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TLMSF interview Simon Kuper : "Bientôt du football sur Netflix".

Simon Kuper est une référence mondiale quand il s'agit de parler d'économie et de politique dans le football. Auteur notamment des excellents Football against the enemy et Soccernomics (les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus) dont nous avions fait la critique sur le site, mais aussi d'Ajax, the dutch, the war. Ancien d'Oxford, Il travaille actuellement au Financial Times tout en vivant à Paris. Après avoir gentiment accepté de nous rencontrer pour cette interview, c'est autour d'un Perrier et d'un thé que nous nous retrouvons pour échanger sur l'avenir du football.

 

 

Dans football against the enemy vous abordez les notions politiques et sociologiques à travers le sport, qui sont en plein dans l’actualité du moment avec le FC Barcelone. Est-ce que vous pensez que si la Catalogne peut devenir indépendante, le FCB a un rôle à jouer?

Pourquoi Barcelone est le plus grand club d’Europe? Parce que Barcelone n’est pas une très grande ville, l’Espagne n’est pas un très grand pays. Mais le FCB a toujours été très important parce qu’il est dans une nation qui n’est pas un État. Le club a toujours joué sur cette carte, d’abord localement, puis avec la mondialisation sur le plan international. Sans cette situation extraordinaire le FCB ne serait pas le club qu’il est actuellement. Quel est le rôle du Barca maintenant ? Là le foot devient moins important, puisque la politique prend le pas. C’est compliqué parce que le Barca n’est pas un club indépendantiste. La majorité de la population n’est quand même pas pour l’indépendance, n’a jamais été pour l’indépendance. Alors le club est très prudent sur le plan politique. La seule chose qu’ils ont toujours dit c’est que le peuple a le droit de s’exprimer.

Et à propos des autres clubs catalans ?

Gerone est une ville plus indépendantiste que Barcelone. Le FCB ne va pas autant s’engager que les autres clubs en risquant son image auprès de la population locale.

Si jamais cela se fait, pour la ligue comment cela va-t-il se passer ?

Je trouve ça très hypothétique, c’est très improbable que cela arrive. Logiquement dans l’année à venir, la Catalogne devrait récupérer une autonomie. Le Barca restera dans la Liga.

Quand on pense à un club et à son rayonnement régional, là le FCB, on a pas mal d’exemples de clubs qui, dans leur microcosme ou leur ville, peuvent regrouper de façon géographique, sociale ou politique leurs fans. Est-ce que vous trouvez que cela se retrouve encore en Angleterre, avec le déménagement des stades et les changements de quartier, conséquences de la modernisation du football.

Bizarrement en Angleterre le foot n’a jamais été très politique. Il n’y a pas de direction comme au Barca ou à St Pauli et l’Union Berlin. L’Angleterre, parce qu’il y avait une démocratie constante, et comme il n’y avait pas de guerre civile ou de révolution. La politique n’entre pas trop dans le quotidien. En Écosse on a des clubs très religieux et politiques, mais en Angleterre la religion n’existe pas depuis cent ans du coup on ne s’en soucie pas dans le football. Nous avons un football bizarrement apolitique.

Est-ce que l’on peut quand même retrouver une certaine trace de politisation en Angleterre ? Avec la création de certains clubs par des supporters mécontents de la nouvelle gestion de leur club. Ce qui s’est fait par exemple avec le United of Manchester.

Il y a beaucoup de passion autour de United. Man UTD se concentre pour faire du foot mondial, du foot commercial. Au United of Manchester, ils veulent montrer quelque chose sur leur vision du football, mais il n’y a rien de politique derrière. On peut dire qu’il y a une certaine rébellion contre le football commercial en Angleterre. Surtout à certains niveaux qui refusent le fonctionnement actuel. Mais de manière générale, le football commercial et la Premier League sont extrêmement aimés aussi. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’étrangers dans les stades, mais les clubs anglais restent toujours sur leur base de fan anglais. Le United of Manchester ne détruira jamais un club comme Man UTD. Ils ont beau avoir des articles sur eux un peu partout, et j’admire leur projet, un club comme cela ne pourra jamais rivaliser.

Parfois, quand je vais en Angleterre voir des matchs de niveau inférieur. J’ai l’impression qu’il y a un certain refus de la part de certains fans d’aller voir des matchs de Premier League. Ils se concentrent maintenant sur les autres divisions. Est-ce juste une impression ?

C’est vrai que certaines personnes ne veulent pas aller voir des clubs de Premier League, ce qui n’empêche pas les stades d’être toujours pleins. Maintenant, on peut voir aussi que le Championship est devenu le troisième championnat européen en termes d’affluence. Loin devant l’Italie ou l’Espagne. Portsmouth, Leeds… C’est toujours plein.

Concernant la création de clubs par les supporters ou même par leur rachat, comme à Portsmouth dont vous parlez, est-ce qu’on ne serait pas en train de voir apparaitre un nouveau football ? Les initiatives se multipliant, même en France avec « à la nantaise ».

Aujourd’hui, je pense qu’il y a deux types de football. Le modèle commercialisé, les grands clubs le font. Il y a des gens qui disent : « Je n’aime pas ce foot là », mais finalement il y a beaucoup plus de personnes qui vont voir ce football. Il y a aussi un autre modèle, celui que vous décrivez, le football local. Ils ne sont pas en compétition. Manchester United va continuer à exister, et Bury aussi. Ils ne vont pas se tuer l’un et l’autre.

Comme vous dites, les mêmes gens qui aiment United vont aussi aimer Bury, Altrincham et les clubs comme cela. Il y a des moments différents. Tu vas avec des ami(e)s, deux trois enfants, cela ne coûte pas cher et c’est facile de trouver un petit club qui joue proche de chez toi. Il y a des moments où tu peux trouver des billets pour aller voir la Premier League. Pour Arsenal ou Man United c’est quasiment impossible de trouver des billets parce qu’ils sont vendus depuis des années.

On a donc deux nouveaux modèles économiques en Europe qui vivent conjointement, mais est-ce que cela pourrait tout de même laisser une place au modèle américain, comme en MLS avec une ligue fermée ?

Ce n’est pas dans nos traditions, je ne pense pas que cela va venir ici. Le système de promotion/relégation rend le jeu bien plus intéressant, mais ce n’est pas bon pour les propriétaires de club. Tu peux tout perdre si jamais ton club est relégué. Je me souviens qu’il y a 25 ans quand j’ai écrit mon premier livre on a eu les mêmes débats sur la surcommercialisation du football. Est-ce que c’est une grande bulle ? Va-t-il mourir ? Est-ce que les clubs traditionnels vont trouver d’autres choses à faire ? On a cette même discussion depuis 25 ans et je suis convaincu que le grand foot va continuer d’exister. Vous avez, je pense, une critique morale envers ce modèle là et elle est tout à fait justifiée. « Je n’aime pas ce football », c’est justifié, moi aussi je n’aime pas un monde où les oligarques ont tout l’argent. Mais c’est quelque chose de dire que l’on aime pas, et quelque chose d’attendre sa mort. La bulle n’explosera pas.

Il y a même l’idée que bientôt tu pourras aller sur Netflix ou Amazon et tu pourras décider de regarder un match de Getafe ou un match de Nantes. Tu pourrais acheter des matchs à l’unité. Ce modèle-là va rendre le football encore plus riche.


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Un peu comme le système mis en place cette année par l’EFL ?

Ah je ne savais pas.

Cette saison, l’EFL a lancé un système de matchs à la demande pour permettre aux équipes professionnelles non diffusées d’être regardées depuis l’étranger. Mais Accrington, que je suis, fait partie des équipes qui ont refusé de participer. Le coût de mise en place de la vidéo n’aurait pas pu être rentabilisé sur l’année. Il y a un bon nombre de clubs qui n’ont pas adopté ce système, dont des clubs de Championship. Mais sinon, tu payes 100£ à l’année, ou 5£ le match et tu peux regarder des équipes qui ne sont pas diffusées à la tv.

Oui et dans cinq ans, ce sera encore plus facile, il suffira de se rendre sur Netflix. Mais pour un club Accrington il y a très peu de personnes qui n’habitent pas en Angleterre et qui veulent voir le match. Mais ce n’est pas grave puis qu’il y a des supporters locaux, et cela suffit pour faire vivre le club. Il n’y a pas de compétition entre Accrington et Manchester United. Quand United met 100M pour Pogba, cela ne gêne pas Accrington, ce n’est pas son monde.

Dans l’optique d’une éventuelle mise en place de ce système, on aurait donc une nouvelle manne financière qui arriverait dans le football. N’est-ce pas l’occasion de voir une fracture financière encore plus importante entre les deux modèles déjà existants ? Surtout, ne serait-ce pas le moment attendu par les plus grands clubs pour parler de cette ligue fermée déjà évoquée dans les dernières années ?

C’est trop compliqué. Si tu réfléchis à un système pareil, tu veux une ligue que tout le monde, partout dans le monde, doit regarder. Cela doit donc être le week-end. Parce que si c’est le mercredi soir, comme la champion’s league, les américains et les asiatiques ne peuvent pas regarder. Tu peux faire une ligue comme cela le week-end. Les clubs anglais vont dire : « Mais nous avons déjà une ligue très lucrative, très riche, plus que la Champion’s League. On n'a pas besoin de cette ligue ». Les Français, Espagnols, allemands, vont être d’accord pour bouger leur championnat en semaine mais pas les anglais. En plus le système de relégation/promotion est quelque chose d’ancré dans le football européen. Si tu décides de jouer cette ligue fermée et qu’au bout de cinq journées tu sais que tu ne pourras pas être champion, tu fais comment pour les 30 matchs à venir ? Cela perd tout aspect traditionnel du football, ce qui est sa base même en Angleterre.

Ce qui m’amène à parler des autres ligues hors d’Angleterre. Dans une vieille interview vous parliez de la Ligue 1. Vous aviez dit qu’il y avait de l’argent en L1 mais qu’il était très mal utilisé. Est-ce que votre avis a changé maintenant ?

Le fossé entre la France et l’Angleterre est très grand. Parce que les revenus sont montés ici mais ça a été encore plus le cas outre-Manche. Quand les qataris ont acheté le PSG ils ont espéré que d’autres personnes riches achèteraient les autres clubs : Marseille, Monaco, Lyon… Ce qui n’a pas vraiment été le cas.

McCourt est quand même riche.

Oui mais les américains veulent gagner de l’argent. Ce qui n’est pas le cas des qataris qui en perdent sans aucun problème. Du coup, comme ils n’ont pas été suivis la ligue n’est pas devenue très intéressante. Maintenant je dirais qu’il n’y a pas beaucoup d’argent dans le football français, et vous n’avez pas une ligue très attirante.

Si il n’y a pas beaucoup d’argent ou d’enjeux sportif, comment expliquer la situation particulière de Monaco ou le PSG ?

Pour Paris on connait l’histoire, ils ont beaucoup d’argent. Cela suffit. Pour Monaco, c’est plus une histoire de recrutement qu’une histoire d’argent. Avec leur capacité exceptionnelle de recrutement, c’est plus une machine à faire de l’argent qu’à en investir. Les joueurs passent juste.

Monaco vient justement de vendre une bonne partie de son équipe. Ils ne pourront pas le faire chaque année. Est-ce un modèle financièrement viable ?

Je ne pense pas qu’ils gagneront un autre championnat dans les prochaines années. Quoiqu’on puisse en dire, tous les résultats prouvent que c’est la masse salariale qui donne la position finale dans la ligue. Paris est bien trop gros pour tous les autres clubs.

Est-ce que Paris peut prétendre à quelque chose en Europe ?

En Ligue des Champions c’est possible, mais cette compétition est une loterie. Ils sont toujours en quart de finale, mais quoi qu’il se passe, tu gagnes trois confrontations et tu as le titre. C’est juste de la loterie. Mais maintenant on est à une période où il n’y a plus d’équipe réellement plus forte que les autres. J’étais à Bilbao il y a quelques semaines, et le Barca n’est plus rien de ce qu’il avait été. Paris est mieux qu’eux. Le problème du Barca et du Real c’est que ce n’est pas possible de remplacer Messi et Ronaldo. Même si tu as un milliard tu ne peux pas les remplacer. Ils vont donc être moins forts.

Du coup, la question Neymar se pose. Est-ce réellement un bon coup du PSG ?

Bon disons qu’il est probablement le meilleur joueur de sa génération. Pour les qataris le prix n’était pas grand-chose. Il y a plus de chances de gagner avec Neymar que sans Neymar. Alors le risque financier n’existe pas quand tu as tout l’argent du monde.

La question qui revient régulièrement : est-ce que les qataris vont se désengager après la Coupe du Monde dans leur pays ?

C’est possible. C’est aussi possible que le Qatar se retrouve en guerre dans les années qui viennent. Je pense que si ils veulent vendre le PSG, Paris continuera à être le plus grand club français. Ils ne recruteront plus de Neymar mais ce ne sera pas le PSG d’il y a quinze ans non plus. Ils ont un stade refait, des supporters sans hooliganisme, un rayonnement international… La ville la plus grande et la plus riche de France. Alors même sans les qataris ça ira. Ce sera mieux qu’un Bayern Munich qui doit faire face aux autres grandes villes allemandes. Ici il n’y a qu’une grande ville française comme Paris.

Paris qui comme le Bayern, commence à aller chercher les joueurs dans leur championnat. Affaiblissant les autres clubs mais partageant les finances.

Oui mais contrairement au Bayern le PSG a une avance sur la formation. Que ce soit Rabiot, Areola, Kimpembe… Ils peuvent prétendre à être titulaires régulièrement. Ce qui est un vrai changement.

Pour revenir à votre vieille interview, vous parliez de l’utilisation des statistiques dans le football. Une chose que l’on voit de plus en plus dans les médias et dans les discours des entraineurs. Est-ce devenu courant ?

Je pense qu’en Angleterre, Allemagne, Italie on les utilise très régulièrement. Mais c’est surtout sur le plan physique qu’elles sont utilisées. On voit par rapport à il y a dix ans des physiques beaucoup plus forts, plus musclés, plus rapides. La préparation s’est améliorée. Sur le plan tactique aussi, cela se sent.

Pour terminer cette interview, une petite question sur la future Ligue des Nations. Bonne ou mauvaise chose pour le football européen ?

Je pense que ça va dévaluer l’Euro qui est déjà dévalué. Si tu as une LDN qui marche bien avec des matchs compétitifs entre l’Allemagne et l’Angleterre, et en face un Slovénie-Hongrie à l’Euro… J’ai vu tellement de matchs d’un niveau déplorable à l’Euro l’an passé. Je me suis dit parfois « pourquoi je suis ici, pourquoi tout le monde regarde ça ? ». Ce ne sont pas des petites équipes de caractères qui attaquent, elles viennent se mettre en bloc derrière. Ce qui est une tactique qui se tient mais bon…


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L’Irlande du nord n’est pas une approche romantique du football… Alors maintenant la Coupe du Monde à 48 cela va être pareil. Si la LDN est compétitive cela va complètement dévaluer les autres compétitions.

Mais la LDN peut envoyer une petite nation à l’Euro, ne serait-ce pas une bonne chose ?

Avec un Euro à 24 il y aura toujours une place pour une équipe comme cela. Finalement l’Islande cache le problème. Ils ne se sont pas développés grâce à l’Euro, mais bien avec des investissements passés avec des fonds qui ne venaient pas du football. Ce sont des dépenses sociales. La Ligue des Nations peut être une vraie menace pour ces compétitions.

 

TLMSF tient encore à remercier Simon Kuper pour sa disponibilité!

 

Crédit une : © sportsspeakers.nl

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