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Bruno de Carvalho : trajectoire d'un sauveur déchu.

Bruno de Carvalho, président en plein trouble. (Crédits photos : ANDRÉ KOSTERS/LUSA)

L’affaire a fait le tour de l’Europe : Bruno de Carvalho, président du Sporting Portugal, annonçait vendredi dernier la suspension de 19 joueurs du groupe professionnel, dont des éléments majeurs. Symbole de cette fracture, même le capitaine et gardien de but - formé à la maison - Rui Patricio était dans cette liste.  Une suspension motivée par la contestation de l’autorité du président, jugé dur et injuste sur son Facebook après la défaite face à l’Atletico Madrid. Si cette suspension fut levée pour le match du week-end, elle a cristalisé les critiques contre l’homme de 46ans… Et la réception de Paços de Ferreira s’est vite transformée en théâtre de l’union sacrée des joueurs, de l’entraîneur et du public contre son président. Si la suite des évènements est pour l’heure incertaine, il paraît probable que Bruno de Carvalho soit poussé vers la sortie… Une triste fin pour l’homme d’affaire qui, en l’espace de 5ans, a réussi à remettre le Sporting sur le devant de la scène nationale. Chronique d’une accession fulgurante… Et d’une chute douloureuse.

Un enfant du Sporting…

Elu en 2013,  Bruno de Carvalho réalisait alors son rêve de toujours : devenir président du Sporting Clube de Portugal. Pour ce faire, il s’est appuyé sur la frange de socio la plus jeune, la plus active… Et surtout la plus proche de lui. En effet, carté depuis 1986, Bruno de Carvalho n’est pas un ovni sorti des bureaux - contrairement à son prédecesseur, Luis Godinho - mais bien un enfant du club. Habitué  des tribunes de l’Estadio José Alvalade XXI, Bruno de Carvalho s’est acquis une petite réputation, y compris au sein du groupe ultra  Juventude Leonina..  Tout en s’investissant directement dans le club, notamment en participant à la formation des jeunes enfants de l’école de foot du Sporting. Sa passion pour le Sporting a toujours été, et le demeure, indéniable. C’est quelque chose que personne ne peut lui retirer, même en ces temps de crise.

Bruno de Carvalho (à droite), ancien membre de la Juventude Leonina.

Pour autant, cela n’aurait pas suffi à le faire élire à la tête d’un des plus prestigieux clubs du Portugal. Deux autres éléments ont fortement concouru à son élection : sa forte personnalité et le contexte. Sa forte personnalité est réellement apparue lors de l’élection en 2011 et lui a permis de passer du statut de candidat quasi-inconnu à celui d’outsider numéro 1 au terme d'une campagne remarquable. Le contexte a, lui, justifié sa candidature au poste lors de cette même élection : financièrement dans le dur, le club de la capitale voit alors sa section football péricliter et se décrocher toujours plus du FC Porto et du SL Benfica. Même l’Academia Sporting semble touchée par la crise : pour la première fois de son histoire, aucune de ses équipes (U15, U17, U19) n’a remporté de trophées. Ce début de crise ne sera toutefois pas suffisant pour porter au sommet du club Bruno de Carvalho… Battu de peu, en raison du système de vote en vigueur au club. En effet, le système sportinguista accorde davantage d’importance au vote des socios les plus « anciens » là où Bruno de Carvalho s’appuyait sur le soutien de la frange la plus jeune du club.

Devenu sauveur d’un club en péril.

En revanche, l’échec de la présidence de Luis Godinho va entériner la montée en puissance de Bruno de Carvalho, jeune passionné ne pouvant accepter la chute de son Sporting. La, ou plutôt les chutes. En effet, on observe tout d’abord une chute financière : le club est au plus mal, accumulant les déficits et ne parvenant pas à retrouver de la stabilité. Logiquement, cela s’est accompagné d’une chute sportive pour la section football : toujours plus loin des deux autres géants, le Sporting se fait doubler par Braga lors de la saison 2011-12… Et finit surtout à une piteuse 7ème place lors de la saison suivante, pire classement de l’histoire du club. Au terme d’une saison catastrophique, où le Sporting aura davantage fait parler pour son instabilité et ses crises internes que pour ses performances sportives, il apparaît nécessaire d’effectuer un virage. Celui de la passion, celui de Bruno de Carvalho.

C’est donc en 2013 que Bruno de Carvalho arrive au sommet du club, avec pour seul projet de retrouver un Sporting « sem Medo » (sans peur). Cela passe tout d’abord un apport financier important, que le jeune homme d’affaire fera - et répètera à plusieurs reprises au cours de sa présidence. Cela passe aussi par un changement d’image, tant des hommes que des mots. Jugé trop lisse, trop diplomate et même trop gentil, le board du Sporting se durcit pour défendre les intérêts du club. Cela se ressent au sein des communiqués du club : plus fréquents, plus incisifs, ils traduisent un nouvel état d’esprit au sein du club. Un esprit conquérant, que Bruno de Carvalho n’hésite pas à alimenter via diverses publications Facebook (déjà…).

Bruno de Carvalho, président engagé et présent sur le banc dès que possible... (Crédits photos : Filipe Amorim / Global Imagens)

Au niveau sportif, la politique reste similaire : on cherche à marquer un coup, si possible en ré-affirmant l’ADN Sporting. Le timing est excellent : Leonardo Jardim, supporter du Sporting depuis son enfance, vient juste d’être remercié par l’Olympiakos au terme d’une incroyable saison - du fait d’une présumée aventure avec la femme du président du club. Réaffirmant son amour pour le Sporting, Jardim n’hésite pas à accepter l’offre de Bruno de Carvalho. Et c’est un premier succès pour Bruno de Carvalho : si le titre est revenu entre les mains du SL Benfica, le Sporting retrouve la Ligue des champions. 5ans après l’avoir quitté, une durée excessivement longue pour un club de cette envergure. Un premier succès, symbole de toutes les valeurs défendues par Bruno de Carvalho : jeunesse, amour du Sporting et surtout ambition.

Un président aux dents longues…

Mais voilà, ce duo gagnant ne va pas durer plus d'une saison. La faute aux sirènes monégasques, venues arracher Leonardo Jardim - avec le concours de Jorge Mendes - du club lisboète... Un choix qui a pu interpeller suite à la qualification du Sporting, club de coeur de Jardim, en Ligue des Champions. Si Leonardo Jardim a officiellement quitté le club en bons termes - lui rapportant au passage trois millions d'euros -, on pouvait déjà déceler un certain malaise au sein du club, sans en déterminer l'origine. Avec le temps, ce malaise semble provenir de la présence d'un président trop présent, mais aussi trop exigeant.

Pour étayer cette idée, il suffit de se pencher sur le parcours du successeur de Leonardo Jardim, à savoir Marco Silva. Sa signature en 2014 représente alors un tour de force pour le Sporting : Marco Silva sort d'une saison exceptionnelle à Estoril (4ème du championnat), c'est-à-dire avec des bouts de bois. Jeune, passionné, innovant et charismatique, le jeune technicien (36 ans à l'époque!) attise les convoitises au Portugal et en Europe... Et c'est au final le Sporting Portugal qui rafle la mise, aux dépens du FC Porto notamment. Un symbole fort des ambitions du nouveau président.

Marco Silva, symbole des (trop) grandes ambitions de Bruno de Carvalho. (Crédits photos : Pedro Rocha/Global Imagens)

L'objectif attribué à Marco Silva est simple : gagner. Gagner beaucoup. Et surtout... Gagner vite. Si la seconde place acquise par Leonardo Jardim la saison précédente est une satisfaction, ce n'est pas un titre. La pression est donc lourde sur les épaules de Marco Silva, malgré des moyens au final assez limité. Une pression d'autant plus lourde que Bruno de Carvalho n'a cesse de se montrer, enchaînant les déclarations tant sur son club que sur celui des autres. Une attitude qui a forcément pesé sur le travail de Marco Silva, dont le caractère impulsif ne supporte pas de recevoir critiques et remarques sur son travail. Y compris lorsqu'elles sont adressées "au nom de l'institution" comme ne cesse de le faire Bruno de Carvalho. Logiquement, l'aventure de Marco Silva prend fin au bout d'une seule saison... Avec une Coupe du Portugal glânée, compensant ainsi la 3ème place en championnat. Mais surtout, la fin de cette histoire a clairement expliqué le malaise entraperçu lors du mandat de Leonardo Jardim : la résiliation du contrat de Marco Silva fut justifiée par le président du fait d'un "manque de respect" du technicien envers la sacro-sainte institution. Ou envers son président ? Le motif invoqué fut notamment appuyé par le refus du technicien de se rendre à une réunion avec son président. C'est à la suite de cet épisode que sont apparues les premières critiques envers le président, accusé notamment d'être un "dictateur" , au sein de l'exécutif et du public... Ce qui n'empêchera pas sa (large) ré-élection en 2017.

Cette affaire est au final l'expression de ce qui semble être le plus grand défaut de Bruno de Carvalho : l'impatience. S'il est légitime d'ambitionner un titre de champion de Liga Nos, est-il raisonnable de l'exiger dès la première saison? Qui plus est face à un des meilleurs SL Benfica observé ces dernières années ? Face à cette toute-puissance du rival lisboète, Bruno de Carvalho va prendre le taureau par les cornes et réaliser un des plus gros coups du mercato portugais de la décennie : le transfert de Jorge Jesus, entraîneur du SL Benfica, au Sporting. Un choix motivé par le palmarès de Jorge Jesus, son ambition et ses fortes attaches avec le Sporting - son club formateur. Symbole également d'une intensification de la guerre avec le rival lisboète, déjà entamée la saison précédente. Le bilan, famélique, de Jorge Jesus n'aura eu cesse de multiplier les interventions du président contre le rival lisboète mais aussi contre son équipe...

Et même trop longues.

Et pour dispenser critiques et jugements, Bruno de Carvalho a un outil privilégié : Facebook. Un outil qui, selon lui, favorise la "proximité avec l'univers Sportinguista". C'est par le biais de ce compte facebook qu'il va multiplier ses remarques, ses critiques et ses colères. On peut penser à ses diverses attaques envers d'autres clubs : le SL Benfica, (on se souvient des accusations envers Renato Sanches quant à son âge) & le FC Porto bien sûr, accusés d'influencer fortement les arbitres, mais également le SC Braga - accusé d'être une sorte de Benfica B - ou encore le CF Tondela, des suites d'un vif échange dans le tunnel entre les présidents respectifs des clubs. Pour alimenter cette position, Bruno de Carvalho et son exécutif vont durcir encore davantage leur communication, atteignant des niveaux irréels : on peut penser au comparatif fait entre le Joseph Goebbels et un membre du board du SL Benfica (Jornal Sporting de Mars 2017), à la critique toujours plus forte du corps arbitral, des supporters adverses, des décisions de la ligue, des médias nationaux... En réalité, depuis 2 ans le Sporting n'a eu cesse d'accentuer sa communication autour du concept fédérateur, bien connu, du "tous contre nous" et chaque sortie de Bruno de Carvalho abonde dans ce sens.

Mais surtout, Bruno de Carvalho n'a eu cesse d'exprimer son mécontentement après chaque contre performance de l'équipe... N'hésitant pas à critiquer ouvertement certains joueurs et même certains choix du coach, au nom de l'institution. Au grand dam des premiers concernés, qui avaient déjà exprimé leur mécontentement la saison dernière. Conscient des effets "pervers" de ces publications, Bruno de Carvalho avait promis de cesser ces publications... Mais n'a su se tenir à cette promesse face aux résultats décevants du Sporting cette saison, où le titre lui semblait promis - du moins sur le papier - suite aux investissements du club et aux défaillances des deux autres grands. Une déception compréhensible au regard de son investissement, tant financier que personnel, au sein du club qu'il chérit tant. Mais qui ne saurait justifier une déconnection avec la réalité, pourtant toujours plus marquée. La dernière preuve en étant l'incident suite à l'Atletico de Madrid : là où le monde du football a pu saluer la belle prestation du Sporting dans l'antre madrilène, le Président n'y a vu qu'une énième défaite salissant l'écusson du club qu'il aime tant, avec des joueurs indignes de porter ce maillot. Et c'est là le résumé de toute l'histoire du mandat de Bruno de Carvalho à la présidence du Sporting : il a apporté de l'ambition et de la passion à un club qui en avait cruellement besoin - du moins dans ses instances administratives et financières -mais en demande aujourd'hui beaucoup trop. Et ne cesse d'exprimer son exaspération face à ce décalage entre la longue réalité et son ambition débordante... Au point de se déconnecter de son club, tant des supporters que des joueurs et de l'entraîneur.  Ce week-end, Jorge Jesus a rejeté la sanction du président envers ses 19 joueurs - mettant notamment sa démission en jeu -, les joueurs se sont tous montrés solidaires face à "l'injustice" du président, et les supporters ont sorti les mouchoirs blancs pour réclamer sa démission. Une triste fin pour un homme dont le seul tort de rêver (trop) grand.

"Bruno, merci mais adieu". Un message répété dans les travées d'Alvalade ce dimanche, où les supporters ont clairement pris position pour les joueurs face au président. (Crédits photos : MIGUEL A. LOPES/LUSA)

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