Maracanã, le tombeau des espoirs brésiliens

Il est des stades qui sont non seulement absolument mythiques mais présentent en outre une capacité d’attraction absolument démentielle. A Paris et dans sa banlieue proche, le Parc des Princes joue assurément ce rôle d’aimant. Plus au sud, dans ma Provence natale, le Vélodrome est l’édifice sportif à l’ombre duquel tous les minots ou presque grandissent en rêvant d’y fouler la pelouse – le stade Alexis Caujolle situé en face du Vel jouant le rôle de symbole de cette attraction incroyable. Il est des stades encore plus mythiques qui n’attirent pas seulement les rêves des enfants locaux mais de tout un pays, ainsi en est-il assurément du Maracanã, peut-être le plus mythique des stades du monde.

Le stade – dont le nom officiel est Estádio Jornalista Mário Filho (en hommage au journaliste sportif et écrivain du même nom) depuis 1966 – inauguré en 1950 pour la première coupe du monde accueillie par le Brésil a longtemps été le plus grand stade du monde avec une capacité de 200 000 places (capacité parfois dépassée par l’afflux de personnes). Si le Maracanã est aujourd’hui connu pour être le théâtre de l’affrontement des grandes équipes du championnat carioca lors de matchs de prestige – à la fois pour les matchs de championnat et pour ceux de Copa Libertadores – il est aussi synonyme de grande souffrance pour le peuple brésilien, pour ceux que l’on présente comme les rois du football mais qui n’ont jamais réussi à être prophète en leur pays.

 

Le pêché originel

 

Conçu pour accueillir la coupe du monde 1950, la première au Brésil, le Maracanã devait être le lieu de la consécration de la sélection brésilienne. Après la victoire uruguayenne lors de la première édition du mondial et la Deuxième guerre mondiale, les Auriverde (qui ne le sont pas encore, nous y reviendrons) démarrent la compétition avec la ferme intention de s’imposer à son issue et de provoquer la liesse dans un pays qui n’attend que ça. Contrairement à toutes les autres coupes du monde de l’histoire, l’édition 1950 désigne son vainqueur à l’issue d’une phase de poule. Malgré ce format, le dernier match de la compétition fait office de finale entre l’Uruguay et le Brésil. Les locaux devancent leurs adversaires d’un point et n’ont donc besoin que d’un match nul pour être sacré. Il va sans dire qu’hormis les Uruguayens, personne ou presque ne voit le titre échappé à l’équipe locale.

 


Pour aller plus loin : Maracana, grandeur et décadence.


 

Après une outrageuse mais stérile domination en première période, les Brésiliens parviennent finalement à ouvrir le score dès le retour des vestiaires et personne ne donne alors cher de la peau des Uruguayens complètement asphyxiés, un peu plus d’une demi-heure plus tard la fête dans le stade a pourtant laissé place à la consternation après le deuxième but uruguayen inscrit par Ghiggia au grand dam des supporters présents dans le stade et, selon la légende, d’un Jules Rimet n’ayant prévu qu’un discours portugais pour la remise du trophée. Malgré les assauts de la sélection brésilienne en fin de match, l’Uruguay remporte son deuxième trophée mondial et plonge tout un pays dans le désarroi.

Le ciel tombé sur la tête

 

Entré dans l’histoire du football, ce match est désormais connu sous le nom de Maracanaço (choc du Maracanã en version française) et cette dénomination n’a rien d’usurpé tant les conséquences de cette défaite vont être dramatiques dans le pays en provoquant une vague de suicides – dont l’un directement dans le stade – et la résurgence du racisme dans un pays pas connu pour sa tolérance à cette époque-là. L’écrivain Marcos Guterman parlera d’ailleurs de ce match comme d’une « tragédie raciale », les joueurs noirs ayant été jetés en pâture à la vindicte populaire et se retrouvant expulsés de l’équipe lors de la coupe du monde 1954. Le gardien noir Barbosa sera le symbole de ce déferlement raciste et subira toute sa vie les conséquences de cette défaite si bien que peu avant sa mort il déclara que si la peine maximale au Brésil était de 30 ans, lui avait été condamné à perpétuité après ce match. La sélection brésilienne abandonnera également définitivement la couleur blanche de son maillot pour adopter le vert et jaune désormais caractéristique de la Selecao.

64 ans et 15 compétitions séparent le Maracanaço de la deuxième coupe du monde accueillie par le Brésil en 2014. L’objectif de tout un pays était alors de balayer cette malédiction et d’enfin remporter le trophée suprême au pays dans ce stade maudit qu’est le Maracanã, lieu où s’est déroulée la finale. Si 1950 fut un tremblement de terre pour la sélection brésilienne, 2014 est assurément une réplique de ce séisme tant l’humiliation face à l’Allemagne à Belo Horizonte fait écho au Maracanaço. Cette fois-ci le Maracanã ne fut pas le théâtre d’un désastre mais bien plutôt le symbole d’un rendez-vous manqué. Tout juste ce désastre fut-il rendu un peu moins lourd à porter par le fait que l’équipe allemande ait empêché l’Argentine de s’imposer en terres brésiliennes. Ce n’est que deux ans plus tard que le Maracanã a enfin souri aux Brésiliens lorsque l’équipe olympique a battu l’Allemagne au bout d’une finale crispante et très chargée émotionnellement, permettant ainsi au Brésil d’emporter la première médaille d’or de son histoire dans cette compétition. Quand bien même les larmes de Neymar et consorts en ont dit long sur le soulagement de tout un pays d’avoir pris une forme de revanche sur le bourreau allemand en même temps que d’avoir partiellement vaincu la malédiction du Maracanã, cette dernière ne sera rangée dans la catégorie des anecdotes historiques qu’une fois les Auriverde champions du monde sur cette pelouse. Rendez-vous en 2078 pour le troisième chapitre de l’histoire ?

 

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