Interview de David Camhi, coach français à la conquête de la Chine (part 1)

Dernièrement j'ai eu la chance de rencontrer pour vous en Chine David Camhi, coach français passionné qui pendant quatre ans travailla sous les ordres de Philippe Troussier à Shenzhen Ruby, au CS Sfaxien en Tunisie puis de retour en Chine avec Hangzhou Greentown. Il passa aussi entre temps un petit moment comme entraîneur assistant de l'équipe nationale de Taiwan avant de devenir lui même entraîneur de Baotou Nanjiao FC, équipe de 3ème division en Chine soutenu par un public de plus en plus nombreux et qui vise la montée en 1ere division d'ici quatre ans avec son nouveau coach. Le club se trouve dans la ville de Baotou qui est située tout au nord de la Chine dans la province de Mongolie-intérieure. Jusqu'à cette année le club n'avait pas le droit de laisser rentrer plus de 5000 personnes dans leur stade qui peut pourtant en accueillir plus de 40'000, interdiction qui a été levée cette année et qui laisse présager pour le club un bel avenir.

Avant de vous en dire plus j'aimerais partager avec vous ces quelques mots de Philippe Troussier à propos de David à la question : Qui est David Camhi pour vous ? «David était quelqu'un de très disponible. N'ayant pas de famille il pouvait passer d'un avion à un autre, d'une terre à une autre et il est venu tout de suite non seulement comme traducteur direct avec mes joueurs mais  aussi pour créer autour de moi un environnement en relation avec mes besoins. Quand on est entraîneur on a besoin d'un certain nombre de services autour des joueurs tels l’hôtellerie, les réservations des avions, les équipements, les entraînements ainsi que tout ce qui tourne autour des joueurs. On a besoin de coordonner tous ces services et c'est ce que je crée toujours quand j'arrive quelque part. Ainsi, David était cette personne. En plus il a des connaissances de foot qui lui permettent de s’asseoir autour d’une table pour parler de foot et d’analyser un match. David était la personne sur qui je comptais pour m'assurer que tout allait bien, que l'entrainement se déroulerait bien le lendemain matin, qu'on allait bien jouer avec des équipements au point et des ballons bien gonflés.

Donc j'avais besoin d'une personne dévouée surtout dans un club chinois sans club house, sans terrain d'entrainement, bref, sans rien. Le club de Shenzen Ruby c'était un bus, un vrai cirque qui se déplaçait selon les lieux d’entrainement, un jour ici et le lendemain ailleurs. De plus, les joueurs chinois ne rentraient pas chez eux. Il fallait les loger et les nourrir et c'était tout une organisation un peu militaire. Pour cela David était un assistant très, très précieux. Ensuite, son statut a évolué à mes yeux puisque je pouvais parler foot avec lui et qu’il faisait des montages vidéo excellents. Il avait une façon de faire des rapports techniques sur la façon de présenter un adversaire et comme il était imbibé par ma façon d'être. J'avoue franchement que la première personne à devoir consulter pour débriefer ou préparer un match, était David. On était 24 heures sur 24 ensemble  c'était donc facile de parler foot avec lui car il faisait partie intégrante de ma vie

La suite je vous laisse la découvrir ici.

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David Camhi en indispensable homme de l'ombre de Philippe Troussier au Shenzhen Ruby.

Bonjour David Camhi, pouvez-vous nous dire si les clubs chinois sont dirigés par des entreprises comme à une certaine période au Japon ?

Je ne connais pas tout l'historique du football chinois. Par contre je connais bien l’organisation du football de maintenant. Il y a deux sortes de gérances ici, il y a les clubs dits « municipaux » qui par ailleurs cherchent des sponsors venant des entreprises privées mais ce modèle reste assez aléatoire. La municipalité va financer un club pendant deux ou trois ans puis un jour, va décider de ne plus le faire et l'équipe va déménager dans une autre municipalité qui elle a décidé de les financer. A titre d’exemple, il y a un club qui était à Pékin, puis qui est parti à Xian ensuite, pour aller à Guizhou et qui maintenant est revenu sur Pékin tout ça entre 2011 et 2016. C'est le club de Renhe, la ou jouait Xavier Chen, le vice capitaine de l'équipe nationale de Taiwan. Mais ça c'était le football chinois d'avant.

Maintenant avec l'arrivée d'Evergrande, de Suning ou de SIPG et d’autres grandes sociétés, il y a des investisseurs qui achètent des clubs qui sont eux gérés, comme l’est le PSG par les Qataris. Aussi, depuis 2016 les clubs n'ont plus le droit de changer de ville. Donc voilà il y a un peu de tout, des municipalités qui ont des financements, ainsi que des grosses sociétés et des sociétés privés un peu moins riches. Ce n'est pas comme le Japon dans les années 90 quand la J-League a été créée où les clubs étaient gérés par des corporations, ou comme à Taiwan ou il y a Taipower et Tatung.

 

Et votre club, Baotou Nanjiao FC, par qui est-il géré ?

Il est géré par Monsieur Yao, mais je sais que la municipalité y joue un certain rôle, ainsi que tout un tas de personnes qui supportent le club. Par exemple la municipalité nous a mis à disposition le stade et nous a donné un terrain synthétique qui appartient au club. Quelle est la part de la municipalité dans le financement du club et la part du privé, je ne sais pas encore.

 

Entraînez-vous les chinois comme vous entraîneriez des européens ?

C'est impossible d’entraîner des chinois comme on entraîne des européens. Il y a l'aspect culturel qui rentre en compte. Le plus gros problème que j'ai rencontré avec Troussier est que les chinois ne vivent pas le foot comme nous les européens, et d'ailleurs Troussier m'avait dit qu'il avait rencontré un problème similaire au Japon. En Chine, les joueurs ne vivent pas l'entrainement par rapport au match ce qui veut dire qu'ils ne vont pas automatiquement voir la relation entre un exercice d'entrainement et le match. Quand je veux obtenir quelque chose d'eux, je ne peux pas compter sur l'esprit d'initiative individuel au sein de l’exercice proposé. C'est la carotte et le bâton avec eux, et cela a des racines culturelles évidentes.

 

Vous qui avez travaillé et entraîné l'équipe nationale de Taiwan, est-ce que ça a été la même chose ?

Les chinois sont beaucoup plus présents dans le football, c'est à dire qu'un footballeur chinois est un footballeur de profession. Les taïwanais hésitent toujours entre faire du foot et faire autre chose. Un joueur chinois sera plus difficile a motiver à l'entrainement alors qu'un taïwanais va plus s’investir car il a fait un choix. Par contre, certain joueurs taïwanais vont peut-être choisir de ne même pas venir à l'entrainement du tout, car ils ont d'autres choses à faire à ce moment la. J'ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec les taïwanais car ceux qui étaient là, savaient pourquoi. Par contre, les chinois sont là parce que c'est leur métier, moins par passion.

David Camhi

David Camhi alors en charge de l'équipe nationale de Taiwan.

Vous avez entraîné des étrangers ici en Chine, comment ça ce passe avec eux ? Est-ce qu'ils s'adaptent facilement ?

Je vais te répondre franchement, j'ai vu de tout. Ce qu'on voit en Chine, c'est que le marché chinois est très volatile au niveau des étrangers. Il arrive souvent qu’un joueur étranger signe pour plusieurs années, mais qu’il parte 6 mois plus tard. Donc un étranger vient en Chine pour prendre de l'argent et après s’en aller. Maintenant il y a des joueurs comme Darko Matic, joueur serbe de Beijing Guoan qui est resté 7 ans (2009-2015) là-bas, qui a appris le chinois et qui est très adapté. Moi j'ai travaillé avec Babacar Gueye à Shenzen qui s’est installé avec sa femme et son fils ici, qui a maintenant deux autres enfants et qui y est heureux. Takeshi Rakuyama, qui a joué pour Shenzhen 3 ans de 2011 à 2013 et qui a pris sa retraite, a monté son académie de football a Shenzhen et y est toujours. On trouve de tout mais la plupart sont des mercenaires qui viennent pour prendre l'argent, et même si ils veulent rester les clubs vont les revendre car il y a l’aspect « business » du football derrière tout ça.


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Est-ce que vous pourriez me citer quelques uns des meilleurs joueurs chinois qui auraient le niveau pour jouer en Europe ?

Alors il y a le numéro 7 de Shanghai SIPG qui s'appelle Wu Lei et qui est une sorte de numéro dix et qui aurait le niveau de jouer en Europe, je tiens ça d'Alain Perrin qui m'a dit que c'était le seul. Après il y a l'arrière droit de Guangzhou Evergrande, Zhang Linpeng, qui aurait des touches avec Chelsea et le Real Madrid. Il a l'air pas trop mal.

Après c'est un problème de mentalité, certains joueurs peuvent jouer en Europe car ils ont le niveau. Le problème c'est que ce ne sont pas des tueurs les joueurs chinois, ce ne sont pas des mecs qui vont venir tout casser car ils n’ont pas la rage. L'autre problème c'est qu'ils gagnent trop bien leur vie en Chine, y compris grâce a des primes aux montants démesurés, pourquoi aller jouer à l'étranger alors qu'ils gagnent trois fois plus ici !? Moi j'ai un club de MLS qui m'a contacté pour faire venir en joueur chinois en 2017. Il s’agit du club de Kaka, Orlando City SC. Ils cherchent un chinois parce qu'apparemment ils ont un investisseur chinois dans le club, mais les joueurs chinois ne veulent pas y aller parce qu'ils seront payés moins et qu'ils bosseront plus aux Etats-Unis. Les chinois seraient aussi perdus au Japon, ils se retrouveraient dans un environnement concurrentiel qui n'existe pas suffisamment en Chine. A mon avis, ils sont trop respectueux pour les joueurs étrangers. Et c'est pour ça que l'équipe nationale souffre, parce quand ils n’ont pas les étrangers pour faire le boulot à leur place sur le terrain, et qu'ils se retrouvent tout seuls entre chinois à devoir aller gagner contre des étrangers justement, et bien il n'y a plus personne. Ça, quelque soit l’entraîneur que tu mettras en place, ça ne changera pas le problème.

 

Comment ont été perçu par les fans les derniers gros transferts ?

Ils sont ravis pour deux raisons, la première c'est qu'ils sont contents de voir des joueurs de bon niveau venir comme Tim Cahill, Demba Ba, Gervinho ou encore Ezequiel Lavezzi parce que les fans chinois supportent aussi le joueur autant que  leur club. Drogba et Anelka ça a été un événement en Chine. Et la deuxième raison est très chinoise. Quand un club investit beaucoup d'argent dans un joueur, c'est parce qu'ils veulent payer plus que le club d'à côté pour montrer qu'ils sont plus riches. Donc un supporter chinois il va se dire « mon club a mis 50 millions d'euros sur ce joueur, ça va ils sont bien financièrement ». C'est d'ailleurs ce qui s'est passé avec Demba Ba, qui avait accepte de venir pour environ 3 million de dollars au Shanghai SIPG mais il y a eu une surenchère de Shanghai Shenhua qui a doublé le montant tout ça parce que c'était le derby de Shanghai et qu'ils voulaient prouver a leurs supporters qu'ils avaient de l'argent.

 

Est-ce qu'il y a une vraie base de supporters ici en Chine ?

Il y a beaucoup d'associations de supporters mais ça dépend des régions. Dans certains endroits comme Pékin il y a beaucoup de supporters et on joue dans des stades pleins alors que dans autres endroits comme à Shenzhen il n’y a pas grand monde. A la limite, par exemple, tu mettrais une équipe avec quatre joueurs japonais, il y aurait plus de japonais au stade que de chinois.

Un club comme Guangzhou Evergrande, avant qu’il ne soit racheté par Evergrande justement, n’intéressait personne. Puis du jour au lendemain ils se sont retrouvés avec 40 000 fans à chaque match à domicile.

 

Y'a-t-il en Chine une vraie base d'ultras ?

Oui et non. Pendant les matchs, les gens vont supporter leur équipe et passer un bon moment. Si leur équipe gagne ils seront contents et si l'équipe perd ils ne seront pas contents mais ne siffleront pas les joueurs. Par contre ce qui fonctionne bien en Chine, se sont les réseaux sociaux. Alors quand on va sur Weibo ou autres sites de ce genre, ça parle beaucoup. Ils disent ce qu'ils pensent, mais ça ne sera pas les mêmes commentaires que ceux qu'on peut trouver en France. Les analyses sont dans le style « ah lui il est pas bon il faut pas qu'il joue » mais ça s'arrête là, il n'y a beaucoup moins de critique tactique.

Il n'y a jamais eu de protestation de la part des supporters pendant les matchs comme nous pouvons le voir en France à Marseille par exemple ?

Oui, moi j'ai vécu ça à Shenzhen. Après une défaite, les supporters ont bloqué la sortie du stade mais ce n'était pas contre nous. On jouait à domicile, on perdait 0-2 si je m'en souviens bien et après la réduction du score, deux supporters sont rentrés sur la piste d'athlétisme pour célébrer le but, et là les forces de police ont réagi un peu violemment au gout de nos supporters. Alors en protestation, les supporters ont bloqué la sortie. On a attendu une heure dans les vestiaires. Mais bon ça n'a rien à voir avec ce que l'on a en Europe. Ils font aussi des banderoles mais c'est globalement beaucoup moins agressif.

 

Pouvez vous vous exprimer librement dans la presse pendant les interviews ?

Déjà, les entraîneurs n’ont pas le droit de parler de l’arbitrage sous peine de sanction. De plus, en tant qu'étranger, on n'a pas d'opinion autre que sur le football à donner. Mais personne ne va penser aller critiquer les autorités chinoises alors que l’on vit en Chine. Une fois, j’avais été choqué. Pour une histoire politique entre la Chine et la France, il y avait 5000 chinois qui brandissaient des drapeaux chinois à Paris. Donc ils étaient en France, et protestaient contre la politique Française. C’est tout à fait leur droit, mais c'est là que je me suis dit que quelque part en France on était gentils.

 

Quand Sven-Goran Erikson dit que la Chine va gagner la Coupe du Monde dans quelques années, qu'est-ce qu'il faut en penser ?

Je ne suis pas aussi optimiste que lui. Je dirais que la Chine va gagner la coupe du monde, mais dans vingt ou trente ans peut-être. Il faut comprendre que le football professionnel chinois a été créé en 1994. Ils n'ont que 20 ans d'histoire alors que nous avons 100 ans d'histoire. En tout cas, je pense que la génération qui va gagner la coupe du monde n'est pas encore née. Il faut que les chinois se gèrent par eux-mêmes, ce qui veut dire ne plus avoir besoin d’entraîneurs étrangers.

 

Quand pensez-vous qu'ils auront une équipe assez forte pour se qualifier pour la coupe du monde ?

Ça peut arriver à tout moment, mais de là à maintenir ce degré de performance... La vraie question c'est « quand est-ce qu'ils auront une équipe qui se qualifiera tous les quatre ans pour la coupe du monde ? » et là, ils n’y sont pas encore.

 

Comment peut-on expliquer leurs derniers résultats catastrophiques dans certaines catégories de jeunes ?

Ça s'explique par leur système pyramidal qui n'a aucune base. On m'avait dit il y a quelques temps qu'il n'y avait que 6000 licenciés en Chine. Les clubs ne sont pas des clubs mais des équipes. Ils ne font du foot que dans les écoles et ils arrêtent après. Les clubs n'investissent pas dans la formation. A la limite, ce que fait Evergrande est mieux. Ils font venir 3000 jeunes dans leur centre de formation et même si seulement une dizaine d’entre eux seront professionnels à terme, ils ont au moins la base de la pyramide pour travailler avec.


Retrouvez très prochainement la seconde partie de l'interview de David Camhi. Au programme : Baotou Nanjiao FC, sa relation avec Philippe Troussier, ses pensées sur l'Asie du foot en général, sa philosophie du football et plus encore ...

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