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Allemagne et Espagne, les catastrophes révélatrices ?

« Catastrophé », « football immonde dans l’Histoire du foot », « tactique de lâche ». Ces mots, prononcés dimanche sur le plateau de RMC par Daniel Riolo, résument à mon sens très bien toute une constellation de réactions qui ont vu le jour depuis ce huitième de finale opposant la Russie à l’Espagne au cours duquel la Roja s’est vue désigner le chemin vers le vol retour alors même qu’elle a battu le record de passes dans un match de coupe du monde depuis que cette statistique est décomptée. Un nombre conséquent d’observateurs ont effectivement eu des mots très durs à l’égard de l’équipe russe coupable selon eux d’avoir pourri le match. Derrière le débat sur la notion de plaisir à voir un tel jeu se déployer se niche pourtant selon moi des débats plus profonds sur l’évolution actuelle du football mondial.

Nombreuses sont effectivement les personnes à déplorer depuis le début de ce mondial la qualité de jeu des matchs, l’absence de ce qu’elles appellent le beau jeu et le triomphe de systèmes de jeu définis comme minimalistes pour certains ou ne reposant quasiment que sur des individualités. Au fil de l’avancée de ce mondial, que l’on peut me semble-t-il qualifier d’un peu fou au vu des équipes étant encore présentes notamment dans la partie basse du tableau, les places fortes du jeu de possession qui a rythmé le football mondial pendant une bonne décennie sont tombées à savoir l’Allemagne et l’Espagne. Et si derrière la chute de ces deux mastodontes se cachait en réalité une mutation du football mondial que les cris d’orfraie des tyrans du jeu de possession, Daniel Riolo en tête, font tout pour étouffer ? Et si plutôt que de déplorer la présence de la Russie en quart de finale de la coupe du monde on essayait de saisir les bouleversements qui semblent se nouer depuis un certain temps dans le football mondial et que ce mondial révèle abruptement ? La modeste ambition de ces quelques lignes est de participer à ce travail.

 

La fin du football de possession ?

 

Depuis dimanche après-midi, l’attention a été portée sur la Russie et sur l’Espagne à l’issue de la confrontation qui les a opposées. Il n’y a rien de bien surprenant à cela tant celle-ci fut représentative et symbolique de la lame de fond qui semble parcourir le football mondial. Les chiffres de ce match sont effectivement éloquents : une possession de 75%, 1137 passes tentées, 1031 réussies pour une piteuse élimination aux tirs au buts il y a de quoi se faire de sacrés nœuds à la tête pour les Espagnols. Il serait pourtant très réducteur de s’arrêter à ce simple match. Bien qu’il soit très symbolique, il ne permet effectivement pas, selon moi, de saisir la complexité et la globalité du phénomène qui touche le football mondial actuellement, lors de cette coupe du monde qui semble être l’apocalypse – au sens étymologique, à savoir la révélation – d’une tendance présente depuis au moins deux ans.

Les huitièmes de finale de cette coupe du monde semblent effectivement confirmer la baisse d’influence que semble prendre la possession dans le résultat final d’un match. Sur les 8 matchs, seul Belgique-Japon a vu l’équipe avec la possession la plus élevée s’imposer dans le temps règlementaire (et encore à la 93ème minute sur un contre assassin) et plus largement, le Brésil est le quart de finaliste à la possession de balle la plus élevée depuis le début de la compétition mais n’est qu’en 8ème position au niveau global. En d’autres termes, les 7 équipes à la possession de balle la plus élevée ont été sorties en phase de groupes ou en huitième de finale. Plutôt que d’adopter un ton péremptoire et des conclusions définitives sur le déclin du football de possession, il me semble bien plus juste de voir dans cette coupe du monde la sanction de la caricature de ce football de possession. Les deux places fortes de ce style de jeu, l’Allemagne et l’Espagne, qui l’ont porté haut durant 6 années entre le sacre espagnol de 2008 et le triomphe allemand de 2014 sont toutes deux tombées dans une caricature de ce jeu où la possession n’était plus tant un moyen pour mettre en difficulté l’adversaire qu’une fin en soi. A ce titre, le match Espagne-Russie est sans doute le plus révélateur de cette caricature du jeu de possession. Avec un nombre de passes hallucinant, la Roja n’a finalement que très peu mis en difficulté la défense russe qui n’a même pas eu à commettre un nombre de faute très important pour s’en sortir. Symbole de ce jeu de possession stérile, Isco a passé tout son match ou presque à être l’auteur de prises de balle gracieuses mais qui faisaient finalement perdre plus de temps qu’autre chose. Plus que le football de possession, ce mondial marque le climax d’une logique caricaturale qui a fini par dénaturer le jeu de possession pour l’enfermer dans un ronronnement agréable pour celui qui le pratique mais qui ne génère plus d’inattendu, clé de voûte de son triomphe.

 

La révolte sonnée

 

Comme je le disais plus haut, il serait à la fois partiel et partial de se contenter d’analyser le match Espagne-Russie. Pour tenter de comprendre la lame de fond qui parcourt le foot mondial il nous faut, je crois, élargir quelque peu la vision. Si le plan de jeu de la Russie était clair et que l’objectif était d’atteindre la séance de tirs au but en espérant se qualifier de la sorte, il est réducteur de dire que les adversaires de l’Espagne et de l’Allemagne se sont contentés d’attendre un match nul contre ces équipes au cours de ce mondial. Les deux places fortes du jeu de possession ont en effet vu se dresser sur leur route des adversaires non seulement très bien en place défensivement mais qui n’hésitaient pas à se projeter très rapidement en contre pour mettre à mal leur défense. C’est ainsi que l’Allemagne malgré 60% de possession de balle face au Mexique a vu son adversaire se procurer les plus belles occasions de la partie si bien que le score final de 1 à 0 en sa faveur aurait pu être bien plus lourd.

Par-delà la caricature d’un jeu de possession ronronnant c’est donc aussi l’affaiblissement de ces équipes dans les transitions offensives/défensives en même temps que la volonté farouche de leurs adversaires de leur faire mal en contre qui auront été le socle de leurs débâcles. Cette révolte menée par leurs adversaires est assurément l’un des changements majeurs dans le football mondial de ces dernières années. Alors que par le passé les adversaires semblaient adopter la position de Joseph K. dans Le Procès de Kafka c’est-à-dire une attitude résignée en acceptant les règles du jeu imposées par l’Espagne ou l’Allemagne qui in fine conduisaient à leur mise à mort, l’Italie d’Antonio Conte semble avoir jouer le rôle de Prométhée lors de l’Euro 2016 pour montrer qu’il était possible non seulement de résister à ce jeu de possession mais également de lui faire mal, de faire que la peur change de camp en somme. C’est peut-être ce qui explique que le jeu de possession de l’Espagne notamment lors de ce mondial s’apparentait plus à une possession pour ne pas avoir à défendre qu’à une possession pour attaquer. Voilà que d’un coup les équipes affrontant ces mastodontes du jeu de possession sont passées de la figure de Joseph K. à celle des pestiférés de Camus dans La Peste, adoptant la maxime du philosophe franco-algérien, « je me révolte, donc nous sommes ».

 

Démasquer les conservateurs

 

Le point de départ de ce billet était les propos de Daniel Riolo après Espagne-Russie. L’idée n’est bien évidemment pas de répondre au seul chroniqueur de l’After mais bien plus d’apporter une contribution au débat qui le dépasse sur le fait de défendre très bas, parfois sans se projeter aucunement, face à une équipe disposant de joueurs aux qualités techniques largement supérieures et dont le plan de jeu est de mettre en place un jeu de possession fait de redoublements de passes. Dans un accès de colère, Daniel Riolo s’est exprimé « mais c’est pas du foot » en parlant de la tactique adoptée par l’équipe de Russie dimanche. Il me semble que c’est dans cet interstice que la pensée de ceux qui défendent les positions du chroniqueur se révèle. Dire que ce qu’a fait la Russie n’est pas du foot revient à dire qu’il n’y a finalement qu’une seule manière de jouer au football, celle proposée par l’Espagne et l’Allemagne dans une forme de réminiscence du There is no alternative de Margaret Thatcher, appliqué cette fois-ci au football. Défendre une telle vision c’est finalement reconnaitre qu’il y aurait un chemin vers le progrès dans le foot et que celui-ci devrait conduire toutes les équipes à jouer comme l’Espagne ou l’Allemagne.

En affirmant que la tactique russe était une tactique de lâche, Daniel Riolo ne dit finalement pas autre chose en cela que les Russes ont tout simplement refusé le cadre de jeu que voulaient imposer les Espagnols. Mais n’est-il pas plus lâche de demander à une équipe inférieure techniquement à son adversaire ouvre les vannes quitte à se faire humilier uniquement pour son petit plaisir de téléspectateur ? Derrière le masque du progrès se cache en réalité une vision très conservatrice du football à mes yeux, une vision qui finalement ne fait que promouvoir l’inégalité et postule qu’il est tout à fait normal que le fort l’emporte à chaque fois car ne nous racontons pas d’histoires, à la fin des fins dans une opposition entre deux équipes ouvrant les vannes et pratiquant un jeu de possession, tendanciellement l’équipe aux joueurs les plus talentueux l’emportera. Dans le football actuel, c’est donc dire que le plus riche l’emportera. Il y a finalement quelque chose de nietzschéen dans cette pensée qui n’est pas sans rappeler les écrits du philosophe allemand sur le surhomme et les médiocres. Acceptez la loi de la jungle et du plus fort disent sans l’assumer ceux qui fustigent la stratégie russe face à l’Espagne. Dans Le Château, Kafka met en scène un arpenteur nommé K. qui passe le roman à tenter d’atteindre le fameux château sans jamais y arriver. Il se pourrait bien que les tyrans du jeu de possession prennent les traits de cet arpenteur à force d’être à la recherche d’une chose impossible – à savoir l’uniformisation du football selon leurs canons. Pour la beauté du football et de ses oppositions de style, il ne nous reste plus à espérer que leur entreprise se termine comme le roman de Kafka, inachevée.

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