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TLMSF interviewe Alex Gersbach : « L’Australie a besoin d’une coupe du monde »

Convoqué pour la Coupe des confédérations l’an dernier, Alex Gersbach espérait bien revenir en Russie cet été pour y disputer le mondial. Présélectionné pour la compétition, celui qui portait les couleurs du RC Lens ces six derniers mois est finalement resté à quai. Mais le latéral gauche de 21 ans restait un interlocuteur de choix pour évoquer le football en Australie, mais aussi en Norvège, où il a évolué, les Socceroos et la coupe du monde. Exercice auquel il s’est prêté volontiers.

 

Au pays du footy, du cricket et du rugby, comment devient-on fan de football ?

C’est compliqué en Australie parce qu’il y a quatre ou cinq très grands sports comme le rugby à XIII, le rugby à XV, le football australien (le footy), le cricket et le football. Quand j’étais petit, mon grand frère faisait du foot et du cricket. J’ai fait ce qu’il faisait, parce que je voulais tout faire comme mon frère. Mais enfant, je regardais ces cinq sports à la télé, tous les sports m’intéressaient. J’ai donc joué au football et au cricket jusqu’à mes 14 ans, et j’aurais continué à jouer au cricket si le football n’avait pas pris autant de place.

 

À quel moment as-tu commencé à penser à devenir footballeur professionnel ?

Je devais avoir 4 ans quand j’ai commencé à jouer, et je dirais que je l’ai toujours voulu ! Quand tu es petit, tu veux devenir footballeur professionnel, mais je voulais aussi jouer pour l’équipe nationale de cricket ! Donc c’est difficile à dire, mais je pense que j’ai réellement songé à devenir professionnel à 15 ans, quand je suis parti à Canberra pour intégrer l’Institut Australien du Sport (l’équivalent australien de l’INSEP). J’ai alors arrêté de pratiquer d’autres sports. Quand j’y suis entré, je voulais devenir footballeur professionnel.

 

Tu étais bon aussi au cricket ?

Oui, j’étais assez bon je dirais, mais j’ai progressé plus vite au foot.

 

Quels sont tes premiers souvenirs dans le football ?

J’ai commencé quand j’avais 4 ans, et à l’époque je jouais attaquant. J’ai du marquer 60 buts lors de ma première saison ! J’en ai même mis 9 en un seul match. Mais chez les pros, je n’ai pas inscrit le moindre but !

 

Tu avais 8 ans, en 2006, quand l’équipe nationale d’Australie a retrouvé la coupe du monde après 32 ans d’absence. As-tu des souvenirs de cette compétition ?

Oui, bien sûr. La qualification pour la coupe du monde contre l’Uruguay, à Sydney (battus 1-0 à Montevideo le 12 novembre 2005, les Australiens s’imposent quatre jours plus tard sur le même score et l’emportent aux tirs au but) est l’un des plus grands moments de l’histoire du sport australien. J’ai vu le match à la maison avec mes parents et mon frère, et je me souviens quand nous avons inscrit le penalty vainqueur. C’était incroyable ! En Australie, on vit la coupe du monde différemment, puisque les matchs sont diffusés à 3 ou 4 heures du matin. Alors j’allais me coucher tôt, puisque j’avais 8 ans, et me levais à 3 heures du matin hyper excité, puis mes parents nous emmenaient chez des amis voir les matchs. Après, on a un peu pris l’habitude puisque l’équipe s’est qualifiée pour les deux coupes du monde suivantes, mais celle de 2006 était vraiment à part puisque c’était la première depuis 32 ans, et bien sûr parce que nous sommes sortis des groupes et avons affronté l’Italie en huitièmes de finale, un match que tous les Australiens estiment que nous aurions du gagner.


Pour en savoir plus sur la manière dont le football est vécu en Australie, voici une expérience de match à Sydney.


 

La façon dont l’Australie s’est faite sortir par l’Italie était très cruelle (à onze contre 10, l’Australie s’est inclinée sur un penalty très litigieux dans les derniers instants du match), il faut dire.

Oui, complètement. Pour l’Australie, rivaliser avec une équipe comme l’Italie pendant 90 minutes… C’était vraiment très dur, mais c’était aussi une immense réussite pour le foot australien.

 

« Atteindre le top 20 est vraiment difficile »

 

L’intérêt des gens en Australie pour le football a-t-il grimpé avec la coupe du monde 2006 et les deux suivantes, auxquelles l’équipe nationale a également pris part ?

Oui, absolument. 2006 a vraiment été une année importante pour le football en Australie. Même si tout le monde ne suit pas le football en Australie, quand la coupe du monde arrive, tout le monde se lève la nuit, regarde les infos, les matchs et les rediffusions. En Australie, la coupe du monde est un aussi gros événement qu’en Europe. Juste après la coupe du monde il me semble (en 2005 en fait, ndlr) la Fédération a créé la A-League (son championnat professionnel), ce qui a renforcé l’intérêt des Australiens pour le football, au même titre que les coupes du monde 2010 et 2014.

 

Lors des deux dernières éditions, l’équipe n’est pas parvenue à sortir des poules. Que manque-t-il à l’Australie pour s’installer durablement parmi les meilleures nations mondiales ?

Aujourd’hui, l’équipe est 37e au classement FIFA. Je pense qu’atteindre le top 15 ou le top 20 est vraiment difficile, pour être honnête, tant il y a d’équipes fantastiques. Quand vous voyez le groupe que nous avions à la dernière coupe du monde, avec les Pays-Bas, le Chili et… oui, l’Espagne (il souffle) ! Probablement trois des dix meilleures équipes du monde à l’époque ! Il était donc difficile d’attendre de l’Australie qu’elle fasse quelque chose dans son groupe, personne ne s’y attendait d’ailleurs. L’Espagne, les Pays-Bas et le Chili sont des équipes dont on attend toutes qu’elles sortent des groupes. C’est donc compliqué de juger la dernière coupe du monde, même si je pense que nous avons vraiment bien joué, avec de beaux sacrés matchs contre les Pays-Bas et le Chili. Un peu moins contre l’Espagne… Je ne sais pas, pour atteindre un tel niveau, cela prendra du temps. Le football a besoin de continuer à se développer en Australie. Nous avons cinq gros sports en Australie, et si tout le monde jouait au football, nous pourrions avoir de grands talents, car nous ne sommes pas un petit pays, nous avons 25 millions d’habitants. Peut-être avons nous besoin que davantage d’enfants jouent au football, plutôt qu’au rugby ou au cricket. Alors nous pourrions avoir plus de talents.


Pour en savoir plus sur le championnat australien, c'est chez nos copains de Lucarne Opposée.


Il y a quelques années, l’Australie a intégré la confédération d’Asie. Était-ce une bonne chose pour le football Australien ?

Oui, je pense que c’était vraiment une bonne chose. Avant ça, nous jouions contre des équipes comme la Nouvelle-Zélande, Tahiti ou des petits pays comme ça, qui ne peuvent rivaliser avec un pays comme l’Australie. Mais ensuite, pour aller à la coupe du monde, nous devions affronter une très bonne équipe d’Amérique du Sud, comme l’Uruguay ou l’Argentine. Donc vous jouez contre des adversaires vraiment faibles, puis vous avez un match pour vous qualifier pour la coupe du monde face à une équipe très forte. Maintenant que nous jouons dans la zone Asie, les gens considèrent que c’est plus facile pour nous de nous qualifier, et c’est probablement vrai puisque nous ne jouons pas notre qualification sur un seul match face à un très bon adversaire, mais nous disputons un tournoi de qualification avec d’autres grosses équipes d’Asie, comme le Japon, l’Iran, la Corée du Sud ou le Qatar (sic). On progresse durant ce tournoi, donc je pense que c’est vraiment une bonne chose d’avoir intégré la confédération d’Asie.

Alex Gersbach sous le maillot de Sydney FC face à Melbourne City. Credits : getty images

Il y a quatre ans, Melbourne City a accueilli David Villa pour quelques matchs. Penses-tu que le championnat australien pourrait devenir une destination privilégiée pour les grands joueurs en fin de carrière, comme la MLS aux Etats-Unis ?

Figurez-vous que mon premier match en pro avec le Sydney FC, c’était face à Melbourne et David Villa a joué. C’était fantastique de jouer contre quelqu’un comme lui. Il me semble qu’il avait marqué ce jour-là mais que nous avions fait match nul 1-1. Je pense que la A-League peut attirer des joueurs comme ça, et je pense franchement qu’elle devrait le faire plus souvent. Je devais avoir 15 ans quand Del Piero a signé à Sydney, le club que je supportais, et je regardais tous les matchs, très excité parce que Del Piero était là. Les fans venaient au stade et tout le monde achetait son maillot… Au même moment, Emile Heskey jouait à Newcastle, c’était donc très excitant, et bien sûr il y avait David Villa à Melbourne City. Mais depuis, il n’y a plus vraiment eu de grand nom, c’est dommage. Je pense que ce serait une bonne chose, la ligue était vraiment intéressante quand Del Piero ou Shinji Ono, qui jouait pour l’autre club de Sydney, étaient là. Je pense que les clubs devraient le faire plus souvent.


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L’engouement pour le football est-il suffisant en Australie pour attirer de grands joueurs ?

Oui, je pense. Vous savez, un joueur comme Del Piero est connu dans le monde entier, mais c’est difficile en ce moment car les clubs australiens n’ont pas l’argent que les clubs ont en MLS, donc ces joueurs préfèrent aller en MLS plutôt qu’en Australie. La qualité de vie en Australie est fantastique, mais elle est aussi très bonne à Los Angeles ou à New York, donc ça dépend des joueurs. Je pense que nous avons besoin de trouver les bons joueurs, qui peut-être accepteront de ne pas gagner autant d’argent qu’ils pourraient en gagner au Los Angeles Galaxy ou à New York City. Il faut trouver le bon équilibre.

 

« Jouer à Rosenborg voue inculque la culture de la gagne »

 

Tu as quitté Sydney il y a deux ans pour rejoindre Rosenborg. Était-ce nécessaire pour toi de quitter l’Australie pour continuer à progresser ?

Je pense que oui. La ligue australienne est plutôt bonne, mais elle n’est pas aussi bonne que certains championnats européens. J’aurais pu rester en Australie deux ou trois ans de plus, ça n’aurait pas été un problème, mais j’ai eu une vrai belle opportunité à Rosenborg, un club européen et un très grand club en Norvège. J’ai donc saisi cette opportunité et c’était fantastique, je suis heureux de l’avoir fait. Je suis un compétiteur, j’ai joué un an et demi en Australie et je voulais passer à l’étape suivante et, comme beaucoup de jeunes joueurs australiens, essayer de jouer en Europe.


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Le championnat norvégien est-il meilleur que le championnat australien ?

Oui, je pense que oui, même s’il y a de très petites équipes en Norvège, qui est un petit pays avec seulement 5 millions d’habitants. Les fans de ces clubs font le déplacement à Rosenborg, bien sûr, mais parfois vous vous déplacez et vous jouez devant 2000 ou 1000 spectateurs… Donc je pense que le championnat norvégien est un peu meilleur, plus rapide et plus technique, mais la qualité de la ligue n’est pas forcément meilleure qu’en Australie : en Australie, la couverture médiatique est bonne, les stades sont modernes, les fans sont bons aussi… Je trouve que la ligue australienne est plutôt bonne.

 

Qu’as-tu appris en Norvège ?

J’ai beaucoup appris. C’était mes deux premières années à l’étranger, loin de chez moi, donc je pense avoir beaucoup grandi en dehors du terrain, mais aussi sur le terrain. Nous avons gagné quatre trophées en deux ans et je suis assez fier d’y avoir contribué, de faire partie de l’histoire de Rosenborg. Là-bas, vous vous entraînez tous les jours avec de très bons joueurs, vous jouez avec eux… Jouer à Rosenborg vous inculque la culture de la gagne. Quand vous gagnez par un but d’écart mais que vous ne jouez pas bien, les supporters ne sont pas satisfaits, quand vous rentrez au vestiaire ils ne célèbrent pas votre victoire. Cela vous pousse au quotidien.

 

Comment était la vie en Norvège ?

La Norvège est un beau pays, j’ai vraiment aimé. Il fait moins 10 degrés la moitié de l’année, il fait toujours froid et l’été ne dure pas longtemps, donc les gens se disent « ce n’est pas terrible, il fait toujours froid, c’est perdu », mais c’est vraiment un très bel endroit. À Trondheim, il pleut presque toujours mais on s’y fait, et on apprécie d’autant plus le soleil quand il se montre ! C’est un bel endroit, avec de très belles personnes, et j’ai vraiment passé un bon moment là-bas.


Pour en savoir plus sur le championnat norvégien, ça se passe chez nos amis de Nordisk Football.


 

Ta mère est Grecque et ton père a des origines allemandes. Est-ce que le fait d’avoir des racines et une certaine culture européenne t’a aidé à t’adapter et t’intégrer en Norvège ?

Pas vraiment, en fait, puisque la Grèce et la Norvège sont deux pays complètement différents, comme vous le savez. Mais le fait d’avoir une culture différente à la maison m’a permis de savoir à quoi m’attendre en partant. J’étais sensibilisé aux autres cultures, donc je dirais que ça m’a aidé quand je suis arrivé en Norvège.

 

Tu as d’ailleurs joué ton premier match avec l’Australie face à la Grèce. Qu’as-tu ressenti ce jour-là ?

C’était vraiment particulier parce que c’était chez moi, à Sydney, devant près de 60 000 personnes, d’autant plus particulier que mes grands-parents et ma mère sont Grecs et que c’était face à la Grèce. Je suis entré en jeu vers la 80e minute, et nous avons marqué et gagné dans les dernières, donc c’était des débuts idéaux.

Alex Gersbach sous les couleurs de l'Australie - crédits : PlayersVoice

Qu’est-ce que ça fait de porter le maillot de l’Australie ?

C’était un sentiment très fort. J’avais déjà joué pour les sélections de jeunes, les U17, les U20 mais jouer avec les A est complètement différent. Le stade est plein, et tout le pays vous regarde même si ce n’est qu’un match amical. J’étais dans ma ville natale, en plus, donc c’était vraiment particulier, aussi vrai que c’est à chaque fois un grand honneur de revêtir le maillot de la sélection.

 

« La coupe du monde en Russie sera réussie »

 

Tu as disputé la coupe des Confédérations en Russie l’an dernier. Comment c’était ?

C’était fantastique. J’ai disputé un match, 90 minutes contre le Cameroun, et participer à un tournoi comme celui-là était vraiment particulier. C’était vraiment agréable.

 

Comment était l’ambiance dans les stades, dans les villes ?

Elle était bonne. Évidemment, il n’y avait pas énormément de monde aux matchs, les stades n’étaient pas pleins car ce n’était qu’un tournoi amical et pas la coupe du monde, mais l’ambiance générale était assez bonne, et tout était sûr. La Russie est un beau pays. On a joué à Sotchi, une ville agréable, à la mer, où il fait assez chaud, puis nous avons joué à Saint-Pétersbourg et Moscou, deux villes incroyables à l’architecture impressionnante. Franchement, j’aimerais revenir un jour comme touriste. Je pense que les fans vont vraiment passer un bon moment lors de la coupe du monde. Ce qu’il y a de génial avec la coupe du monde, c’est qu’elle est l’occasion pour les fans de découvrir une culture différente. Par exemple, en 2014, mon frère est allé au Brésil voir jouer l’Australie, il y a rencontré des fans du monde entier et a découvert la culture brésilienne et cette fois, les fans vont découvrir la culture russe. Pour avoir été en Russie pour la Coupe des Confédérations, je pense que la coupe du monde sera un tournoi vraiment réussi.

 

L’Australie faisait partie des pays candidats à l’organisation des mondiaux 2018 et 2022. Le pays a-t-il besoin d’un tel événement pour son football ?

Je pense. Si l’Australie accueille la coupe, alors tous les enfants de 5 ou 6 ans voudront jouer au football. S’il y a une coupe du monde en Australie, tout le monde ne parlera que de ça et des personnes du monde entier viendront, ce qui est bon pour le pays aussi. Mais comme je le disais plus tôt, nous avons besoin que davantage d’enfants jouent au football. Et si l’Australie reçoit la coupe du monde, le football dans le pays va vraiment exploser, à mon avis.


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Quel regard portent les Australiens sur ce groupe C ?

Les gens étaient assez satisfaits du tirage, car même si personne ne s’attendait vraiment à voir l’Australie battre la France, ils pensent que le Danemark et le Pérou sont des adversaires abordables. Après, je suppose que les Danois se disent « on peut battre l’Australie et le Pérou », et que les Péruviens se disent « on peut battre l’Australie et le Danemark », et qu’ils sont donc eux aussi contents du tirage.

 

Qui sont les favoris à la victoire finale ?

Je pense que la France en fait partie. Bien sûr, l’Allemagne est toujours forte et ne devrait pas être loin. Messi aura énormément de pression sur les épaules, puisque c’est sans doute sa dernière chance de gagner une coupe du monde. Tout le monde en Argentine doit espérer le voir remporter la coupe du monde, donc l’Argentine fait aussi partie des favoris. Après, l’Espagne reste l’Espagne et est toujours au rendez-vous. Et le Brésil, bien sûr, avec Neymar. Je pense que le titre se jouera entre ces 5 équipes, même s’il ne faut pas exclure une surprise comme la Belgique.

 

Après la coupe du monde, un nouveau sélectionneur, Graham Arnold, prendra les rênes de l’Australie. Est-ce un bon choix, selon toi ?

Oui, il a connu beaucoup de réussite dans le football Australien ces cinq, dix dernières années. Je l’ai connu au Sidney FC et il aime faire confiance aux jeunes. J’avais 17 ans quand il m’a lancé avec les pros. Je pense donc que c’est un bon choix, d’autant plus qu’il est Australien, et c’est bien de promouvoir les entraîneurs australiens aussi. Je pense qu’il réussira à la tête de l’équipe.

 

Propos recueillis par  Simon Butel

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