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Loujniki, l’ombre soviétique

Pour une bonne part des Français, le stade Loujniki est désormais synonyme de triomphe absolu. C’est effectivement sur la pelouse de ce stade mythique que les Bleus de Didier Deschamps ont remporté la coupe du monde en juillet dernier. Loin d’être donnée favorite, l’Equipe de France aura su contrecarrer la malédiction qui semblait frapper les Français en Russie, depuis la désormais célèbre Bérézina napoléonienne. Si le stade qui accueille les matchs de l’équipe nationale de Russie a également été le théâtre de l’exploit de la Sbornaya face à l’Espagne, il demeure avant tout mythique pour la forte charge symbolique et politique qu’il porte.

Nommé Stade Central Lénine de sa création à la chute de l’URSS en 1992, le Loujniki est effectivement intimement lié à l’instrumentalisation politique du football par le régime soviétique. Sa construction monumentale en 1955 répondait effectivement à un objectif de grandeur via les grands travaux menés par Staline avant sa mort en 1953 et prolongés par ses successeurs. Quelque peu rétifs au football à l’origine, les dirigeants soviétiques vont rapidement comprendre à quel point ce sport est stratégique et s’en saisir.

 

Le Dinamo en porte-étendard

 

Peu après la révolution de 1917, l’armée impériale (les fameux Blancs) opposée aux Bolcheviks mène une guerre civile pour empêcher que les Rouges ne prennent le contrôle du pays. Dans cette lutte acharnée, la Tcheka (police politique ancêtre du KGB) est d’une utilité certaine. Dans les années 1920, l’éducation physique rendue obligatoire aboutit à la création de l’ancêtre du CSKA par l’Armée. La Tcheka ne compte bien évidemment pas laisser la primauté du football à l’armée et crée le Dinamo. Placé sous le contrôle du terrifiant Beria, le Dinamo va devenir une machine de guerre au sein de l’URSS et plus particulièrement à Moscou – ce qui n’est guère surprenant lorsque l’on sait que Beria est celui qui a mené les purges staliniennes ou le massacre de Katyn.

Très rapidement les oppositions sportives vont se transformer en simple prétexte pour opposer armée et police politique. C’est dans cette optique qu’il faut voir l’acharnement de Beria à vouloir battre le CSKA, club de l’armée, mais aussi le tout puissant Spartak qui évolue à l’heure actuelle souvent dans l’enceinte du Loujniki. Dès lors que les oppositions sportives servent à masquer les divergences entre les entités étatiques qui se mènent une lutte féroce, il faut comprendre que les rivalités dépassent le simple cadre sportif et peuvent aboutir à des purges monumentales. Les stades deviennent donc tout à la fois un lieu de catharsis en même temps que les endroits privilégiés de la surveillance des adversaires politiques ou militaires. Le stade Loujniki n’échappe pas à la règle dès son inauguration et demeure sans doute aujourd’hui l’un des stades où les murs ont encore le plus d’oreilles aujourd’hui.

 

Du rouge à l’écarlate

 

Véritable vitrine du sport soviétique, le Stade Loujniki va malheureusement devenir un symbole de la mauvaise gestion des foules en 1982. Le Spartak Moscou reçoit alors le club hollandais du Harleem pour le compte des 16èmes de finale aller de la coupe de l’UEFA. Ce qui aurait dû une grande fête ponctuée d’une victoire des locaux va finalement se transformer en drame absolument horrible. Dans des conditions hivernales extrêmes, le Spartak s’impose deux buts à zéro face aux Néerlandais et c’est précisément le deuxième but qui va induire le drame. Alors que de nombreux spectateurs quittent le stade peu avant la fin du match les locaux inscrivent un deuxième but. Attirés par les clameurs du stade, les spectateurs sur le départ rebroussent chemin. Les autorités refusent d’ouvrir les portes du stade et les spectateurs sur le retour tombent nez à nez avec ceux quittant le stade.

 

Le couloir unique par lequel les spectateurs passent se transforme alors en charnier et le mouvement de foule fait un nombre de victimes encore approximatif à ce jour. Parce que là est effectivement l’autre particularité de ce drame, la communication qui en a été faite en URSS. Les autorités, coupables de ne pas ouvrir les portes, font tout pour étouffer le drame. La première version et le premier bilan font état de seulement 3 décès mais l’Etat revoit son bilan quelques jours après pour porter le nombre de victimes à 66. Sept années plus tard, une enquête indépendante fait état de 340 morts. Sovietsky Sport écrit alors que « le secret de Loujniki » demeure dans la mesure où les archives ne sont pas ouvertes. Par-delà le drame humain que constitue la catastrophe de Loujniki, celle-ci souligne à quel point la propagande fut intense au sein de l’URSS. Toutefois, le Loujniki eut beau être quadrillé par les services secrets pour traquer les opposants, la masse de personnes présentes permettait d’échapper partiellement et durant un temps à la surveillance massive menée par les autorités soviétique. Rarement, le football aura été autant une échappatoire que dans les stades soviétiques.

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