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On est allé à l'expo "Nous sommes Foot"

Prenant place dans le désormais célèbre MuCEM et en plein cœur d’une ville battant au rythme des matches de son OM, l’exposition « Nous sommes Foot » est là pour maintenir allumée la flamme du football pour les passionnés, tout en prouvant aux sceptiques à quel point ce sport peut être bien éloigné des clichés que son omniprésence véhicule. Pour paraphraser une célèbre maxime de Bill Shankly, ex-entraîneur et légende absolue du  Liverpool FC, « Le football, ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus important que cela. ». Et l’exposition à laquelle nous allons assister confirme plus que jamais cet adage.

« Le football, ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus important que cela. »

« Trop payés », « onze débiles courant derrière un ballon », « Pourquoi tu t’énerves ? Ce n’est qu’un jeu après tout », « Apologie de la violence » sont autant de petites phrases correspondant à des idées reçues que tout fan de foot a dû entendre auprès d’un entourage a minima interloqué, à l’extrême méprisant et haineux. C’est certainement dans le but de combattre ces poncifs maintes fois éculés que la scénographie commence par évoquer la fâcheuse tendance qu’ont les détracteurs à ne voir que les mauvais côtés et à les caricaturer (les Unes de Charlie Hebdo affichées vont dans ce sens).

Une pièce en 5 actes

C’est ainsi que la première partie de l’expo, nommée « L’entrée sur la pelouse », nous invite à laisser aux vestiaires les idées préconçues et à retrouver l’émotion des parties de foot de notre enfance, où le jeu et le plaisir sont au centre de tout. A travers les continents et à travers les époques, le plaisir du jeu n’a pas de sexe, d’âge ni de frontières. Le ballon rond fait partie de ces derniers cercles qui peuvent encore créer du lien social et nous rattacher à des valeurs que l’on a tendance à laisser trop souvent de côté.

Par la suite, la pratique amène très vite à la passion, ou plutôt aux « Passions » comme se nomme le deuxième chapitre de notre aventure. D’abord restreint au cercle familial, l’amour que l’on porte à une équipe – et, par ce truchement, à sa ville ou à son pays – finit par prendre une place essentielle au cœur de nos vies à tel point que nous finissons par lui vouer un culte quasi-religieux. Les joueurs deviennent des divinités que l’on idolâtre peut-être plus que de raison. L’exemple parfait étant celui de Diego Maradona à Naples : là-bas, le peuple s’est pris d’affection pour ce Messie à qui l’on confectionne chapelle et prière en son honneur. Pour sa part, le stade se transforme en véritable temple où s’amassent les fidèles qui ne feront jamais défaut qu’il pleuve, qu’il vente ou que le cagnard sévisse. Et parmi eux, les Ultras.

Cette mouvance de supporters que l’on sait acharnés a vu le jour dans les années 60 en Italie et retrouve la place qu’elle mérite dans cette immense galerie footballistique. Des origines aux ramifications les plus récentes, « Nous sommes Foot » remet l’église au centre du village en redonnant aux supporters le rôle qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’avoir aux yeux des suiveurs : celui d’amoureux de leurs couleurs, mettant l’ambiance au stade et donnant jusque dans leurs derniers retranchements pour pousser leur équipe vers la victoire.

Des pionniers européens à leurs cousins éloignés d’Afrique ou d’Asie, les aficionados sont présentés sous leur plus beau jour, bien aidés en cela par une impressionnante collection d’objets aussi divers que variés : écharpes et banderoles, tambours et mégaphones, fumigènes et casquettes, etc. On ne compte plus les différents attirails témoignant l’appartenance à une tribu, à une communauté organisée – les groupes de supporters – qui, malheureusement, amène parfois aux dérives les plus abjectes.

Sièges arrachés lors du derby de Mostar Velez-Zrinjski (Bosnie-Herzégovine)

Car l’expo, en tenant à nous montrer toutes les facettes du ballon rond, en dévoile aussi bien les bons côtés que les mauvais. Pour la partie dédiée aux supporters, il était dès lors difficile d’occulter le hooliganisme et le racisme au stade, mais également en dehors. Telle une mise en garde, cette partie est située dans une cage où l’on nous laisse le choix d’entrer ou non. Ici, nous pourrons retrouver différents documents et objets retraçant notamment les tristes affrontements en marge de la rencontre Angleterre-Russie de l’Euro 2016 à Marseille.

Vecteur de passion, le football est, nous le savons bien, le reflet de la société. Il est du coup compliqué d’échapper à la politique en se rendant au stade ou en suivant son équipe favorite à la télévision. La troisième partie appelée « Engagements » évoque de ce fait l’influence que la politique a pu avoir sur le jeu ou les compétitions et, à l’inverse, comment le foot a pu influer sur la politique.

Face aux équipes et tournois utilisés comme des armes de propagande massive (JO de Berlin en 1936, Coupes du Monde 1934 en Italie et 1978 en Argentine), des mouvements ont eux aussi utilisé le ballon rond pour s’opposer au colonialisme, au totalitarisme, au fascisme/nazisme ou à toutes autres formes d’oppressions (racisme, xénophobie, sexisme, etc.) ou dérives mercantiles. La discipline est plus que jamais liée à l’Histoire, et le stade est ici comparé à une agora où se jouent luttes pour l’égalité, confrontations politiques pour l’indépendance et autres revendications émanant des supporters.

Photo de la fresque représentant Zvonimir Boban frappant deux policiers lors du match Dinamo Zagreb-Etoile Rouge Belgrade du 13 mai 1990

Nous y retrouvons avec grand intérêt les histoires des équipes indépendantistes d’Afrique du Nord, l’équipe de prisonniers politiques du camp de Mauthausen, l’Olimpiada Popular barcelonaise avortée de 1936, les affrontements en marge d’un Dinamo Zagreb-Etoile Rouge Belgrade (catalyseurs du conflit yougoslave), Honey Thaljieh et sa lutte en tant que femme pour pouvoir jouer au foot en Palestine, le rôle des supporters lors du Printemps Arabe en Egypte ou encore l’affaire du drone albanais qui aura semé la pagaille lors d’un récent match en Serbie. Des tourments historiques du XXe à nos jours, le stade aura été un lieu d’expression pour les régimes les plus autoritaires ou pour les supporters en quête de liberté et d’égalité, jouant de ce fait leur rôle de citoyen.

« Le football n’a pas de genre », groupe ultra Bukaneros du Rayo Vallecano

Avant-dernière séquence de l’expo, « Mercatos » retrace l’évolution économique du football. Sport réputé bourgeois à ses débuts, sa professionnalisation menée dès les années 1930 notamment par Jules Rimet (alors président de la FIFA) a conduit de nombreux joueurs issus des classes populaires à pouvoir en vivre, et ainsi accéder à de meilleures conditions de vie. Evolution sociale significative que leur milieu d’origine pouvait difficilement leur offrir.

Préservatifs à l’effigie de France 98 et du foot en général

La démocratisation du football a conduit aujourd’hui à sa libéralisation à outrance, transformant les joueurs en stars surmédiatisées, dont le côté people déchaine les passions. Sport devenu parfaitement bankable, il sert de support publicitaire et marketing pour à peu près tout et n’importe quoi (du sportwear à l’alimentaire en passant par… la contraception). Maintenant qu’il est parfaitement ancré dans la culture populaire, il est même utilisé comme sujet pour des œuvres musicales ou cinématographiques.

Milieu où l’argent coule à flot, le sport roi n’échappe pas aux affaires de corruption, aux petits arrangements politiques ni aux autres types de dérives que l’appât du gain peut causer. Dans le collimateur de l’exposition : un petit peu d’OM-VA, beaucoup de FIFA et de Blatter. Et notamment avec les conséquences désastreuses qu’ont eues les attributions des Mondiaux au Brésil et au Qatar : populations les plus pauvres se sentant plus que jamais à l’abandon, mortalité élevée des ouvriers Népalais, etc.

Caricature représentant Sepp Blatter en prison.

Mais l’histoire que nous sommes en train de vivre devait forcément se finir sur une note positive. C’est ainsi que nous finissons par jouer les « Prolongations », où nous nous raccrochons à des valeurs qui nous semblent bien plus humaines, beaucoup plus axées sur ce que le sport a de meilleur à véhiculer. Ici est mis en exergue des initiatives citoyennes, humanistes et humanitaires qui prouvent que le foot peut encore se montrer solidaire.

Nous y découvrons un football faisant la part belle aux actions sociales, un football où le supporter, lassé des dérives mercantiles et financières, devient gestionnaire de son propre club (FC United of Manchester). Un football qui sert d’outil d’intégration à des migrants en quête d’un avenir meilleur de l’autre côté de la Méditerranée (le club andalou d’Alma de Africa, avec son équipe composée de sans-papiers et l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme inscrite sur le maillot). Un football qui est un moyen de fédérer les peuples et les classes sociales, qui devient un point de convergence pour de nouvelles luttes.

 

Notre périple se conclut ainsi sur une citation de Marcelo Bielsa inscrite sur un calicot, que l’on pourrait traduire de la façon suivante : « Au football, la seule chose irremplaçable, ce sont les fans ». Un point final qui sonne comme une invitation à faire sa révolution, où le foot retrouverait ses valeurs de départ, où les joueurs prendraient de nouveau du plaisir à taper dans un ballon et où les passionnés auraient retrouvé de bonnes raisons de soutenir leur équipe sans aucune contrariété.

Une scénographie riche et réussie

N’y allons pas par quatre chemins : le point fort de l’exposition, outre sa richesse historique, est l’immense variété d’objets et de documents qu’elle comporte. Le tout est parfaitement mis en valeur, en particulier grâce à l’immersion proposée aux visiteurs par la diffusion d’extraits sonores collant à la thématique et par une décoration réussie. Impossible par exemple de passer à côté des glacières servant de sièges devant l’un des écrans de diffusion vidéo : un clin d’œil au professeur Marcelo Bielsa, s’il est encore besoin de le préciser. Dur également de manquer cette pièce aménagée dans une structure en bois ovale, reprenant la forme d’un stade avec ses tribunes sur lesquelles on peut s’asseoir un instant pour admirer les affiches et photos grands formats qui la peuplent.

Et bien sûr, pas moyen de passer sous silence l’abondance d’objets empruntées à des groupes de supporters : les écharpes et les tifos bien évidemment, mais aussi cette cantine complètement défoncée du Commando Ultra ou une boite de klaxons confectionnée par un groupe du Latina Calcio.

Dans les éléments originaux de la scénographie, on notera la possibilité de se photographier avec une réplique du trophée Jules Rimet de la Coupe du Monde (elle fait son poids !) et la part non-négligeable accordée aux projets artistiques. Prenons pour exemple ces photographies où les modèles portent un maillot divisé en plusieurs parties, chacune représentant une équipe rivale.

Enfin, évoquons la mise en avant des contradictions tout au long du parcours, où une valeur peut s’opposer à une autre en quelques mètres, comme pour mieux interpeller le visiteur et le pousser à la réflexion. Citons ainsi un projet représentant sur une seule et même tunique les différentes équipes pour lesquelles Zlatan Ibrahimovic a joué. Projet qui se trouve être exposé juste à côté d’un écran où est diffusé un extrait du reportage « Les Rebelles du Foot » narrant l’histoire de Cristiano Lucarelli. Ce nom ne vous dit peut-être rien (profanes !), mais il s’agit d’un joueur italien qui avait refusé une grosse somme d’argent du Torino pour rejoindre, alors en deuxième division, son club de cœur du Livorno Calcio.

 

 

L’OM bien mis en avant… Bien qu’une part de déception demeure

Que les supporters de l’Olympique de Marseille se rassurent : leur club favori dispose d’une place de choix tout au long de « Nous sommes Foot ». Des maillots anciens aux billets de matches mythiques, en passant par les Unes de la presse au lendemain de la victoire face au Milan en 1993, rien n’est laissé au hasard. Et c’est au supporterisme marseillais que la plus belle place est réservée : la photo d’une chambre d’adolescent totalement recouverte de bleu et de blanc par l’entremise d’écharpes et de drapeaux, l’histoire de « Depé », emblématique leader ultra de l’OM, fondateur du groupe de supporters « MTP » et malheureusement disparu, les objets témoignant de la riche histoire du plus vieux groupe ultra de France (le Commando Ultra 84)… La passion qui entoure le club marseillais est parfaitement mise en valeur.

Cependant, et contrairement au CU 84, il est fort regrettable que l’OM n’ait pas voulu jouer davantage le jeu, en refusant par exemple de prêter sa réplique du trophée de la Ligue des Champions. Choix d’autant plus étonnant quand l’on voit à quel point l’exposition a su tirer un portrait élogieux du football, de ses supporters et bien sûr de la ville de Marseille.

Quoi qu’il en soit, « Nous sommes Foot » est une véritable réussite, qui aura permis tout au long des 90 minutes – théoriques – que dure la visite de redorer l’image écornée que ce sport a pu parfois avoir. Les fans en sortiront comblés, les curieux y trouveront leur compte à travers les nombreuses histoires narrées, et les détracteurs en tireront une meilleure image, avec un paquet de clichés complètement démontés. Autrement, c’est à désespérer. On le leur souhaite en tout cas.

 

Un grand merci à Rémi Martinelli pour sa contribution sur TLMSF

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