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La bâche de la discorde ou le grand enfumage

Si l’on voulait paraphraser un philosophe alors âgé de seulement 29 ans au moment d’écrire son premier essai, on pourrait dire que pour la plupart des grands médias et pour les instances sportives de ce pays, il n’y a qu’une seule question vraiment sérieuse, celle de savoir comment taper sur les Ultras. Le reste, savoir s’il est normal d’attenter aux libertés individuelles, de prononcer des sanctions collectives toujours plus absurdes et d’interdire de déplacement sans aucune raison les supporters d’un club visiteur, tout cela passe après pour ces tristes sires qui ont pour seul objectif d’être les fossoyeurs d’un football populaire, celui que nous chérissons tant. Ce philosophe, c’est Albert Camus, grand passionné de football et qui, nous le verrons, nous permettra d’éclairer d’une toute autre lumière les évènements de Montpellier – puisqu’il faut bien les appeler ainsi – et leur traitement médiatique.

Dimanche dernier donc, le Montpellier Hérault Sporting club recevait le Nîmes Olympique dans un match qui s’annonçait bouillant pour parler de manière euphémique. Premier derby depuis très longtemps, retour des Nîmois dans l’élite du football, présence sur le banc de Montpellier d’un entraineur ayant joué pour le club et inscrit un but décisif lors du dernier affrontement entre les deux clubs, tout ou presque était réuni pour faire de ce match une de ces fêtes explosives, de celles qui font tout le charme du football en nous rappelant son caractère rétif à toute aseptisation. Toutefois, l’élément le plus inflammable était sans conteste le vol quelques semaines auparavant de la bâche de la Butte Paillade par les Gladiators nîmois. C’est précisément le brandissement d’une partie de ladite bâche par les Ultras nîmois qui a provoqué les incidents dont il est question depuis plusieurs jours maintenant.

 

Les chiens lâchés

 

Avant de continuer plus en avant il me faut, je crois, effectuer quelques rappels sur les codes de la culture Ultra. Nombreuses sont effectivement les personnes – du joueur du MHSC Mollet à Daniel Riolo en passant par toute une foultitude de personnes – à ne pas comprendre voire à regarder avec dédain la réaction des supporters de la Butte Paillade descendus de leur tribune. Pour bien saisir les raisons de leur colère, il convient de rappeler à quel point la bâche d’un groupe Ultra est constitutive de son identité. Se la faire dérober, c’est perdre une partie de son âme en quelque sorte et constitue une humiliation assurée dans le monde Ultra et ce, d’autant plus que les mesures de sécurité actuelles rendent plus compliqué que jamais le vol d’une bâche à un groupe rival. En ce sens, c’est à un véritable coup de force en même temps qu’une humiliation profonde auxquels nous avons assisté dimanche dernier. Quand les Gladiators nîmois ont dégainé la tête du diable (symbole de la Butte) et déroulé un « Le diable n’habille plus la Paillade » taquin alors même que leur équipe venait d’encaisser un 3ème but, ils ont remporté une victoire symbolique presque absolue sur la Butte Paillade.

Une fois ces quelques considérations établies il nous faut revenir sur les événements effectifs pour mieux déconstruire le discours odieux qui se propage depuis dimanche. Très concrètement que s’est-il passé à la Mosson dimanche après midi après le 3ème but montpelliérain ? Quelques supporters de la Butte Paillade sont descendus de leur tribune sans pénétrer sur la pelouse et sans commettre de violence physique à l’égard des stadiers. Est-ce anodin ? Non. Cela vaut-il pour autant d’hurler au loup et d’avoir interrompu le match durant 30 minutes ? Non plus. Pourtant, dès dimanche, c’est à un unique son de cloche que nous avons eu droit. Cédant à la tentation millénaire de suivre la meute et d’hurler avec les loups, politiciens, journalistes et tout un tas de personnes se sont empressés de tomber à bras raccourcis sur les supporters montpelliérains tout d’abord, sur les Ultras plus largement derrière. Il faut dire que cet incident tombe à point nommé à l’heure où la criminalisation des Ultras gagne en vigueur et où les préfets et les instances nationales sont à la recherche de nouveaux éléments à charge contre le foot populaire.

 

 

De l’art d’enfumer

 

L’un des principaux points de tension entre les instances et les groupes Ultras réside sans conteste sur la question des fumigènes et de tous les engins pyrotechniques. Si promptes à fustiger l’utilisation de ces engins – officiellement pour leur dangerosité mais bien plus assurément en raison de la fumée produite et des coups d’envoi retardés – les instances nationales (LFP ou préfets) sont pourtant les premières à tenter de nous enfumer. Il devient plus qu’urgent de dissiper cette fumée pour mieux faire apparaitre le vrai visage de ces instances, celui de structures entièrement soumises au foot business et ayant déclaré la guerre au football populaire. Depuis dimanche nous entendons le sempiternel refrain de la violence des Ultras. Dans un discours à l’Assemblée nationale demeuré célèbre, Jean Jaurès en juin 1906 parle de la violence ouvrière et patronale. Je crois que ce discours nous permet d’éclairer la situation actuelle. « La violence, s’écrit-il, c’est chose grossière palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert ». Plus loin le dirigeant socialiste ajoute : « Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité ».

Il ne me parait pas absurde de faire un rapprochement entre les Ultras et les ouvriers dans le discours de Jaurès. Tout comme les ouvriers peuvent faire preuve de violence par moment, les Ultras ne font souvent que répondre à la violence symbolique qui leur est faite. Des interdictions de déplacement aux privations de libertés individuelles en passant par les sanctions collectives odieuses, c’est à un système bien en place auquel nous faisons face. Parler de la violence des Ultras est un bien commode prétexte pour éviter d’évoquer des problèmes bien plus profonds. Dimanche, certains supporters sont descendus de leur tribune à Montpellier mais surtout, dimanche, un grillage a cédé sous le poids des supporters faisant des blessés. Comme à Amiens la saison dernière, l’on voudrait passer sous silence ou presque ce fait dramatique et nous faire croire que tout ceci est la faute des supporters. Voilà à quoi sert de clouer au pilori les Ultras, mieux éviter de parler de ses propres responsabilités. Cela est à la fois honteux et très dangereux.

 

Dans L’Homme révolté, Albert Camus traite de la violence et de sa légitimation tout au long de son raisonnement. Il aboutit à une conclusion avec laquelle je suis en total accord. « Je crois que la violence est inévitable. […] Je ne dirais donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence. Elle est à la fois nécessaire et injustifiable. Alors, je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel, précisément, et la resserrer dans les limites qu’on peut. Cela revient à dire qu’on ne doit pas lui donner de significations légales ou philosophiques ». Le philosophe franco-algérien est très clair : la violence ne saurait être justifiée mais elle est en même temps inévitable. Il nous faut, je crois, le relire avec attention et acuité pour bien comprendre à quel point la violence avec laquelle on nous bassine n'est qu'un vulgaire cache-sexe. Le même auteur fait dire à Jean-Baptiste Clamence dans sa Chute, « maintenant encore, les matches du dimanche, dans un stade plein à craquer, et le théâtre, que j’ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits du monde où je me sente innocent ». Empêchons-les de nous enlever cette innocence par leur politique hostile au foot et tribunes populaires, puisque là est sans doute le seul problème philosophique vraiment sérieux.

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