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Furiani, quand l’appât du gain a tué

A l’issue de la  Coupe du monde qui s’est tenue en Russie cet été, Gianni Infantino, le président de la FIFA, a affirmé qu’il s’était agi du plus beau mondial de l’Histoire. S’il est vrai que la compétition s’est déroulée sans accroc ou presque alors que nombreuses étaient les personnes (moi compris) à redouter les  hooligans russes et le racisme dans les stades, il est euphémique de dire que le niveau de jeu laissait franchement à désirer. Il n’y a pourtant pas de grande surprise à voir l’ancien monsieur tirage au sort de l’UEFA être aussi emphatique à l’égard de la compétition, il ne fait finalement que vendre son produit, cela d’autant plus qu’un énorme caillou est désormais dans sa chaussure avec l’organisation de la Coupe du monde au Qatar en 2022, symbole le plus pur du foot business.

 


Pour aller plus loin : Qatar 2022, 8 more years of slavery.


 

Compétition qui se disputera en automne, dans des stades climatisés, au sein de stades construits dans des conditions quasi esclavagistes, cette Coupe du monde au Qatar a toutes les chances de devenir le symbole absolu de toutes les dérives de ce qu’on place sous le vocable de foot business, cette abstraction qui est en train de tuer le football. Ce foot business , comme le capitalisme dont il en est l’émanation, tue régulièrement mais il le fait de manière sournoise, pernicieuse, de sorte qu’il est compliqué de faire le lien entre foot business et morts. Du trafic de joueurs africains à la construction de stade par des esclaves qui meurent sous la chaleur qatarie, nombreux sont ceux qui souffrent de ce foot business. Pourtant, le caractère meurtrier du foot business n’est pas apparu récemment et un des stades russes du mondial est venu convoquer d’affreux souvenirs au vu de son architecture : la Iekaterimbourg Arena et ses tribunes très particulières n’ont effectivement pas manqué de nous rappeler l’affreux drame de Furiani, moment où l’appât du gain tua.


Pour aller plus loin : Lire le fabuleux "Comment ils nous ont volé le fooball"


L’argent avant les gens

 

A l’origine ce Bastia-OM du 5 mai 1992 devait être une fête, une grande fête. Cette demi-finale de coupe de France opposait en effet deux cousins lointains, reliés par la Méditerranée et par la diaspora (et la pègre) corse dans la ville de Marseille. A l’époque, l’OM n’était pas aux mains des Américains, ne parlait pas de Champion’s Project mais le mettait en œuvre. Finaliste de la Coupe des Clubs champions en 1991, champion de France en titre et candidat déclaré à la victoire en coupe d’Europe, l’OM de Tapie faisait figure d’ogre. Au lendemain de la qualification de Bastia contre Nancy en quart de finale de coupe de France et à l’annonce d’une future réception de l’OM, l’appât du gain des dirigeants bastiais et la perspective d’une affluence record les poussent à détruire la tribune nord du stade Armand Césari, plus connu sous le nom de Furiani. Nous sommes alors le 25 avril soit une dizaine de jours avant le match, ce qui laisse une fenêtre très étroite pour installer la nouvelle tribune.

Les travaux, confiés à l’entreprise niçoise Sud Tribunes, sont rendus plus compliqués encore par la grève des dockers du port de Marseille mais l’entreprise affirme pouvoir tenir les délais. C’est en réalité en toute illégalité que les travaux se poursuivent, l’avis favorable pour la tenue du match envoyé par la ligue corse est effectivement un faux allant à l’encontre des recommandations des membres de la commission de sécurité (Gendarmerie, Pompiers, Direction départementale de l'Equipement et Préfecture) qui ont, sous l'impulsion des pompiers, fait part de leurs réserves. Les billets de matchs sont pourtant mis en vente et les travaux continuent jusqu’au jour du match. La veille une commission de sécurité avait jugé le niveau de sécurité très insuffisant et le jour même du match c’est en toute illégalité que le match devait commencer puisque le préfet étant occupé à recevoir Tapie et Zuccarelli à l’aéroport (tous deux membres du gouvernement), aucun paraphe préfectoral – qui est obligatoire – n'a été apposé sur le rapport de la commission de sécurité. A 20h23, au moment de la prise d’antenne de TF1, la partie haute de la tribune s’effondre dans un vacarme assourdissant, quelques minutes plus tôt des employés de Sud Tribunes s’échinaient de manière quelque peu surréaliste à revisser les boulons sur la structure de la tribune. Le bilan final s’élève à 18 morts dans ce qui reste, à ce jour, le plus grand drame dans un stade de foot en France.

 

 

A la fois symbole et point de non-retour

 

Les multiples failles dans la sécurité entourant ce match posent indéniablement la question des passe-droits accordés aux dirigeants bastiais et à l’implication de Zuccarelli membre d’une véritable dynastie à Bastia et par ailleurs ministre dans la non remise en cause de ce projet totalement fou de construction d’une tribune provisoire en une dizaine de jours seulement. Par-delà cette question des responsabilités, le crime de Furiani marque tout à la fois un symbole de ce que le foot business peut engendrer, lorsque l’on choisit l’argent plutôt que les gens, mais également un point de non-retour entre les Corses et les institutions du pays. Le drame de Furiani ainsi que ses suites ont contribué à tendre les relations.

Se considérant, de manière assez légitime à mon sens, comme méprisés par les instances tout au fil des années qui ont suivi, les Corses en général et les Bastiais en particulier ont, dans le monde du foot, nourri un fort ressentiment à l’égard des instances nationales, ressentiment qui pouvait parfois se transformer en paranoïa, et n’ont pas hésité à faire savoir avec fracas à quel point leur haine contre les instances était vivace. Que l’on pense à cette finale de coupe de France en 2002 au cours de laquelle l’hymne national fut sifflé et Jacques Chirac pris de l’envie de quitter le stade ou à cette finale de coupe de la Ligue en 2015 lors de laquelle Frédéric Thiriez a refusé de descendre sur la pelouse saluer les joueurs bastiais pour ne pas recevoir une bronca, les relations entre la France institutionnelle du foot et le SC Bastia ont été tumultueuses.

Furiani était le dernier stade corse en Ligue 1 jusqu’à la saison 2016-2017 et la malédiction qui l’a frappé en cet effroyable soir de 5 mai 1992 semble avoir continué à planer sur le club puisque c’est assurément à Furiani que le SC Bastia s’est condamné définitivement lors d’un match face à l’OL et d’un envahissement de terrain qui a coûté au club une défaite alors qu’il luttait pour un maintien qu’il n’obtiendra finalement pas à l'issue, ironie suprême de l'histoire, d'une défaite 1-0 au Velodrome envoyant l'OM en Europa League. A l’issue de la saison, un peu comme la partie haute de la tribune nord, le SC Bastia a dégringolé violemment pour se retrouver désormais en CFA 2 (sportivement en Ligue 2, puis faute à des finances désastreuses, retrogradé en CFA 2, désormais appelé National 3). Le Sporting continue néanmoins à jouer à Furiani pour faire perdurer le feu sacré. Longtemps les instances ont refusé de sanctuariser le 5 mai, elles semblent désormais avoir saisi l’importance d’une telle décision, voilà sans doute un premier pas de fait vers la réconciliation.

Crédits photos: Midi Libre & Maillot de foot 2013

 

EDIT : Merci à  FronceFatbool pour ses éclaircissements

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