en la finançant, volontairement ou non. En effet, avec une organisation sans faille, les Tigres finançaient grâce à cette diaspora les deux tiers des deux millions de dollars mensuels nécessaires à la guerre.

Le conflit ethnique au Sri Lanka a des racines profondes. Après des années d'une véritable situation "d'Apartheid", les Tamouls finirent par prendre les armes pour ce qui fut une terrible guerre civile. Fondé en 1976, le mouvement des Tigres de libération de l'Eelam Tamoul (LTTE) a mené une lutte armée pour l’autodétermination et la création d'un État, dans le nord-est de l'île. Ce mouvement LTTE a été placé sur la liste officielle des organisations « terroristes » des États-Unis d'Amérique, de l'Union européenne, du Royaume-Uni, mais aussi sur celle de l'Inde. Il faut dire que ce fut l’une des rébellions les plus organisées et les plus disciplinées du monde. Il sera reproché aux rebelles pêle-mêle : crimes et trafics mafieux, accointances avec des mouvements terroristes, amitiés avec le colonel Kadhafi, complicité avec les pirates somaliens, enrôlement d'enfants-soldats… Si l’ONU a accusé les LTTE de graves violations des droits de l’homme, rien ou presque n’a été évoqué à propos de la responsabilité du gouvernement sri-lankais. Sous la pression de Tamil Nadu (état tamoul du sud de l’Inde), une enquête a toutefois été ouverte sur des accusations de crimes de guerre.

Alors que la LTTE a été démantelée en 2009, certaines structures restèrent actives à l’étranger. L’équipe nationale de football Tamil Eelam en fait partie et s’est donc retrouvée à participer à la VIVA World Cup pour la première fois en 2012. Ce tournoi est organisé tous les deux ans entre des nations sans Etats. Après le match inaugural perdu, deux nouvelles défaites ont suivi contre le favori du tournoi Zanzibar. Avant une première victoire historique acquise au retour contre Rhaétie sur le score flatteur de 4-0. Avec un triplé de Menan Nagulendran qui l’a dédié "aux héros de la libération des LTTE, aux victimes du génocide tamoul et aux supporters." Une dédicace qui a particulièrement dû enchanter le Sri Lanka alors que le capitaine tamoul déclarait : « Nous n’avons pas hésité à utiliser les symboles de notre peuple car notre nation nous est fermée et nous voulons envoyer un message fort pour notre identité. ».

L'organisation a sélectionné des joueurs de France, Grande-Bretagne et du Canada pour représenter la sélection. Il est bien entendu compliqué de réaliser des exploits sportifs dans ces conditions, puisque les joueurs s'étaient rencontrés pour la première fois juste avant le tournoi. La seule chose qui connecte tous ces jeunes hommes imprégnés des cultures de leurs nouveaux pays sont leurs racines. Des racines que certains d'entre eux connaissent vaguement, ce qui ne les empêche pas d'être fiers de représenter leur pays. "Je me sens très honoré de porter le maillot de Tamil Eelam. C'est un moyen de montrer que notre nation est plus forte que jamais," confiait Umaesh, étudiant de 21 ans de Toronto. Du côté sri-lankais, cette sélection a été fondée par les terroristes de la LLTE. Ainsi, certains n'hésitent pas à faire des comparaisons avec Al Qaida : "On autorise une équipe fondée par des terroristes à participer à une compétition sportive. Que n'aurait-on pas dit si Al Qaida avait mis en place une équipe de cricket et de football avec des maillots sur lesquels on verrait le portrait de Ben Laden et des drapeaux volants dans le stade avec son portrait..."

Equipe nationale descendant d'une organisation terroriste pour les uns, fierté et revanche pour les autres, l'Etat Tamoul ne fera jamais l'unanimité. De chaque côté du Sri Lanka, on compte ses victimes et on rejette la faute sur le voisin. Il faudra des générations pour que les crimes soient oubliés et que chacun puisse simplement revendiquer sa culture. D'ici là, les canadiens, français et britanniques ayant joué pour la première sélection tamoule auront eu le temps de se retourner dans leurs tombes.


NDLR : Depuis 2014 la coupe s'appelle désormais ConIFA World Cup. L'équipe tamoul y a également pris part cette année là, mais elle s'est faite sèchement sortir au premier tour par le Kurdistan et les araméens. Elle ne sera pas de l'édition 2016 qui se déroulera en Abkhazie fin Mai.

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