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Matthias Sindelar, l'homme de papier devenu légende

De Favoriten au Wiener Amateure...

Matthias Sindelar est considéré comme le meilleur footballeur autrichien de l'histoire mais il est en fait né en Moravie - dans l'actuel République Tchèque - à Kozlau et son nom de naissance est Matej Sindelar, qui sera ensuite germanisé. En 1905, il déménage à Vienne dans le quartier ouvrier de Favoriten avec ses parents et ses trois soeurs. Comme beaucoup d'enfants, il apprendra le football dans la rue.

Les années passent, la guerre aussi, le père du jeune Matthias est décédé sur le front italien en 1917 et il doit maintenant s'occuper de sa mère et ses soeurs. Il devient donc apprenti mécanicien mais sans laisser le football de côté. A 15 ans, il est repéré par un recruteur du Hertha Wien et évolue désormais dans les équipes de jeunes du club.

En 1922, à 19 ans, il entre en équipe première grâce à ses dribbles et ses un contre un foudroyants, qui faisaient mal aux chevilles de ses adversaires. C'est à ce moment qu'on lui donne le surnom de "Papierene" (l'homme de papier). Homme de papier car il est très frêle (1m75 pour 60kg) et a une tendance à se faufiler dans les défenses.

Favoriten, l'un des quartiers les plus pauvres de Vienne

Son passage au Hertha Wien n'est pas une grande réussite, il est irrégulier et ne dispute que 23 matchs pour 4 petits buts sur deux saisons. De plus, il perd son travail comme mécanicien. Plus grave pour lui, à l'été 1923, il se blesse grièvement au genou alors qu'il est à la piscine. Son indisponibilité est très longue et le Hertha entre dans une crise sportive et économique, le club n'a plus d'argent et joue le bas de tableau en championnat. Sindelar se sépare donc de son premier club avec d'autres de ses coéquipiers pour permettre au Hertha Wien de respirer un peu financièrement.

Le club commence sa chute libre jusqu'à la troisième division tandis que Matthias Sindelar doit absolument se faire opérer au ménisque sous peine de devoir arrêter sa carrière. C'est un médecin d'un autre club de Vienne qui le lui conseille. L'opération est une réussite et pour remercier le médecin, Sindelar s'engage avec le Wiener Amateure, champion en titre et double vainqueur de la Coupe d'Autriche.

Austria Wien, Coupe d'Europe et Wunderteam

L'arrivée de Matthias Sindelar fait grand bien aux Violets et dès sa deuxième saison, le Wiener Amateure remporte le championnat ainsi que deux coupes. Depuis sa blessure, son genou restant fragile, le viennois d'adoption porte un bandage imposant et ce serait une autre signification au surnom d'homme de papier. 1926 est un grand tournant dans la carrière de Sindelar puisque le Wiener Amateure devient professionnel et est nommé Austria Wien.

Ce n'est pas tout, Matthias Sindelar est appelé pour la première fois en Equipe d'Autriche par le sélectionneur Hugo Meisl pour un match face à la Tchécoslovaquie où il marquera le but de la victoire (2-1). Les débuts du professionnalisme correspondent avec la fin des titres pour l'Austria, des joueurs cadres de l'équipe quittent le navire pour des lieux plus attractifs comme les Etats-Unis ou la France.

Sindelar devient rapidement l'idole des supporters car, lui, reste au club malgré un intérêt de Manchester United, club déjà emblématique en Europe pendant l'entre-deux guerres.

Le football en Autriche dans les années 1920, c'était ça

Ses débuts en sélection sont tonitruants, après ce but face à la Tchécoslovaquie, il en marquera trois autres face à la Suisse puis la Suède. Jusqu'en 1929, ce sera silence radio pour le petit blond qui ne marquera aucun but. C'est à ce moment qu'Hugo Meisl décide de ne plus le sélectionner, notamment après de vives échanges avec Friedrich Gschweidl. Les deux ne s'entendent plus, Sindelar ne marque plus, Meisl n'a pas hésité.

Pendant ce temps-là, la situation chez les Violets ne s'améliore pas. Une finale de Coupe d'Autriche en 1930 et toujours une place dans le ventre mou du classement, loin derrière le trio composé par le First, l'Admira et le Rapid. Les scores fleuves étaient courants à cette époque comme le 8-2 que le First Vienna infligea à Floridsdorfer ou le 9-1 que l'Admira alla coller au Wiener Sport-Club sur leur pelouse lors de la saison 1930-1931. En même temps, des systèmes comme le 2-3-5 étaient souvent utilisés durant cette période, ce qui privilégiait l'attaque à la défense.

En 1931, la presse pousse Hugo Meisl a reprendre Matthias Sindelar en sélection surtout que les Blancs et Noirs ne gagnent plus et restent sur une triste série de défaites. A cause du manque d'argent et de la distance, l'Autriche n'a pas participé à la toute première Coupe du Monde de l'Histoire en Uruguay. Sindelar n'a rien raté.

Bref, le buteur viennois revient pour un match face à la grande Ecosse, qui n'a connu la défaite seulement lors des confrontations face à l'Angleterre. Le match se déroule à Hohe Warte devant 60 000 spectateurs (aujourd'hui la capacité du stade est de 7 200 places) et Sindelar marque un but pour son retour et l'Autriche s'impose 5-0. L'Autriche enchaîne avec un 6-0 face à l'Allemagne puis un autre 5-0 face à ces mêmes allemands et un 8-1 et 8-2 face à la Suisse et la Hongrie, la terrible Wunderteam est née. Sindelar marque 12 buts en un an et demi avec la Wunderteam jusqu'à ce match dans l'antre de Chelsea, Stamford Bridge, pour un match face à l'Angleterre.

L'Autriche n'a pas joué son meilleur football face aux redoutables anglais et l'a payé. Une défaite 4-3 malgré un but de Matthias Sindelar. Après cela, plusieurs joueurs prennent leur retraite internationale par choix ou vieillesse, le sélectionneur Hugo Meisl nomme Sindelar capitaine et la Wunderteam s'approche de la Coupe du Monde 1934 en Italie, malgré tout, en sérieux favori.

C'était eux la grande Wunderteam

Le Duce Mussolini brise la Wunderteam

Arrive l'heure du début de la compétition, les autrichiens sont affaiblis avec pas mal de forfaits et, de plus, la chaleur est atroce en Italie et les organismes se mettent à souffrir plus rapidement. Au premier tour, la France se dresse devant eux. D'abord menée, l'Autriche revient dans le match grâce à Sindelar (un but et deux passes décisives), la Wunderteam s'en sort après prolongation sur le score de 3 buts à 2.

En quart de finale, c'est au tour de la Hongrie de tomber face aux autrichiens. Le match est rugueux, très physique, un hongrois est expulsé à l'heure de jeu alors que son équipe venait de réduire le score sur penalty (2-1). Dans un stade de Bologne rempli, l'Autriche se qualifie pour sa première demi-finale de Coupe du Monde mais avec des joueurs affaiblis physiquement.

Pour atteindre la finale, il faudra battre l'Italie, le pays hôte, qui a éliminé l'Espagne après un match d'appui car le premier avait fait 1-1 sauf qu'une bagarre avait éclatée, blessant la moitié de l'équipe espagnole. Les italiens l'emportent du coup 1-0. L'Italie compte dans ses rangs un joueur que tout le monde connaît encore aujourd'hui : Giuseppe Meazza.

Les soupçons de tricherie étaient déjà forts quand les grecs ont subitement déclaré forfait lors du match de qualification face aux italiens et avec cette demi-finale, la triche ne fait quasiment plus aucun doute. L'Italie s'imposera 1-0 face à l'Autriche mais le but italien est invraisemblable. Le gardien autrichien fait rebondir le ballon et trois italiens lui sautent dessus. La balle franchit la ligne, pour l'arbitre suédois le but est valable. Cela devient même un match à 11 contre 12 lorsque monsieur Eklind dévie une balle en profondeur qui aurait mené l'Autriche vers une égalisation. La Wunderteam ne jouera pas de finale et affrontera l'Allemagne pour la médaille de bronze. Matthias Sindelar est blessé comme plusieurs autres de ses coéquipiers, l'Autriche est très diminuée et s'incline 3 buts à 2 en se prenant même le but le plus rapide dans une Coupe du Monde (aujourd'hui troisième plus rapide) à la vingt-cinquième seconde.

Le retour en Autriche est difficile, la Wunderteam n'est plus et les critiques de la presse pleuvent, le peuple autrichien s'y met aussi. Deux défaites en deux matchs alors qu'il y en avait eu deux en vingt-huit matchs auparavant. Cela n'a pas plu.

Coupe Mitropa, Sindelar meilleur buteur

Léger retour en arrière dans l'histoire, nous sommes en 1933, l'Austria Wien participe à la Coupe d'Europe, appelée alors Coupe Mitropa. Seuls huit équipes participent à cette septième édition donc ce sont directement des quarts de finale. L'Austria réalise une remontada face au Slavia Prague s'imposant 3-0 à Vienne après une défaite 3-1 à l'aller. En demi-finale, la Juventus ne verra pas le jour, 4 buts à 1 sur les deux matchs avec un but de Sindelar.

La finale se joue face à l'Ambrosiana (aujourd'hui Inter Milan), avec sa star Giuseppe Meazza que l'autrichien recroisera donc quelques mois après à la Coupe du Monde. Le Mozart du football ne fait pas les choses à moitié. Il marque un triplé et les viennois gagnent 4-3 et remportent leur première Coupe Mitropa. Matthias Sindelar termine meilleur buteur avec cinq buts dont trois en finale.

Bis repetita en 1936, l'Austria Wien gagne sa seconde Coupe Mitropa en surclassant deux équipes tchèques et une équipe hongroise avant de s'imposer sur la plus petite des marges face au Sparta Prague, un des meilleurs clubs du continent à l'époque (1-0). Matthias Sindelar est même le meilleur buteur autrichien de l'histoire en Coupe Mitropa en comptabilisant les soixante-cinq éditions. Der Papierene gagnera trois autres coupes nationales avec son club (1933, 1935, 1936) mais l'Austria ne gagnera plus de championnats jusqu'à l'arrêt de la carrière de Sindelar.

Récompense suprême pour l'attaquant, il est aujourd'hui dans l'équipe-type de l'Austria et aussi dans son Hall of Fame. Il sera également nommé sportif du XXe siècle en Autriche.

La Coupe Mitropa ou "Coupe aux petites oreilles"

Anschlussspiel : la fin d'une ère

Comment ne pas parler de l'Anschlussspiel en évoquant Matthias Sindelar ? Mars 1938, l'Allemagne nazie commence sa conquête et annexe l'Autriche, c'est donc l'Anschluss. Pour sceller l'amitié de ces deux peuples, Hitler organise un match entre sa Mannschaft et l'équipe autrichienne. L'Österreichische Fussball-Bund (ÖFB) est dissoute avec effet immédiat le 28 mars par son propre président, qui avait une évidente sympathie pour le parti nazi. La date du match a été annoncé : ce sera le 3 avril entre "la province d'Autriche" et la "Reichsmannschaft" d'après l'annonce officielle.

Beaucoup de choses se sont dites sur ce match mais grâce aux merveilleuses archives sur l'histoire de Vienne, nous savons quel était son but réel. Léger retour en arrière, une semaine après le match aura lieu un référendum pour dire "oui" ou "non" à l'Anschluss en Autriche. Hitler a fait nommer un de ses collaborateurs - Friedrich Rainer - directeur du sport mais également responsable des bureaux de vote pour le référendum. La propagande nazie s'est mise en place et le match a servi de plateforme de propagande pour le "oui" même s'il n'y avait aucun doute sur le résultat. Deux hommes sont même entrés sur la pelouse avant le match avec une banderole "les sportifs votent oui".

Le programme officiel de l'Anschlussspiel

Passons au terrain maintenant. Bien évidemment, pour montrer la fraternité des peuples, le score du match doit être une égalité pure et dure : un 0-0. Pour Sepp Herberger, le coach du Reich, cela doit être un match de détection pour enrôler les meilleurs autrichiens dans l'équipe de l'Allemagne nazie. Le match donc. Dans un Prater-Stadion plein à craquer (60 000 spectateurs) et bariolé de croix gammées, l'Autriche domine les débats. L'Allemagne a quelques occasions mais rien de très dangereux et s'en sort même avec un surprenant 0-0 à la pause. Surprenant car Matthias Sindelar a été étonnamment (ou pas) mauvais en ratant des tirs faciles. Mais voilà, les consignes du match n'ont pas été respectées. Sindelar retrouve, comme par magie (ou pas), sa précision et ouvre le score à la 62e minute. Suivra aussi un but du défenseur Karl Sesta huit minutes plus tard.

Le directeur sportif allemand Hans von Tschammer a parlé de Sindelar et de son équipe comme "les indignés de l'Autriche nationaliste". Mais bon, le résultat est clair "la province d'Autriche" était largement au-dessus de l'Allemagne dans tous les compartiments du jeu. La légende raconte que les deux buts ont été célébrés devant la tribune nazie par les 11 joueurs autrichiens. Impossible à prouver. La presse autrichienne se régale de ce match et parle de "triomphe de l'école du football viennois".

Si vous voulez connaître le résultat du référendum, le voici : 99,75% de "oui". L'Anschluss est définitivement adopté.

Sa mort, ce grand mystère

Après l'épisode de l'Anschlussspiel, l'Autriche n'existe plus et certains joueurs autrichiens entrent dans la Reichsmannschaft pour la Coupe du Monde 1938 qui a eu lieu en France. Sepp Herberger a une clause de sélection des joueurs, c'est qu'il doit créer une équipe mi-allemande mi-autrichienne pour avoir l'équipe ultime et gagner la Coupe du Monde. Par patriotisme et l'envie de ne pas trahir, Matthias Sindelar refuse la sélection et prétexte sa vieille blessure de l'Hertha Wien ou encore qu'il a pris sa retraite internationale. Bref, ce fut un fiasco pour les allemands avec une défaite au premier tour 4-2 face aux suisses en match d'appui.

Matthias Sindelar sera retrouvé mort le 21 janvier 1939 dans son appartement viennois avec sa compagne Camilla Castagnola, une juive italienne, qui décédera le lendemain. C'est son ami Gustav Hartmann qui cassera la porte d'entrée et trouvera les deux corps sans vie. Le rapport de police déclare qu'ils sont morts d'une intoxication au monoxyde de carbone dû à une cheminée défectueuse, un accident donc.

D'autres thèses sont évoquées comme celle du suicide pour que les deux amants ne soient pas séparés par les nazis comme l'a proposé le poète Friedrich Torberg ou d'un assassinat politique. Sindelar aurait toujours des amis juifs à Vienne et continuerait à ternir l'image du Reich, cela n'aurait pas plu et les nazis l'aurait fait disparaître... Le journal autrichien Kronen Zeitung citera dans ses colonnes que le roi du football autrichien a été empoisonné. D'après certains témoignages, une cheminée était défectueuse depuis quelque temps où Sindelar vivait et n'a jamais été réparée. Vraiment défectueuse ou trafiquée ? Nous ne le saurons jamais.

Personne ne peut affirmer qu'une thèse est plus vraie qu'une autre et c'est cela qui rend Matthias Sindelar mystérieux et mythique même 78 ans après sa mort. La légende retiendra qu'il est mort peu avant ses 36 ans, comme un certain Wolfgang Amadeus Mozart...

Matthias Sindelar repose au Zentralfriedhof de Vienne

Bien entendu, l'homme aura droit à de grandes funérailles alors que tout attroupement avait été interdit à Vienne. 15 000 personnes se sont réunis autour du cercueil. Matthias Sindelar restera comme un tragique héros du football de l'avant-guerre, qui est resté humble et proche des personnes qu'il aimait, même avec la célébrité.

Il n'aura jamais gagné la Coupe du Monde comme quelques décennies plus tard, le hongrois Ferenc Puskas. Sindelar aura été un Ballon d'Or de son époque et est encore aujourd'hui, le meilleur joueur de football que l'Autriche est connu. Friedrich Torberg écrira ces mots dans son hommage au footballeur : "Il savait que la vie ne valait pas grand chose."

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