Olympiastadion, le stade instrumentalisé

« Maintenant encore, les matches du dimanche, dans un stade plein à craquer, et le théâtre, que j’ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits du monde où je me sente innocent ». Ces mots, mis par Albert Camus dans la bouche de Jean-Baptiste Clamence, le héros de La Chute, résument à merveille le rapport presque intime qui me lie au football et à ma présence dans des stades combles s’époumonant pour soutenir leur équipe. Il y a, je crois, quelque chose de profondément étranger à toute autre chose dans le spectacle de tribunes chantant à l’unisson et dans celles de supporters absolument passionnés reprendre avec une discipline presque militaire chorégraphies et applaudissements pour pousser leurs héros ou repousser leurs adversaires.

S’il est vrai qu’il y a assurément, à mon sens, une part de magie féérique dans un stade embrasé que la fusion des fumigènes symbolise à merveille, il est également vrai que le football au sens large et les stades en particuliers peuvent également être le réceptacle de souvenirs douloureux, que l’on aimerait enfouir profondément. A la magie de la communion en vue d’obtenir un but collectif répond la face sombre du football, celle qui donne une face parfois hideuse à ce sport que nous aimons tant. Et si les stades sont le lieu de la communion, ils peuvent également être le symbole de cette part sombre, de cette magie noire en somme, que le foot peut comporter. Pour commencer cette série, l’Olympiastadion de Berlin et son instrumentalisation par le régime nazi.

 

Rendez-vous manqués et instrumentalisation

Dès son origine l’Olympiastadion de Berlin – stade olympique en version française – a connu des péripéties relativement rares dans l’histoire architecturale des stades. Désignée en 1912 comme future ville hôte des Jeux Olympiques, la ville de Berlin s’échine ainsi à construire un stade olympique permettant d’accueillir la grande messe sportive en 1916. Celui-ci est inauguré en 1913 et compte alors 30 000 places (sa capacité sera ensuite portée à 64 000). Cet écrin flambant neuf ne verra pourtant jamais les Jeux Olympiques de 1916 se dérouler entre ses murs pour la simple et bonne raison qu’ils sont annulés en raison de la Première Guerre mondiale. Dès sa création, l’Olympiastadion – qui porte alors le nom de Deutsches Stadion (stade des Allemands) – connaît donc un premier rendez-vous manqué.

Quelques années plus tard le stade aura toutefois l’honneur de recevoir des Jeux Olympiques. Berlin est effectivement désignée comme ville hôte des JO de 1936. Le régime nazi, alors en place depuis 1933, décide de faire de la compétition tout à la fois une vitrine de l’Allemagne nazie en même temps qu’un formidable outil de propagande au service du régime en recherche de notabilité internationale. C’est dans cette optique qu’est décidée une rénovation du stade confiée à Werner March, qui coûte 42 millions de marks et porte la capacité du stade de 86 000 à 110 000 places selon les configurations. La suite de l’histoire est bien connue, Jesse Owens survole ces JO mettant à mal la théorie hitlérienne de la supériorité de la race aryenne – la légende voulant même que le dictateur allemand ait quitté le stade pour ne pas avoir à saluer l’athlète noir, légende depuis largement remise en cause.

 

L’histoire inachevée avec la Mannschaft

 

Aujourd’hui, l’ Olympiastadion est l’antre du Hertha Berlin, club évoluant en Bundesliga mais ne faisant pas partie des têtes d’affiche de ce championnat. Si ce stade magnifique accueille également la finale de la DFB Pokal – la coupe d’Allemagne – il est principalement connu pour être l’équivalent du stade domicile de l’équipe d’Allemagne de football à l’instar du Stade de France pour l’Equipe de France par exemple. Si la Mannschaft possède un bilan plutôt flatteur dans le stade, elle n’y a jamais triomphé comme elle l’aurait souhaitée, un peu comme si la malédiction de ce stade instrumentalisé par les nazis collait à la peau de l’Allemagne, dans une forme de réminiscence d'un passé qui ne voudrait pas être définitivement enterré.

 


Pour avoir un aperçu de l'ambiance à l'Olympiastadion :  On était à la finale de la DFB Pokal Junioren 2018.


 

Si l’Allemagne a organisé trois compétitions internationales de football dans son histoire (Euro 1988, Coupes du Monde 1974 et 2006), l’Olympiastadion n’a été le théâtre de matchs que lors des deux mondiaux et a toujours souri à la Mannschaft : en 1974, alors désignée sous le nom de RFA et encore séparée de la RDA, elle s’impose 1-0 contre le Chili lors de son seul match de la compétition dans le stade et en 2006 elle dispose de l’Equateur en phase de groupes puis de l’Argentine en quart de finale sur la pelouse du stade. Toute la nation allemande ou presque s’attend alors à voir sa Mannschaft triompher quelques jours plus tard en finale sur cette même pelouse, à la fois pour emporter une quatrième étoile mais aussi pour enfin conjurer le sort. Malgré la ferveur présente partout en Allemagne, l’équipe s’incline contre l’Italie en demi-finale et voit son rêve se fracasser sur le réalisme italien. Quelques jours plus tard, l’Allemagne regardera sa tombeuse de la demi-finale remporter son quatrième titre mondial face à la France dans une finale qui oppose alors deux de ses meilleurs ennemis. Comme en 1936, voilà l’Allemagne contrainte de regarder le triomphe d’autres dans « son » stade, un peu comme si celui-ci n’avait pas encore pardonné son instrumentalisation pour l’une des causes les plus macabres de l’histoire.

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