TLMSF interviewe Thierry Guillou, auteur de "Football et Formation, une certaine idée du jeu"

Thierry Guillou est éducateur au SM Caen. En janvier 2018, alors qu'il est encore en poste au FC Lorient, il dévoile  Football et formation, une certaine idée du jeu. Chantre d'un football esthétique où la passe et le collectif sont sacralisés, Thierry Guillou revient sur la détection, la révélation et l'inscription des talents dans un projet de jeu collectif. Au-delà du prisme du résultat, l'ancien Merlu lance un cri du coeur au football comme émotion et comme partage.

Tu insistes vraiment sur la beauté du jeu, le plaisir des enfants sur le terrain. Quelle place accordes-tu au résultat par rapport à ce plaisir ?

Je ne souhaite pas que le livre soit interprété comme un ouvrage qui dit qu’il faut à tout prix bien jouer même si on perd. En revanche, la victoire est valorisée par la qualité du jeu. Lorsque Jorge Valdano était entraîneur du Real Madrid, il avait mentionné, après une défaite de son équipe lors d'un match pourtant très abouti, que « lorsqu’on joue comme ça, il est permis de perdre ». Je suis très porté par ce qui est beau, ce qui est relatif à l'art, à l’esthétisme car cela me touche. Pour moi, le foot, c’est pareil.

"On ne regarde pas les matchs, on regarde le score". Christian Gourcuff, un des inspirateurs de Thierry.

Le 15 juillet 2018, la France obtenait sa deuxième étoile en Russie. Le pays était en liesse et un sentiment de fierté rayonne depuis dans l'Hexagone. Cependant, des voix se sont élevées pour parler du style de jeu de l’Equipe de France. Qu’est-ce que tu en as pensé?

C’est une victoire qui manque de saveur peut-être... On est tous contents, tous fiers de la victoire française. Il y a certaines valeurs qui ont été véhiculées notamment des valeurs de solidarité, de groupe qui sont importantes dans la vie de tous les jours. On a vu un sentiment de fraternité dans les rues, de l’émotion à travers les résultats. Cependant, avec un regard plus critique et plus technique, on peut être déçu de ce qu’on a vu. Ca a manqué de saveurs par moments. Avec la qualité des joueurs présents, il y avait vraisemblablement moyen de remporter la Coupe du Monde de manière ‘plus élaborée’.

 


Le livre "Football et formation, une certaine idée du jeu" est disponible sur livres-de-foot.fr.


 

Ne pourrait-on pas voir un semblant d’amélioration à l’avenir?

Il y aura peut-être des évolutions au gré des nouveaux joueurs qui intègreront l’équipe mais le style ne changera pas fondamentalement. C’est un style qui a gagné donc le sélectionneur va sûrement conforter ce qui a marché. Le jeu restera basé sur une solidité défensive avec une exploitation rapide des contre-attaques.
Didier Deschamps a pris le contrepied des équipes qui harcelaient et qui allaient chercher comme Liverpool ou Manchester City en proposant un bloc beaucoup plus bas.

Revenons au thème central de ton livre, la formation. Tu présentes le Barça comme un modèle à suivre. Cependant, on a l'impression que la Masia n'arrive plus à faire émerger des joueurs de top niveau. Si on fait un parallèle avec le Barça de Guardiola, le modèle semble s'essouffler. Comment l’expliques-tu?

Ce n’est pas leur système qui s’est épuisé. Le FC Barcelone n’a pas renouvelé ce système qui gagnait. Ils n’ont pas su gérer la relève de leur génération dorée. Le club s’en est détourné et a aujourd’hui du mal à relancer la machine. C’est toute une politique qui devient plus instable. C’est tout l’inverse de l’équipe de France de handball managée par Claude Onesta qui a toujours su alimenter le réservoir de l’équipe nationale par des jeunes qui profitent de l’expérience des anciens. Ils arrivent donc à durer au très haut niveau avec des joueurs qui sont pourtant différents. L’Allemagne par exemple n’a pas su le faire à la Coupe du Monde 2018.

L'exemple de l'Équipe de France de hand est intéressant. Dans le foot, on observe naturellement des cycles de formations efficaces chez les clubs français (OGC Nice, OL). C’est un process qui a besoin d'huile en permanence.

Prenons l'exemple de l'OL. Lyon arrive à révéler de nombreux joueurs de très haut niveau. Toutefois, ils éprouvent plus de difficulté à pérenniser, sur plusieurs saisons, leurs jeunes joueurs au sein de leur effectif professionnel pour performer ainsi significativement au niveau européen. Ils maintiennent un très bon niveau national mais à l’échelle européenne, ce n’est pas encore le cas.

Certains clubs revoient leur stratégie et se rabattent sur leurs centres de formation. D'autres adoptent des stratégies pour recruter des pépites et les former (AS Monaco, Luis Campos au LOSC)...

La vocation de la formation a évolué. L’idée de récupérer un jeune joueur à un âge bas et l’amener à l’équipe première, c’est quelque chose de valorisant pour le club, son identité et même sa performance. On s’est globalement un peu détourné de ça. Aujourd’hui, la formation est surtout un moyen de générer des bénéfices et de faire des plus-values avec la spéculation sur les transferts. La vocation a changé et c’est ce qui me contrarie. Le recrutement post-formation de joueurs de 17, 18, 19 ans, qui peut être complémentaire d’une réelle politique de formation, est, selon moi, moins valorisant et emprunt de beaucoup moins de charme.

 

Est-ce que certains clubs ne se sont pas sentis obligés de s'appuyer sur la formation (à cause d'une descente, de difficultés financières) ? La formation n’est-elle pas un moyen de subsister financièrement et sportivement ?

La manière la plus efficace de faire rentrer de l’argent dans les caisses, c’est la vente des joueurs. Pour que la plus-value soit la plus importante, la manière la plus rentable est de former des joueurs. Ce n'est pas la billetterie, ni le sponsoring qui va permettre de gagner beaucoup d’argent, c’est la vente des joueurs. Les moyens de financement pour les clubs français proviennent essentiellement de la formation. En France, il y a un savoir-faire et une demande des clubs étrangers. Aujourd’hui, les enjeux financiers sont plus en plus importants mais c’est une question de volonté de la part des clubs.

 

Tu sacralises la passe et le plaisir à jouer ensemble. Tu critiques l'explosion de l'individualisme dans le foot. Ce dernier n'a-t-il pas pris (beaucoup) trop de place dans le foot moderne ?

L’individualisme a certainement encore de beaux jours devant lui dans le football. Faut-il l’accepter ? Non, surtout pas ! Il faut composer avec mais il ne faut pas renier les valeurs collectives du foot. Si on y croit, il faut les entretenir.

Les agents sont devenus des pièces maîtresses du jeu...

Ils travaillent dans l’intérêt d’un joueur, pas dans celui du club ou de l’entraîneur. Automatiquement, ils ne voient l’intérêt que d’un individu. Ils interviennent sur les clauses contractuelles souvent individuelles, sur les primes... C’est leur métier. Mais ils ont aussi une responsabilité importante sur les choix ou les comportements des joueurs. C’est sur ce point que ça peut devenir problématique.

Il faut fermer les yeux sur l'argent pour l'argent pour bien former ?

Non, pas du tout ! Ce n’est pas irrémédiable sinon ce serait dramatique. Ca va être difficile de résister à la marchandisation des jeunes. Il y a un gros travail éducatif à faire. Il faut éviter au maximum de polluer les jeunes joueurs avec des histoires de grandes personnes (contrat, sponsoring, négociation). Ils doivent rester attirés avant tout par le jeu. C'est ce désir qui doit les habiter. Les parents, les joueurs, les éducateurs doivent être éduqués. C’est un problème d’ordre sociétal qui ne touche pas uniquement le football. L’argent fait souvent tourner la tête.

Pourtant, la FIFA et l'UEFA essaient de lutter contre ces pratiques...

(Il coupe) Les règles sont tout le temps détournées.

Tu dis également dans ton livre qu'il n'y a pas eu de "thématique jeu" abordée lors des États généraux du football français en 2010. Penses-tu que la Fédération place davantage le jeu au coeur des débats aujourd'hui ? 

On fonctionne à partir dun système dans lequel il n’y a pas beaucoup de place laissée à la créativité ou à la singularité de chacun. Ce système ne permet pas assez l’émergence de profils différents.

 

Qu’est ce qui t’insupporte le plus dans le foot?

C'est assez classique mais je vais dire la médiocrité technique de certains matchs. Des fois, je regarde 20 minutes d’un match et je n’y prends aucun plaisir. Je préfère faire autre chose même si je suis un passionné. La Ligue 2 est très difficile à regarder par exemple.

Certaines personnes disent que la L2 est rude et nécessite un profil de joueurs bien définis. C'est presqu'un archétype d'équipe avec des joueurs costauds et qui n'ont pas peur d'aller au combat.

Dans ce cas, il faut prendre le contrepied pour gagner. Il faut faire différemment. Si tout le monde adopte le même fonctionnement avec les mêmes profils de joueurs, pourquoi seriez-vous plus performant que les autres ? Si tu veux changer les choses, commence par toi et ne fais pas comme tout le monde.

"Le football mérite certainement une approche du jeu plus profonde et plus élégante car le 'succès n'est pas un objectif mais une conséquence'". Thierry Guillou, inspiré par Reynald Denoueix

Tout comme Christian Gourcuff, Jean-Marc Guillou est une personne importante dans ton parcours footballistique. Tu peux nous en dire un peu plus ?

J'ai eu l'occasion de voir son fonctionnement lors de mes déplacements en Afrique (ndlr. Thierry s'est rendu plusieurs fois sur le continent au Zimbabwe, Ghana, Mali et a été entraîneurdes U17 du Burundi). J’ai une sensibilité proche de la sienne. Lorsque je lis son interview dans  Magique Système, je retrouve plein de concordance avec les propos de mon livre.

En une phrase, pourquoi il faut lire Football et Formation, une certaine idée du jeu ?

C’est pour les personnes qui veulent lire et vivre le football. Il n’y a pas d’histoire d’argent, de transferts. C’est le football pour le football.

 

Avec Football et formation, une certaine idée du jeu, Thierry Guillou signe un splendide manifeste sur la formation et l'éducation des jeunes au collectif. Plaisir de jouer ensemble, révélation des talents, perception du jeu, Thierry Guillou dresse une fresque complète sur sa vision du foot et son évolution. Une certaine idée du jeu et du football.

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