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Liverpool, Arsenal, Manchester United et Chelsea dans une prison ougandaise

En Ouganda, dans une prison de haute sécurité surpeuplée, se joue un tournoi de foot pour le moins inhabituel. Ou quand le football dépasse le cadre même du jeu.

 

En périphérie de Kampala, la capitale de l’Ouganda, ils sont là. Sur les rives du Lac Victoria, dans la prison de haute sécurité de Luzira. Ils sont trois mille prisonniers pour cinq-cent places prévues initialement. Des meurtriers, des enfants soldats de Joseph Kony (chef de guerre sanguinaire), des terroristes d’Al-Shabab (milice islamiste) se mélangent avec des ougandais en attente de jugement, certains depuis des mois, d’autres depuis des années. Dans cette prison, les conditions d’incarcération sont extrêmes et l’équilibre est souvent précaire entre les détenus. Dans les années 90, Luzira était un volcan en éruption incessante, et une émeute sans précédent y avait éclaté, l’armée nationale étant même obligée d’intervenir. La prison était vouée à devenir un lieu de violence profonde, sans aucun espoir ni avenir, un espace où la vie s’arrête soudainement, pour ne jamais reprendre réellement. C’était sans compter la résilience de ses prisonniers et l’envie de s’en sortir. Coûte que coûte. Opio Moses est un de ceux-là. Cet Ougandais au regard déterminé purge une peine de quinze ans pour meurtre, finalement requalifiée en homicide involontaire. Il témoigne : “Pendant des années, tu ne pouvais même pas regarder un gardien de prison dans les yeux. Les tortures de toutes sortes étaient très fréquentes. Jusqu’à ce que deux choses primordiales soit prises en compte : l’éducation et le football”.

Crédits : http://www.africa-uganda-business-travel-guide.com

"Le football permet d'unifier tout le monde"

C’est dans ce cadre-là qu’a vu le jour l’Upper Prison Sport Association, avec comme objectif de créer une ligue de dix équipes de prisonniers se rencontrant sur le terrain en terre de la prison. Opio Moses, président de cette organisation hors du commun et très bien organisée, explique : “J’ai appris une grande chose : le football permet d’unifier tout le monde. Nous, les prisonniers, avons créé un règlement d’une trentaine de pages stipulant le fonctionnement de cette ligue”. Le nom des différentes équipes ? Celui des plus grandes écuries européennes, celles qui font rêver depuis les barreaux des cellules : Liverpool, Chelsea, Manchester United ou encore Arsenal. Ces dernières s’affrontent pendant des semaines pour tenter de décrocher le Graal, leur Graal : du savon, du sucre, et une chèvre. Mais si la récompense est intéressante, le simple fait de participer l’est tout autant. Dans des conditions comme celles de Luzira, le temps n’a plus aucune valeur. Avec le football, il y a un début et il y a une fin. Le jeu représente une échappatoire plus que bienvenue.

 

C’est le cas pour Jimmy Ssentongo. Comme la moitié des prisonniers, ce jeune ougandais est en détention préventive. Lui attend son jugement depuis plus de trois ans pour un cas de vol, qu’il nie. Mais l’important n’est pas là. Du moins pas en période de match, où “l’extérieur” n’existe plus pour un temps, où seul compte le jeu. Jimmy est considéré par tous comme étant le meilleur joueur de la ligue. Il a été recruté par Liverpool, l’équipe avec le plus de moyens. C’est cette formation qui lui a fait la plus belle offre, à savoir du savon, du sucre, de la farine de blé et du riz. De quoi bénéficier de davantage de confort dans sa vie quotidienne carcérale. Mais en ce jour de demi-finales, les difficultés sont mises de côté. L’atmosphère change. Un prisonnier dépose de la craie pour délimiter le terrain, un autre monte les filets. Des drapeaux à la gloire des plus grands clubs européens représentés pendent des cellules. Le coup d’envoi est donné par l’arbitre, patch FIFA sur la manchette de sa tunique pendant qu’un prisonnier commente la rencontre au micro. Certains jouent pieds nus, d’autres en crampons en plus ou moins bon état. Score final : Liverpool 3-0 Arsenal. La seconde demi-finale entre Manchester United et Arsenal s’avèrera plus spectaculaire. Les Mancuniens ouvrent la marque. Sur le but, les fans des Red Devils envahissent le terrain entouré par les quatre murs de la prison jaunâtre pour célébrer l’ouverture du score. Scène similaire lors de l’égalisation des Gunners. Un supporter d’Arsenal simule un malaise en guise de célébration. Ses compagnons de cellule autour de lui font mine de l’éventer tout en lui surélevant les jambes. Le spectacle est partout, et il est difficile de se rappeler que tout ceci se déroule dans une prison de haute sécurité clairement sous-financée, les gardes eux-mêmes, à l’époque souvent violents car dépassés par la situation, étant postés derrière les grillages pour apprécier la rencontre. Fin du temps réglementaire, les deux formations devront se départager aux tirs aux buts. Les prisonniers amassés le long de la touche et derrière les buts se regroupent sur une moitié de terrain, à l’endroit même où eut lieu l’émeute malheureusement restée dans l’histoire. Le symbole est fort. Le temps de la rencontre, les supporters encouragent leur équipe dans la bonne humeur, renversant les barrières de la rivalité. Au bout du suspense, c’est Manchester United qui rejoindra Liverpool en finale du tournoi.

Crédits : vice.com

 

Le jour de la finale, plus aucun prisonnier, plus aucun garde n’est à l’intérieur de la prison. Tout le monde est au bord du terrain, même le responsable, Chief Magoma. La tension se lit à l’aune des visages fermés des joueurs entrant sur l’espace de terre bosselé qui va servir de scène à vingt-deux hommes, exhortés par des centaines d’autres, pendant quatre vingt dix minutes, voire plus. Les favoris de la ligue ouvrent le score par l’intermédiaire de Benon, dont ses seuls pieds nus lui suffisent pour faire trembler les filets. Mais c’est alors qu’une énorme averse tropicale éclate au-dessus de Luzira. Il en faut davantage pour arrêter la rencontre qui se déroule désormais dans ce qui peut s’apparenter à de la boue à divers endroits. Fin du match, le score ne bougera plus. Liverpool respecte son rang et remporte la compétition.

Crédits : http://fredericnoy.com

La pluie dégouline sur les joues des héros et permet peut-être de dissimuler les fortes émotions qu’ils peuvent ressentir à cet instant précis. C’est ici et maintenant que se dégage l’essence même du football, de sa grandeur et de ce dont on peut s’affranchir grâce à ce jeu. Le ballon rond permet de s’émanciper de situations inextricables dont nous n’avons pas assez conscience. Il suffit de percevoir ce jeu comme étant simplement ce qu’il est à la base. Au fil des années et des tournois, l’évolution est plus que perceptible dans la prison de Luzira. Alors qu’elle était décriée à travers la région de l’Afrique des Grands Lacs, la voilà citée en exemple. Il a été étudié que les détenus deviennent plus épanouis, gagnent en confiance et donc en autonomie. Une fois leur peine purgée, les hommes ne ressortent plus de prison cassé et broyé. Pour preuve, le taux de récidive est désormais descendu autour des 30%. Dans un pays comme le Danemark, où sa politique carcérale inspire souvent le respect, la moyenne y est de 28%. Au sein même de ces murs défraîchis ceinturés par des fils barbelés à n’en plus finir, dans un pays tenu depuis trois décennies par le président Museveni où les tensions sont nombreuses, les sourires sont peut-être de façade et les joies ne durent qu’un court instant. Mais elles sont bien là, dans un milieu qui, de prime abord, n’inspire pas l’allégresse. L’essentiel est alors réalisé. En partie grâce au football.

Le monde a ses obstacles que le ballon rond ignore.

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