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Interview de Philippe Troussier : "Au Japon j'étais vraiment le ministre du foot !"

Il y a de nombreux joueurs de foot qui n'ont pas eu la carrière qu'ils méritaient. Il y a aussi des entraîneurs dans ce cas, et je serais tenté de dire que Philippe Troussier ferait partie de ceux-là. Notre ami Lionel a eu la chance de discuter près de deux heures avec le sélectionneur du Japon de 2002, celui qui a disputé la compétition à domicile et qui a marqué l'histoire du football nippon.

L'occasion de revenir en détails sur une aventure extraordinaire, celle d'une équipe qui a su relever un immense défi avec panache. En plus de son temps au Japon, Philippe Troussier revient également sur son passage en Chine et évoque son vécu du football asiatique en général et sa belle idée du football en particulier.

Enfin sachez que cette interview était sortie initialement en anglais dans le numéro 20 de J Soccer Magazine avec qui Lionel travaille depuis un bon moment. Si la langue de Shakespeare ne vous rebute pas et que vous vous intéressez de près au football local, alors nous ne pouvons que vous inciter à vous procurer ce magazine trimestriel disponible en Pdf ou en version papier !

Sans plus attendre, lançons nous dans le cœur du sujet. Bonne lecture !


Philippe Troussier pouvez-vous nous dire comment vous êtes arrivé à la tête de l'équipe nationale du Japon ?

Mon arrivée est liée au fait qu’après la Coupe du Monde 1998 en France le Japon était à la recherche d'un entraîneur pour leur équipe nationale. A la japonaise, les choix sont toujours liés à l'actualité, et l'actualité c'était que la France était championne du monde, donc l'entraîneur français en général avait la cote, et moi je venais de finir la coupe du monde avec l'Afrique du Sud. En plus je suis un ami d’Arsène Wenger qui faisait partie des personnes légitimes à l'époque pour conseiller la fédération japonaise. C'est donc tout un concours de circonstances qui a fait que je me présentais dans les meilleurs conditions. Un peu comme Vahid Halilhodzic il y a six mois d'ailleurs, j'ai le sentiment que son arrivée au Japon s'est faite dans le même état d'esprit, c'est à dire que le Japon s'est retrouvé dans l'urgence de trouver un sélectionneur. Et rapidement s'est présenté sur le marché Halilhodzic, un entraîneur français qui venait de faire une bonne Coupe du Monde avec l’Algérie. Ce qui a fait que Vahid s'est retrouvé propulsé à la tête des favoris pour le poste. J'ai bénéficié de ces mêmes conditions.

Comment se sont passés vos premiers jours au Japon ?

J'ai rencontré les dirigeants japonais le jour de la finale de la Coupe du Monde à Paris et ils ont étudié mon dossier de façon très franche puisque j'ai été reconvoqué début Septembre pour venir au Japon et rencontrer un certain nombre de personnes dont le vice-président de la Fédération, le secrétaire général, le directeur technique. Tout un ensemble de personnes qui à mon avis devaient faire des rapports sur moi à chaque fois après chaque réunion. Au bout de tout ça ils ont pris la décision de me prendre.

Après tout a été très vite avec conférences de presse et un premier match amical contre l'Egypte à Osaka. Ce qui était assez marrant puisque je venais de quitter l'Afrique et que mon premier match était contre une équipe africaine. Ensuite le travail de détection s'est mis en place pour me faire une idée du groupe à la fois des moins de 23 ans et de l'équipe A. J'ai eu pendant une semaine deux stages, un avec les moins de 23 ans et un avec l'équipe A à Fukushima ce qui m'a donné une bonne idée des effectifs que j'avais, en sachant que j'avais aussi fait un gros travail préparatoire avec des vidéos pour me faire une idée précise de ce qu'il existait à la fois au niveau national et au niveau des clubs. Tout cela a été très rapide, j'avais été mis en immersion immédiate avec ce match amical qui m'a permis de constater le potentiel du moment, ensuite ce potentiel a été retravaillé à travers des minis stages, à travers la sélection olympique et trois mois après mon arrivée par la sélection des moins de 20 ans.

J'ai eu la chance d'avoir la prise en charge des trois catégories. La catégorie A qui était destinée à jouer la Coupe du Monde quatre ans plus tard, la catégorie des moins de 23 ans qui allait participer aux Jeux Olympiques de 2000 à Sydney et donc la catégorie des moins de 20 ans qui venait d'être championne d'Asie et qui devait faire la Coupe du Monde des moins de 20 ans au Nigeria. Un pays que je connais très bien puisque j'ai été sélectionneur du Nigeria en 1997. Donc j'ai eu la chance d'être en charge de ces trois catégories et j'avoue que ça a été un processus qui m'a beaucoup aidé. Si vous regardez la sélection des 23 pour la Coupe du Monde 2002 vous apercevrez que plus de 80% de l'effectif venait des moins de 23 et 20 ans.

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Cette position globale est assez inédite. Quel type d'organisation cela implique t-il ? Avez vous imposé aux trois catégories de jouer dans un même système de jeu ?

J'étais l’entraîneur de ces trois catégories. Donc je me suis constitué un staff que j’appellerai "mobile". Un staff commun où j'avais mes assistants, mes préparateurs physiques, mes préparateurs de gardiens de but, mon préparateur vidéo, etc. C'était un seul et unique staff et la chance que j'ai eu c'est qu'il n'y ait pas eu de confusions à ce niveau là, car les compétitions étaient organisées de telle façon qu'elles ne se chevauchaient pas.

Tous les joueurs ont donc été soumis au même management, aux mêmes exercices, à la même communication et à la même discipline ce qui était un avantage car il n'y avait alors pas de différence entre un moins de 20 ans et un joueur de l'équipe A. Il y a ensuite eu une chronologie d’événements qui a fait que les meilleurs des moins de 20 ans ont intégré les moins de 23 ans et que les meilleurs des moins de 23 ans ont intégré l'équipe A. Normalement dans trois catégories il y a trois staffs différents ce qui est d'ailleurs le cas aujourd'hui au Japon et partout ou presque. Si vous demandez à Halilhodzic d'aller s'occuper des moins de 23 ans il dira que non, que ce n'est pas son problème, qu'il prendra les meilleurs des moins de 23 pour lui. Dans le processus d'éducation il n'est pas concerné, alors que moi j'ai vraiment touché ces catégories là.

Quand vous dites "imposer le même système" : non, je n'ai pas imposé, par contre, et comme j'étais l’entraîneur commun, c'est juste que la méthode était la même. D'ailleurs pour la coupe du monde 2002 je crois qu'il y avait cinq joueurs des moins de 20 ans de l'époque où je suis arrivé. Imaginez, c'est comme si la France en 2018 sélectionnait cinq joueurs de moins de 20 ans de 2016.

Quels sont les joueurs qui vous ont le plus marqué au Japon ?

Il y a des joueurs qui m'ont marqué par leur personnalité comme Masashi 'Gon' Nakayama qui quand je suis arrivé était le buteur et qui surtout avait une grande personnalité. Nakayama qui a marqué le premier but sous mon ère contre l'Egypte sur un penalty et qui finalement s'est retrouvé 4 ans plus tard dans le groupe des 23. Ce joueur est un symbole, d'abord de longévité, il avait 35 ans en 2002, il était un peu le gardien du temple.Je l'ai pris non pas pour qu'il joue vraiment mais pour être dans le groupe et m'assurer un symbole très traditionnel du Japon. Je voulais quelqu'un avec des valeurs d’abnégation et de combativité. Je l'appelais le gardien du temple car grâce à lui il y avait une sorte de symbiose. Il y a les valeurs de terrain mais il y a surtout les valeurs en dehors du terrain qui sont les plus importantes à mes yeux, et lui représentait tout ça. Il était bien-sur un joueur de foot et à tout moment je pouvais l'utiliser mais son premier travail pour moi c'était qu'il inspire de la sérénité au sein de ce jeune groupe. Nakayama m'a beaucoup marqué et je peux vous dire qu'il a aussi marqué tout le football japonais.

Hidetoshi Nakata est celui qui représente le meilleur de la génération Troussier

Kazuyoshi Miura m'a également impressionné parce que c'est une star au Japon mais lui on ne peut pas dire qu'il m'ait marqué par ses sélections. Avec moi il a du être sélectionné deux ou trois fois, mais il dégageait ce respect naturel, un peu à l'image de Nakayama mais lui de façon beaucoup plus sereine et beaucoup plus discrète. Je l'ai rencontré à plusieurs reprises, la presse avait mis une grosse pression alors pour que je le prenne. Je ne dirais pas que j'ai été influencé mais il est arrivé une période ou j'ai voulu le rencontrer, pour tout ce qu'il représente. L'histoire fait que c'est quelqu'un qui est toujours présent aujourd'hui dans le football et c'est quelqu'un que j'aime bien voir quand je viens au Japon.

Hidetoshi Nakata a également été un homme important dans mon groupe parce que c'était le seul à l'époque qui était expatrié dans un grand club européen, à la Roma, et bien évidement il était l'exemple et le rêve de ce que doit faire un jeune qui aspire à devenir une grande star. Lui était l’ambassadeur du succès, de la qualité et du potentiel japonais. Il fallait bien que certains le prouvent sur les terres européennes et lui le prouvait toutes les semaines sur les terrains du championnat, qui à l'époque, était considéré comme le meilleur du monde.
Après il y a eu toute cette génération de jeunes, des joueurs qui ont marqué l'équipe lors de mon passage, des joueurs comme Shunsuke Nakamura, même si il n'a pas fait la Coupe du Monde avec moi puisqu'il était pas en forme. Il était blessé à ce moment là mais il a quand même marqué toute cette génération notamment avec la sélection Olympique. Sinon Shinji Ono, Junichi Inamoto, Atsushi Yanagisawa ou Naohiro Takahara sont des joueurs qui ont marqué ce temps. Il ne faut pas oublier que Inamoto a marqué deux buts lors de la Coupe du Monde alors qu'il n'avait que 20 ans. J'en oublie surement, mais je peux dire que Nakata est celui qui représente le meilleur de la génération Troussier. Et puis Kazu et Nakayama représentent des personnages qui ont été importants lors de mes quatre ans au Japon.

Est-ce que certains joueurs sont venus vous voir pour vous parler de vos méthodes d’entraînement parce qu’ils avaient du mal à les comprendre?

Je n'en ai pas le souvenir. Dans mon management j'ai une approche assez autocratique, surtout dans un processus que j’appellerais d’éducation. Il ne faut pas oublier que j'ai pris ces "gamins" quand ils avaient 20 ans. J'étais dans une phase d’entraîneur qui gérait des enfants qui allaient jouer exactement comme je souhaitais leur apprendre. Si vous deviez me catégoriser dans les entraîneurs je serais plus un Guardiola qu'un Laurent Blanc. La gestion des stars c'est un autre métier.

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Votre management et votre philosophie du jeu sont très particulières. Comment vous caractérise-t-on ?

Par bien des choses. On me caractérise avec l'équipe A par ma défense à trois, défense à plat très agressive au pressing ce qui était tout nouveau. Défense sur le ballon et pas sur l'homme et il a fallu changer les critères. Mais comme moi je me suis attaqué au niveau des plus jeunes, j'ai compris tout de suite qu'ils étaient beaucoup plus malléables, ce qui a expliqué pourquoi j'ai écarté une grosse partie de l'équipe qui venait de faire la Coupe du Monde 98, je me suis séparé du noyau dur pour n’en garder que quatre ou cinq en 2002.

Aucun de mes joueurs d'alors ne pouvait jouer à Arsenal, au Real Madrid ou à la Juve. Mais par contre mon équipe japonaise était capable de battre l'Italie, l'Espagne ou l'Angleterre.

Si vous regardez Tsuneyasu Miyamoto par exemple, aucun entraîneur ne le prendrait si on devait le juger sur des critères qui sont liés souvent au haut niveau, la taille, l'agressivité ou les duels. Quand vous voyez mes joueurs c'était des joueurs qui étaient intelligents et qui maîtrisaient le système Troussier à la perfection. Et Miyamoto en faisait partie comme étant le leader de la défense à trois, il fait partie de ceux qui ont le mieux répondu à mes exigences. C'est ce que je disais à mes joueurs, il y en a aucun qui jouera à Arsenal, au Real Madrid ou à la Juve mais par contre mon équipe japonaise est capable de battre l'Italie, l'Espagne ou l'Angleterre. Il a fallu construire une stratégie pour affronter le monde, un monde pas du tout fair-play. Du côté japonais c'était la vraie définition du terme, appliquée au pied de la lettre. Ne pas faire de faute inutile ou ne pas provoquer l'arbitre, et on découvrait un monde complètement différent, eux ils crachaient, ils mettaient des coups de coude, ils marchaient sur les pieds et ils plongeaient dans la surface pour gagner un penalty. Tout ça il a fallu leur apprendre. J'ai été cet éducateur qui a préparé un commando capable d'obtenir des résultats.

Aujourd'hui c'est beaucoup plus facile de les sélectionner, il y en a bien 21 sur 23 qui jouent en Europe avec des entraîneurs étrangers et entourés de grands joueurs alors qu'avec moi il y en avait qu'un. Je ne dis pas de comparer à tout va, mais j'ai la prétention d’avoir écrit une part de l'histoire du football japonais puisque le premier point dans un Mondial, la première victoire et la première qualification pour le deuxième tour sont arrivées sous ma direction.

David Camhi, votre ancien assistant, m'a raconté que vous aviez une relation paternelle avec vos joueurs, est-ce que le mot est juste ?

Oui, paternel est juste dans le sens où je ne m’intéresse pas seulement au côté technique et à ce qu'il se passe sur le terrain, je m'intéresse aussi à la vie des hommes, à la vie des joueurs, à ce qui se passe avant et après les entraînements pour les aider à avoir une conduite professionnelle dans l’exercice de leur profession. Je suis exigeant dans l'exercice du travail, de l'entrainement, dans la traduction de ce qui doit se faire sur le terrain, comment arriver à prendre un ballon, le contrôler ou le passer. Donc je suis assez exigeant et je leur donne des repères pour qu'ils puissent jouer dans les meilleurs conditions et je suis paternel parce que je ne suis pas rancunier. Une poignée de main ou un regard me suffisent pour comprendre que je suis en phase avec mes joueurs. Et humainement j'ai besoin d'avoir cette harmonie avec eux, j'ai besoin de les toucher, de leur parler ou de les embêter, c'est ma façon d'être.

Est-ce que vous suivez toujours le football japonais ?

Oui bien évidement.

Que pensez-vous du football japonais en ce moment ?

Si je devais juger la sélection actuelle je dirais que c'est une équipe qui va être favorite pour se qualifier pour le Mondial. Cette équipe fait partie du top trois asiatique, ce qui diffère un peu de mon époque puisque nous faisions partie du top deux et nous partagions le leadership avec la Corée du Sud. Alors qu'aujourd'hui l'Australie est arrivée et que l'Iran a lui aussi beaucoup progressé.
Donc on peut penser qu'il y a maintenant quatre à cinq équipes pouvant prétendre au titre de champion d'Asie et que le Japon doit accepter de partager cette ambition, même si ce dernier possède une équipe très bien organisée et très bien armée. Le succès d'une équipe nationale est en effet lié au travail qui est fait en termes de formation, et au Japon ce travail est excellent. Les clubs sont très bien organisés, la politique de formation des entraîneurs, joueurs et arbitres est ce qui se fait de mieux en Asie, de même que l'éducation. Cet ensemble de conditions fait que les joueurs sont disciplinés et respectueux. Mais l’avantage de l'équipe nationale aujourd'hui par rapport à mon époque c'est que 90% de l'équipe nationale est composée de joueurs qui évoluent dans de très bons clubs européens. C’est un avantage certain et je me rappelle d'ailleurs cette question que l’on me posait souvent : « Monsieur Troussier, que faut-il faire pour être plus fort ? ». Je répondais : « Vous serez plus fort le jour où vous serez reconnus par le monde du football et le jour où vos joueurs seront expatriés. ». Et c'est le cas aujourd'hui.

Parmi ces nouveaux joueurs japonais y-aurait-il un ou deux joueurs que vous auriez vraiment voulu avoir dans votre équipe ?

Oui en effet, le Japon a des stars aujourd'hui, par exemple Shinji Okazaki qui joue à Leicester. Il a fait d'énormes progrès tout au long de sa carrière, par sa maturité, par sa posture. Le fait qu'il soit parti à Leicester est dû au fait que c'est le type de joueur qui plait beaucoup à Ranieri car il est toujours disponible et combatif sur le terrain. Et personnellement si vous me demandez si, en tant qu’entraîneur, j'avais pu aller chercher ce joueur-là, je vous dirais oui tout de suite.

Je suis de ceux qui conseilleraient à tous les clubs français de prendre un joueur japonais.

Mais ne parlons pas que des stars. Quand j'étais entraîneur en Chine, j'allais chercher des joueurs japonais, je cherche toujours des joueurs japonais. Je suis de ceux qui conseilleraient à tous les clubs français de prendre un joueur japonais. A peine arrivé, un jeune joueur japonais sera complètement adapté à l’exigence du plus haut niveau. Est-ce qu'il sera adapté culturellement à la vie à l'étranger ? Ça c'est une autre question parce certains réussissent mais d’autres échouent parce qu'ils n'ont pas la capacité de modifier leur comportement et leur attitude dûe à l’hyper protection dont ils jouissent dans leur pays. Et c'est vrai qu'il faut être un peu un cowboy pour partir à l’étranger. Mais si l’on devait les juger avec un papier et un crayon en leur disant tu pars sur un côté, tu cours avec le ballon, tu fais un slalom et tu centres, ou tu fais un slalom et tu tires, on s’apercevrait que sur les vingt meilleurs du monde il y aurait peut-être dix japonais capables de résoudre techniquement l'exigence d'un test.

Quelle serait la différence avec la Chine ? Comment se passe la formation en Chine ?

La Chine est très, très en retard sur tout ce qui est lié à la formation de ses jeunes. La Chine est un peu sur le modèle français, c'est à dire le gars qui va à l'école et qui ne fait pas de sport, et si le sport est imposé il va s’arranger pour avoir un certificat médical pour y échapper. Et en plus, avec la notion de l'enfant unique surprotégé, il ne fera pas de foot. Ensuite, la Chine manque d’infrastructures et de clubs de foot. Donc pour faire du foot en Chine, il faut habiter à côté d'une structure. Ils ont beau avoir des centaines de millions d'habitants, seuls 200 000 veulent faire du foot et parmi ces 200 000, seuls 50 000 peuvent le pratiquer de façon normale alors que le potentiel est présent. Ils ont des joueurs de bonne qualité physiquement, ils sont costauds et ils ont beaucoup de volonté. Ils ont humainement tout pour faire du football, mais pour arriver à le faire comme les japonais cela va prendre beaucoup de temps.

Comment s'est passé votre passage en Chine ?

J'avais envie d'aller en Chine et j'ai eu plusieurs fois la possibilité d’entraîner l'équipe nationale chinoise mais je n'en avais pas envie, car à l'époque je sortais du Japon et donc franchement je ne me voyais pas entraîner une autre nation. Le Japon m'avait tellement mis sur un piédestal et j'avais tellement connu le summum avec cette Coupe du Monde à domicile, avec ce processus qui m'a amené pendant quatre ans à m'occuper de trois catégories, d'avoir fait les Jeux Olympiques, d'avoir participé aux projets des constructions des stades, enfin bref j'étais vraiment le ministre du foot en gros.

Donc franchement je n'avais pas envie ou je n'étais pas prêt à relever ce challenge, d'autant plus qu'avec la Chine je savais la charge de travail qui m'attendait. Donc je n’étais pas motivé. Et puis finalement je suis arrivé par le soupirail à Shenzhen Ruby, dans un petit club de deuxième division et je ne le regrette pas car j'avais découvert le besoin, le vrai manque. Je suis arrivé dans un club qui voulait se construire et qui partait de la base ce qui ne m'a pas gêné au contraire ça m'a permis de découvrir autre chose et ça m'a permis de me replonger dans des principes d'approche complètement oubliés. C'est un peu comme si je demandais à un directeur de banque de faire une pige aux guichets pour te donner une idée. J'ai fait trois ans là-bas et je ne le regrette pas, c'est une expérience qui m'a enrichi et qui m'a fait découvrir la Chine.

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C'est là où vous avez rencontré David Camhi qui était votre traducteur à l'origine et qui est désormais coach en Chine lui aussi. Est-ce que David a ce qu'il faut pour être un bon entraîneur pour vous ?

(Retrouvez la longue et passionnante interview de David Camhi ici sur TLMSF pour la première partie et ici pour la seconde partie)

Il a déjà la passion et la volonté. Être un bon entraîneur c'est quoi ? C'est avoir l’assurance de bien maîtriser son sujet, de bien arriver à mettre ses joueurs dans les conditions optimales pour qu'ils puissent donner le maximum le weekend et surtout de bien tirer la quintessence de son potentiel théorique. Un bon entraîneur c'est celui qui utilise 80% du potentiel à sa disposition alors qu'un mauvais entraîneur n’est justement pas capable d’exprimer le sien à 50%. Si vous êtes en première division de district, le bon entraîneur n’est pas celui à qui on demande d'être champion d’Europe avec une première division de district mais celui à qui on demande d'utiliser son potentiel moyen, un potentiel faible mais qu’il utilise à 90% alors qu'un autre entraîneur avec un potentiel supérieur ne saurait pas comment l'utiliser et ne l'utiliserait qu'à 20%.

Vous avez entraîné en Europe, en Afrique et en Asie, est-ce qu'il y a une grosse différence entre ces trois continents ? Comment se passent les entraînements ?

La différence c'est la réception du message. Un européen va traduire sur le terrain les exercices de façon supérieure puisqu'il a une formation supérieure. Il a une connaissance, une culture foot supérieure donc il saura mieux reproduire sur le terrain vos exercices, l’exécution technique sera supérieure.

En Asie on parle à un groupe alors qu'en Europe on parle aux individus.

L'unité sera supérieure en Asie, c'est à dire le côté discipline, le fait de respecter l’entraîneur. Un asiatique aura plus de capacités à être discipliné collectivement et à répondre disciplinairement à ce que vous attendez et à modifier son comportement. En Asie il suffit de hausser le ton pour que les choses changent alors qu'en Europe vous allez être obligé d'avoir une communication déjà plus personnelle et individuelle. En Asie on parle à un groupe alors qu'en Europe on parle aux individus. Un Européen va être sensible à la façon dont vous lui parlez individuellement.

Vous avez fait venir en Chine le premier taiwanais, Chen Po-Liang? Est-ce que ses débuts ont été difficiles quand on connait les relations entre les deux entités ?

Mes exigences sont quand même assez exceptionnelles comme a pu vous le dire David ou Po-Liang, j'ai une approche assez atypique dans l'exigence ce qui fait qu'à un moment, un joueur va s'adapter et va répondre et un autre ne va pas s'adapter et ne va pas répondre. Puis, il y a deux façons de réagir, l’un va continuer à plonger parce qu'il n’a pas la capacité ou qu'il ne veut pas faire l'effort de corriger alors que l’autre va faire l'effort de prendre sur lui et de réagir. Po-Liang fait partie de ceux-là.

Ses débuts n'ont pas été aussi difficiles qu'on pouvait l'imaginer parce que la façon de juger un joueur n’est pas seulement sur le match mais aussi sur tous les autres jours, sur ses comportements et ses bonnes attentions, parce que la réussite le jour du match est liée aussi à ses partenaires et l'adversaire. Si vous tombez sur le Real Madrid vous êtes soumis à une situation dans laquelle vous allez plus courir après le ballon que le jouer. Le joueur prend cela individuellement quand vous le sortez mais moi ce n’est pas le joueur que je juge. J'ai estimé que mon équipe ne tournait pas bien. Ce n'est qu'après que vous vous dites « Ah je l'ai sorti, finalement il me fait la gueule » mais dans votre démarche ce n'est pas le joueur que vous sortez, vous essayez de modifier votre équipe ou un comportement de votre équipe. Le joueur veut jouer et l’entraîneur veut gagner. Cela ne changera jamais.

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De quoi est fait votre présent et votre avenir aujourd'hui ?

D'abord j'ai un mode de vie, je choisis ce que je veux. Est-ce que j'ai la motivation de partir dans des aventures comme je l'aurais fait auparavant ? Non je ne l'ai plus, d'abord en raison de mon âge, 61 ans. J'ai eu la chance et le privilège de faire deux Coupes du Monde, d'avoir entraîné des sélection nationales, d'avoir travaillé pour huit fédérations différentes, d'avoir fait plus de 200 matchs internationaux, des coupes d'Asie et des coupes d'Afrique. En résumé, cela fait 25 ans que je suis entraîneur de foot.

Ma motivation aujourd'hui est celle de partager des expériences avec des projets que je vais sélectionner. Je reçois plein d'offres mais je n'ai pas envie de les faire car soit cela concerne des clubs ou des équipes nationales qu’il faut construire à partir de zéro. Ou alors ce sont des projets sans les moyens humains et financiers qui sont les indispensables clés de la réussite des projets, surtout dans le foot.

Donc là je suis en train développer un autre projet, un projet qui me plait énormément : je suis propriétaire d'un vignoble dans le Bordelais, à Saint Emilion et je suis en train de le développer. Je prends un plaisir énorme et mon objectif est d'être productif et de développer un vin de très haute qualité. Mon père était boucher et je retrouve ces valeurs de la terre et de l'artisanat. Pour la petite histoire ça sera un vin qui sera commercialisé à 99% au Japon. Donc voilà, aujourd'hui ne donnez pas l'image d'un Philippe Troussier qui arrête le football. Au contraire je suis en position pour bien choisir mes projets, des projets de qualité dans lesquels je veux faire valoir mon expérience. Et en même temps j'arrive à un âge qui me permet de développer une activité parallèle avec le développement de mon vignoble.