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La LFP et les droits TV, Sisyphe des temps modernes ?

Le 29 mai dernier, c’est avec une satisfaction non feinte – quand bien même elle apparaissait contenue et très sérieuse – que les caciques de la Ligue de Football Professionnel ont tenu la conférence de presse annonçant les résultats de l’appel d’offres pour la diffusion de la Ligue 1 sur la période 2020-2024. Dans la bouche de Didier Quillot, les mots introductifs sont savamment pesés pour commenter le verdict de l’appel d’offres pour les droits TV. Avant même de les annoncer, le directeur général de la LFP rend hommage à Canal +, un peu comme l’on fait une oraison funèbre avant de mettre en terre un corps. Le diffuseur historique de la Ligue 1, ancien actionnaire du PSG, est en effet définitivement tombé de son piédestal en ce soir de mai 2018. Déjà largement mise en danger par l’émergence de Bein Sports, la prééminence de Canal + dans le football français – ainsi que les chances de survie à moyen terme de la chaine – a été balayée d’un revers de main par le bulldozer Mediapro.

 

 

Venu d’Espagne et dirigé par Jaume Roures, ce diffuseur a effectivement été le grand gagnant de cet appel d’offres en emportant 8 matchs sur 10 par journée y compris la fameuse affiche du dimanche soir qui a fait la renommée de Canal +. Si Didier Quillot a eu des paroles pleines de sollicitude à l’égard de Canal + (des paroles qui évoquaient d’ailleurs plus de la pitié qu’autre chose), à ses côtés Nathalie Boy de La Tour était aux anges et affichait un grand sourire en raison du montant record décroché par la LFP pour les droits TV : près de 1,2 Milliard d’€ soit une augmentation de presque 60% par rapport à la précédente période. Toutefois, derrière ce qui apparait comme une victoire éclatante, la LFP et la Ligue 1 pourraient bien aller au-devant de lourdes déconvenues et voir le rocher qu’elles ont hissé quasiment jusqu’au sommet finir par dévaler la pente.

 

Le seuil franchi

 

Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, personne ou presque n’avait envisagé que les droits TV de la Ligue 1 puissent atteindre le niveau que cet appel d’offres a permis d’approcher. Beaucoup de monde, moi le premier, considéraient que les droits TV du championnat de France étaient déjà surévalués et qu’il serait difficile d’augmenter cette manne financière. En regard des championnats anglais ou espagnol, la France fait effectivement figure de nain dans le football tant le championnat parait peu attractif. Il ne faut en effet pas confondre l’attractivité du PSG avec celui du championnat dont le niveau a, me semble-t-il, plutôt régressé ces derniers temps ainsi qu’en a témoigné l’écart abyssal entre les 4 premiers et le reste du championnat la saison dernière.

Le marché du football a ceci de particulier qu’il est souvent régi par l’irrationnel si bien que les prédictions peuvent s’avérer fausses bien plus souvent que dans d’autres secteurs. C’est précisément ce qu’il s’est produit lors de l’appel d’offres pour les droits TV de la Ligue 1. Alors que tout ou presque laissait penser qu’il n’y aurait pas d’augmentation conséquente – que ce soit les critères intrinsèques à la Ligue 1 à savoir son niveau global par exemple ou les critères extrinsèques comme la baisse programmée des droits TV en Premier League – l’arrivée de Mediapro, sans doute poussée là par la rupture de son contrat avec la Serie A, dans le paysage audiovisuel a redistribué toutes les cartes. Il me semble pourtant que nous avons là franchi un seuil avec ces offres totalement délirantes de la part de l’entreprise espagnole. Il n’est d’ailleurs pas anodin que dès le lendemain des résultats, le président du directoire de Canal + ait, dans une interview à L’Equipe, expliquer la folie du marché. Il y a bien entendu une logique communicationnelle évidente dans l’interview de Maxime Saada mais il n’empêche que c’est la première fois qu’un acteur majeur de la diffusion du football en France tire la sonnette d’alarme et explique que son entreprise ne pouvait pas s’aligner sur des prix devenus délirants.

 

Jusqu’ici tout va bien

 

Par-delà l’attaque d’un concurrent de Mediapro, il est plus que pertinent de s’interroger sur les conséquences à plus long terme des phénomènes que nous voyons se dérouler sous nos yeux. Déjà cette saison avec l’arrivée des coupes d’Europe sur le groupe RMC/SFR nous apercevons les conséquences néfastes d’une telle fragmentation de l’offre télévisuelle de football. Passons sur le fait que le football gratuit est progressivement en train de devenir une toute petite exception (quelques matchs de coupe et l’Equipe de France simplement ainsi que désormais la Ligue des Nations) et réfléchissons plutôt aux répercussions à la fois économiques et sociales d’une telle fragmentation. Dans cette course aux droits TV les plus élevés possibles, celui qui paye en dernier recours est le consommateur qui se voit désormais forcé de contracter des abonnements en pagaille pour pouvoir suivre son club.

Dans une interview donnée à L’Equipe quelques jours après l’octroi des droits TV, Jaume Roures a expliqué que Mediapro lancerait sans doute une chaine dédiée exclusivement au football français sur laquelle serait diffusée à la fois les matchs et des émissions diverses et variées. En expliquant que son entreprise avait consenti à payer au prix fort les droits TV du championnat français, le dirigeant d’entreprise a ajouté qu’il fallait que le consommateur paye, lui aussi, un prix plus élevé pour accéder à la Ligue 1 et expliqué que le prix de la chaine de Mediapro se situerait sans doute autour des 25€, ajoutant qu’un tel prix « n’était pas cher » pour regarder toute la Ligue 1. Seulement, ce que le dirigeant espagnol feint d’oublier c’est que son entreprise ne diffusera pas tous les matchs de Ligue 1 et que si l’on veut accéder à tous les matchs il faudra s’abonner à Bein. Pour peu que l’on apprécie également les coupes d’Europe et le championnat anglais, le budget mensuel pour regarder du foot à la télé s’élèvera bientôt à quasiment 100€ mensuels, une somme que peu de monde est prêt/en capacité de payer. Bien que les diffuseurs aient fait de la lutte contre le streaming leur priorité, il y a peu de chances de voir le nombre d'abonnements augmenter de manière substantielle dans les années à venir ce qui pose directement la question de la pérennité d’un tel modèle.

En effet, si les diffuseurs venaient à se casser la figure, les clubs seraient directement touchés tant la part des revenus TV dans leurs recettes est devenue importante. C’est donc toute l’économie du football qui pourrait se retrouver chambouler dans les années à venir. En France, contrairement à l’Angleterre, les clubs de Ligue 1 n’ont pas anticipé ces revenus futurs et pas fait de folies lors du dernier mercato, la présence de la DNCG aidant. Dans La Haine, Hubert prononce cette phrase devenue culte sur la société qui chute et se dit jusqu’ici tout va bien. Voilà la situation dans laquelle le football mondial pourrait se retrouver dans quelques années, attendant avec angoisse un atterrissage qui se révèlerait être très douloureux. Le Sisyphe que semble être devenue la LFP a réussi à faire gravir son rocher jusqu’en haut de la montagne mais pourrait bien le voir dévaler à toute vitesse avec le risque qu’il l’écrase et, même si Albert Camus nous invite à l’imaginer heureux dans son essai éponyme, il est plus que compliqué de ne pas voir que la nuée semble poindre au loin malgré le grand ciel bleu actuel. Quant aux diffuseurs télé, il pourrait bien finir par ressembler aux Danaïdes, ces filles condamnées dans la mythologie grecque à remplir sans fin un tonneau troué.

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