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TLMSF interviewe Junior David Presner : "Le foot est le sport roi en Haïti, il est présent partout"

Pour la première fois Tout Le Monde S'en Foot s'en va en Haïti pour interviewer Junior David Presner, un ancien président du club AS Sud'Est en Haïti qui, vous le verrez, s'est beaucoup investi pour son club. On s'est permis d'ajouter un petit lexique que vous trouverez en fin d'article pour comprendre certains mots créoles utilisés par M. Presner dans une lettre qu'il a écrite.

Monsieur Presner, vous avez été président de l’AS Sud’Est, club pro de la ville de Jacmel en Haïti, comment êtes-vous arrivé à ce poste ?

Avant tout, je veux préciser que l’AS Sud’Est est une équipe communautaire et la propriété de la ville de Jacmel. Avant d’arriver à la présidence, j’ai été administrateur du club pendant plus d’un an. Suite à la démission du président Alexandre Lafalaise, j’ai été élu président à l’unanimité pour pouvoir assurer la bonne marche du club.

Une équipe communautaire ?  Chaque Jacmélien avait son mot à dire ?

Pas vraiment, l’équipe est régie par des statuts et règlements. Il faut être membre pour pouvoir participer à nos assemblées générales. Est membre, celui qui paie les cotisations et suit les règlements du club.

Lorsque vous avez été élu président, quels ont été les chantiers sur lesquels vous avez travaillé ?

J'ai repris le club alors qu'il était en deuxième division. C’était une équipe instable, avec peu de ressources. J’ai dû remettre sur pied le comité directeur et recruter d’autres personnes pour venir renforcer le staff administratif. J’ai repris la présidence en milieu de saison. J’ai changé la politique du club vis-à-vis des joueurs, leur offrant de meilleures conditions, en recrutant de nouveaux joueurs avec beaucoup plus d’expérience. Ce renforcement a été bénéfique car il nous a permis d'accéder à l’élite du Foot Haïtien. Rappelons que l’AS Sud’Est est très jeune, à peine 3 ans d’existence.

Vous avez dit que vous avez changé la politique du club, qu'elle était la vôtre?

ASSE est une équipe très jeune, notre première expérience en D2 a été catastrophique, ma mission était de stabiliser l’équipe et jouer l’ascension. J’ai effectué un jumelage entre les jeunes et expérimentés. Principalement, des joueurs de Jacmel  et quelques uns de la capitale, Port-au-Prince. J’ai amélioré les conditions des joueurs en leur offrant un meilleur salaire, de nouvelles primes et en façonnant leur mode vie, une vie plus saine, une vie de sportif.

Quand vous dites "en façonnant leur mode de vie, et une vie plus saine", vous voulez dire que vous étiez plus stricte au niveau des entraînements et sur l’alimentation?

Oui bien sûr, les conditions de vie en Haïti sont très difficiles et la situation dans laquelle les joueurs évoluent l’est aussi. Le foot en D1 reste à un niveau semi-professionnel mais peut-on vraiment parler de semi-professionnel? Les clubs en Haïti ne créent pas suffisamment de richesse pour subvenir à leur propre besoin. Le foot est subventionné par la Fédération Haïtienne de Football, quelques instances de l’état aident mais les fonds apportés ne représentent pas beaucoup. C’est vraiment un football de subsistance. Quand je parle de façonner la vie de mes joueurs, j’ai vraiment offert un standard par rapport aux autres clubs Haïtiens : un meilleur salaire, de meilleurs repas, un meilleur espace de concentration et des activités extra sportives pour vraiment unifier l’équipe.

Les entreprises ne s'intéressent pas au sport

Avez-vous mis vos propres fonds ? Est-ce que un club comme AS Sud'Est recevait des fonds d'entreprises locaux ou du pays?

Oui, j'ai mis mes fonds propres , des amis proches aussi et de certains élus locaux ou régionaux. J'ai aussi reçu l'aide d'entreprises privées : une coopérative d’épargne et de crédit. J'ajoute que lorsque l’équipe faisait vraiment face à des problèmes, le seul vrai moyen de l’aider, c’était avec mes fonds propres.

Est-ce que ce sont eux qui se sont manifesté pour vous aider ou vous êtes allé les chercher?

Le plus souvent, c'est le responsable marketing qui est obligé d’aller chercher les potentiels sponsors, subventions ou dons. Les entreprises ne sont pas vraiment intéressées au sport, même si elles savent que l’AS Sud’Est peut leur offrir la visibilité qu’elles cherchent.

Quelles ont été pour vous les difficultés les plus compliquées à gérer ?

Le quotidien de l’équipe. C’est-à-dire trouver les moyens nécessaires et suffisants pour permettre à l’équipe de fonctionner : les frais d’entrainement, la nourriture, les médicaments, les frais de déplacements, le matériel de travail, etc. En plus, il y avait les déplacements dans le nord du pays. Au Nord, il y a quatre équipes qui reçoivent , chaque déplacement coûte à l’administration près de 5000 dollars américains. Un coût énorme. Entre frais d’hébergement, de transport, de restauration, per diem, imprévus et autres, c’est énorme.

L'équipe AS Sud'Est
(source : haititempo.com)

Durant votre présidence, est-ce que des gens ont essayé de vous mettre des bâtons dans les roues?

Le football en Haïti est une question de politique, tout est politisable en Haïti, donc le foot est très politisé. Les politiques recherchent de la visibilité à travers le foot. Après le public, le foot haïtien subsiste avec les dons et subventions. Souvent ce sont les hommes politiques qui le subventionnent. Un homme peut vous barrer la route car il a pouvoir et argent.

Quel était le budget de l'équipe? 

Pour l’AS Sud’Est, le budget de la saison 2017 avoisinait les 20 millions de gourdes (environ 300'000 CHF). Je pense que c’est presque pareil pour les autres clubs de D1...

Un sacré parcours de combattant d'être président dans un club en Haïti. Qu'est-ce qui vous motivait tous les jours?

Avant tout l’amour que j’ai pour ce sport qu’est le football. En suite une fierté régionale, car l’ASSE est la première équipe de la région à jouer à un tel niveau. Nous étions le seul département dans le pays n'ayant jamais joué dans l’élite du football Haïtien.

Maintenant, vous n'êtes plus président du club et les résultats de l'ASSE sont moins bons. Est-ce qu'il y a un lien?

Actuellement, les résultats ne sont pas vraiment satisfaisants et nous frôlons la relégation, il est encore tôt mais il faut un revirement de situation. Ma démission en fin de saison a vraiment pesé sur la situation actuelle de l’équipe, j’en suis conscient. Mais, il fallait que je démissionne même si c’était contre moi même. Je collabore comme je peux avec la nouvelle administration, ce n'est pas toujours cordial mais mes conseils sont toujours les bienvenus. J’espère de tout cœur que l’équipe se redresse pour le bonheur du public sudestois ainsi que le mien.

On vous a forcé à partir?

En quelque sorte oui, mais c’était surtout ma famille. Ma famille ne comprenait pas trop ma passion pour le football. Comment je m’investissais dans cette activité qui se résumait seulement à des dépenses et de la fatigue à longueur de journée. Mais l'Assemblée Générale ne voulait pas de ma démission, c’est pourquoi j’ai dit que j’ai démissionné contre mon gré.

Sinon de manière générale, existe-t-il des centres de formation dans le pays? Savez-vous si des clubs Haïtiens ont des partenariats avec d'autres clubs étrangers?

Oui il y a plusieurs centres de formation, mon administration a mis sur pied un centre malgré les conditions difficiles, mais on est en train d’encadrer certains jeunes Jacméliens. Durant ma présidence, j’ai essayé de faire des partenariats avec des clubs européens : belges et français, mais j’ai laissé le club sans pouvoir y parvenir. Je pense qu’il y a d’autres clubs Haïtiens qui ont des partenaires étrangers : Dominicains, Américains, surtout dans la zone des Caraïbes.

Concernant le centre que vous avez créé pour les jeunes. Est-ce uniquement les Jacméliens qui y viennent ou vous aviez un recruteur qui scrutait le pays pour trouver les perles rares?

C’est un centre avant tout pour les jeunes de la région, on aimerait bien scruter le pays à la recherche de perles rares, mais cela a un coût, malheureusement. Du coup, on forme les Jacméliens, les jeunes qu’on trouve sur place.

Certains joueurs pensent que des forces surnaturelles peuvent influencer les résultats

Comment recrutiez-vous les joueurs, agents, réseaux?

Disons un réseau de préférence ayant des contacts directs avec les joueurs ou autres dirigeants de clubs.

Pour vous, qu'est-ce qu'il manque au foot haïtien pour évoluer?

Enormement de ressources : financières et humaines.

Haïti est un pays extrêmement religieux, est-ce que la religion (y compris les croyances d'ordre culturel) a une présence importante dans le foot?

Oh oui, d’ailleurs j’ai même écris un texte récemment a ce sujet. (vous pouvez lire cette lettre ici)

Avec ce texte, avez-vous reçu des réactions particulières?

Oui, il a été publié dans deux magazines sportifs mais beaucoup de gens l’ont mal reçu car il pensent que je piétine les traditions ancestrales.

Parce que vous vous attaquez au vaudou?

Oui. Beaucoup pensent que les mauvais résultats sont liés aux croyances

Vous en parliez de ça avec vos joueurs?

Oui c’est un discours que je tiens depuis que j’ai accédé à la présidence. Mais c’est difficile pour les joueurs de ne pas y croire. Le lien est vraiment étroit entre ce qu’ils croient et ce qu’ils vivent. Il y en a qui croient au dur labeur mais d’autres pensent que des forces surnaturelles peuvent influencer les résultats. Du coup, cette ambiguïté peut bouleverser le groupe. Il y a une sorte de peur entre coéquipiers, la confiance diminue. Laisser ses chaussures libres est quasi impossible de peur qu’un autre coéquipier ou joueur adversaire puisse mettre un "wonga", lui jeter un sort.

Durant les matchs de championnat, est-ce que les stades sont toujours remplis? Et est-ce que le foot est beaucoup présent dans les médias?

Le foot est le sport roi en Haïti donc il est partout présent. Malgré les faibles moyens et un pouvoir d’achat assez faible du peuple haïtien, il reste avant tout le premier sponsor du football haïtien. Pratiquement toutes les radios et télévisions en Haïti réservent des heures d’antenne pour le foot haïtien et étranger. L’information sportive en Haïti est très importante. Il y a beaucoup d’attachement entre le sport et la population. Je connais pas mal de magazines sportifs haïtiens : Haïti tempo, FootKole, etc.

Haïti est connu pour ces tumultes politiques, est-ce que cela à des répercussions sur le football?

Bien sûr! Le sport doit évoluer dans un environnement stable. Quand le championnat s’arrête pour troubles politiques, ça coute vraiment cher aux clubs. La saison est budgétisée sur une période bien précise et tout prolongement de cette durée entraîne des coûts supplémentaires à l’administration. Nous ne pouvons pas nous permettre de telle situation, car malgré les arrêts nous devions garder l’effectif à l’entraînement. Pour les jeunes de moins de 20 ans, la durée moyenne d'un contrat étaient de 3 ans. Ensuite les joueurs plus expérimentés ne voulaient pas signer au-delà de 1 an.

Pourquoi les joueurs expérimentés ne veulent pas signer plus longtemps?

Le championnat national est instable, le joueur en général ne comprend pas vraiment ce qu’est un contrat. Quand il signe un contrat avec un club, ils pensent qu'ils sont quelques part piégés par le club ou par la fédération.

Que faites-vous maintenant que vous n'êtes plus président et pensez-vous revenir un jour dans le foot?

Maintenant je prends du temps pour ma famille et moi, c’était l’une des raisons qui m’ont poussées à démissionner. Je travaille aussi sur mon projet de master ingénierie administrative et financière. Le foot pour moi est une passion, un rêve. Je n’exclurai jamais la possibilité d’y revenir un jour mais pour le moment et les années à venir, je vais me consacrer au bien-être de ma famille, des études avancées et diriger l’entreprise familiale.

Lexique : ici

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