Heysel, le symbole malgré lui

De tous temps, le football a été l’exutoire de nombreuses personnes pour affirmer tout à la fois leur identité et cracher leur mépris de l’adversaire. Si la plupart du temps les affrontements demeurent au stade verbal, il arrive malheureusement que la portée des actes dépasse les simples mots. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que le vocabulaire utilisé pour parler du football emprunte une large part de ses mots au langage guerrier : l’on parle tout à la fois de bataille, de confrontation, de duel, de stratégie, de tactique. Evidemment, la plupart du temps il ne s’agit que de métaphores qui permettent tout à la fois de se figurer les choses et d’apporter un peu de lyrisme.

Il arrive pourtant que la métaphore arrête d’en être une et que la confrontation devienne bien réelle, que les appels aux meurtres que l’on entend parfois descendre des tribunes ne soient plus prix au quatrième degré mais au premier. C’est précisément le cas dans toute la culture hooligan au sein de laquelle la confrontation ou la bataille ne sont pas que des mots jetés en l’air mais bien des idéaux de vie et que le combat proprement dit soit plus important que le match de sa propre équipe. Si le hooliganisme est aujourd’hui majoritairement répandu dans les pays de l’est – les hooligans russes, serbes ou ukrainiens faisant figures d’épouvantails – c’est à la Grande-Bretagne que nous devons sa naissance et le drame du Heysel a révélé aux yeux du monde cette mouvance, au prix du sang et des larmes, dans une forme d’apocalypse affreuse.

 

L’horreur en mondovision

 

Le hooliganisme n’a certes pas vu le jour avec le drame du Heysel – et ne s’est pas éteint avec lui – mais ce qu’il s’est passé en ce triste soir de mai 1985 a représenté une rupture certaine. Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique avec brio que c’est souvent le surgissement et le dépassement d’un seuil que l’on n’avait pas vu venir qui entraine des changements de grande ampleur. Dès lors, je crois être fondé à dire que ce qu’il s’est passé ce soir-là à Bruxelles a constitué le franchissement d’un seuil aux répercussions gigantesques tant sur le football que sur le hooliganisme britanniques. Si l’on veut totalement saisir ce qu’il s’est passé en cette nuit écarlate, il nous faut faire un détour par Rome et mai 1984.

A cette date la finale de la Coupe Européenne des Clubs Champions oppose alors la Roma à Liverpool (déjà) au Stadio Olimpico. A l’issue de la victoire des Reds, des bandes de supporters de la Roma avaient assailli ceux de Liverpool, les obligeant à rebrousser chemin jusqu'à leurs hôtels. Beaucoup de fans avaient été attaqués, battus et blessés. Face à la violence de certains tifosi romains, la plupart des conducteurs de bus refusent de prendre en charge les supporters liverpuldiens. Cette agression en bonne et due forme des supporters anglais par des enragés romains a engendré un fort ressentiment de la part des hooligans anglais prêts à s’allier pour se venger lors de la finale 1985 au Heysel, finale qui opposait la Juventus à Liverpool. C’est dans ce contexte que les hooligans anglais chargent en direction des gradins du bloc Z, qui devaient être occupés par des Belges neutres mais où se trouvent de nombreux tifosi italiens. Quelques gendarmes postés dans un couloir de séparation entre les deux groupes sont rapidement débordés. Cette prise de tribune aboutit à l’écrasement de nombreux Italiens et Belges contre les grilles de la tribune. Le bilan est très lourd, s’élevant à 39 morts. Il aurait pu l’être encore plus si les autorités policières belges n’avaient pas réussi à empêcher les tifosi italiens présents dans la tribune en face de descendre sur la pelouse pour en découdre. Il aurait également pu être moins morbide si les autorités policières en bas de la tribune funeste avaient ouvert les grilles. Ce drame horrible aura pour conséquence la prise de conscience globale du problème hooligan et l’exclusion des clubs anglais de toute compétition européenne durant cinq années.

 

 

Le football debout malgré tout

 

Malgré le drame, malgré l’horreur, malgré le sang et les larmes, la finale opposant Liverpool à la Juventus s’est tout de même déroulée. Beaucoup ont pu critiquer le fait que le match se soit tenu dans ces conditions, certains affirmant que l’infamie s’est ajoutée au malaise lorsque les joueurs de la Juventus ont effectué leur tour d’honneur à la fin du match. La réalité est bien plus complexe et réside principalement dans le fait que ce sont les autorités qui ont exigé à la fois que le match se tienne et que les joueurs de la Juventus fassent leur tour d’honneur afin de pouvoir exfiltrer les supporters et préparer le dispositif sécuritaire à l’extérieur du stade. D’aucuns ont vertement critiqué Michel Platini pour avoir hurlé après avoir inscrit son penalty, ce à quoi il a répondu « Ceux qui me reprochent cette joie n'ont jamais marqué un but de leur vie ».

 

Par-delà les raisons de sécurité qui ont fait que le match s’est tout de même tenu, je suis enclin à voir dans la tenue dudit match un formidable message d’espoir en même temps qu’un symbole affirmant que la haine ne ferait jamais plier nos genoux. Un peu comme les naissances dans les maternités la nuit-même d’un attentat nous notifient que la vie prend toujours le pas sur la mort, ce match tenu et cette joie presque enfantine de Platini sur son but sont là pour nous rappeler que notre amour du football doit toujours surpasser la peine, la haine, les larmes et les cicatrices – ce qui n’empêche pas de se remémorer le drame un peu comme Michel Platini qui a toujours refusé de remettre les pieds dans le stade. Le meilleur hommage à rendre aux victimes n’est-il pas finalement de réaliser ce pour quoi elle s’était déplacée ? Plus tard le Heysel a changé de nom pour devenir Stade du Roi Baudouin en hommage à l’ancien monarque belge, un peu comme si la mort avait fait sien ce stade. Ce drame ne l’a pas empêché d’accueillir en 2000 l’un des matchs les plus intenses de l’histoire des championnats d’Europe avec la demi-finale opposant le Portugal et la France. Etymologiquement, le mot symbole dérive du grec ancien symbolon qui signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. A y regarder de près, il semblerait bien que le Heysel/Stade du Roi Baudouin soit désormais un symbole nous incitant à nous rappeler des ravages du hooliganisme et nous appelant à s’unir pour lutter contre ce fléau afin que le football demeure toujours une fête.

 

 

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