La Super League, Brutus et l’hypocrisie

Depuis le lancement de la deuxième saison des Football Leaks, l’attention est surtout portée sur les informations révélées sur les clubs. En France tout du moins, ladite attention se focalise principalement sur le PSG – pour des sujets plus ou moins pertinents, nous y reviendrons dans un papier suivant. Il est compréhensible que les regards se tournent principalement sur le club de la capitale étant donné qu’il est aujourd’hui la principale puissance footballistique du pays. Il est, comme je l’ai expliqué lors du premier épisode de cette série consacrée aux Football Leaks, toutefois, dangereux de se focaliser uniquement sur le PSG en cela que les révélations concernent un nombre important de clubs et qu’elles sont bien plus révélatrices d’un système global que de l’égarement de certains clubs. A cet égard, la volonté de créer une Super League est assurément le symbole le plus éclatant.

Dans un  article très dense et très bien documenté, Mediapart révèle effectivement que la réforme de Ligue des Champions qui est entrée en vigueur cette saison – qualification directe des 4 premiers des 4 meilleurs championnats européens notamment – est le fruit d’une menace formulée par les mastodontes du football européen afin de retirer toujours plus de revenus. Malgré cette victoire acquise au prix de manœuvres bien peu éthiques, nous y reviendrons au cours de ce papier, les plus gros clubs du Vieux Continent pourraient tout de même être tentés de créer cette Super League tant leur voracité est grande. Toute cette stratégie est marquée du sceau de l’hypocrisie et de l’indécence en même temps qu’elle s’inscrit pleinement dans l’ère du temps politico-économique.

 

Le capitalisme néolibéral adapté au football

 

Nombreux sont les observateurs à nous expliquer chaque été lorsque le mercato s’ouvre et que des sommes toujours plus grandes sont échangées entre club que le football est devenu complètement fou, qu’il représente désormais une bulle qui finira par exploser. Cet argumentaire adossé à l’inflation des prix des transferts sert assurément à démontrer que le football est devenu complètement irrationnel par rapport à l’économie « réelle ». Je suis de ceux qui considèrent que ce genre de discours est empli de fadaises et de mensonges savamment distillés pour faire avancer un agenda néolibéral sur l’ensemble de la planète. A y regarder de plus près dans cette histoire de Super League, l’on constate effectivement que les clubs les plus riches du Vieux Continent n’ont fait qu’appliquer au football européen deux des éléments constitutifs de la période politico-économique que nous vivons actuellement : l’oligarchie des lobbies et la redistribution à l’envers.

En noyautant l’ECA (le syndicat européen des clubs de football professionnel) par l’intermédiaire du président du Bayern Munich Karl-Heinz Rummenige alors président du syndicat – nous y reviendrons dans la partie suivante – ce qu’il convient de définir comme un cartel a réussi à faire pression et à faire céder l’UEFA alors dans une période de transition entre le départ de Platini et l’arrivée de Ceferin. Organisés comme les lobbies de tel ou tel secteur, ces clubs ont défendu avec hargne et menaces leur position pour réaliser un véritable hold-up. Parce que c’est là le deuxième point qui rapproche la menace de Super League brandie, les résultats obtenus et le capitalisme néolibéral actuel. La grande caractéristique de ce début de XXIème siècle est effectivement le creusement des inégalités et le cartel a adapté cette caractéristique au football puisque leur but a été de saccager la solidarité financière qui existait dans le football européenne, solidarité imparfaite mais qui avait le mérite d’exister : l’augmentation des revenus des super riches en LDC est financé par une baisse de la dotation des clubs disputant l’EL, l’équivalent de la suppression de l’ISF en même temps que de la baisse des APL en somme.

 

De l’hypocrisie

 

Pour réaliser ce qu’il convient d’appeler un braquage, ce cartel a fait preuve d’une double hypocrisie. La première, la plus évidente est de voir que les tenants d’une telle Super League, les moteurs de ce projet de chantage – qui pourrait finir par ne plus en être un si une telle ligue fermée voyait le jour, ce qui n’est pas à exclure – sont le Bayern Munich et la Juventus Turin. Si la situation n’était pas si dramatique elle pourrait prêter à sourire. Pour bien saisir l’hypocrisie des deux moteurs de ce projet, il faut remonter quelques mois en arrière et revenir au moment du transfert de Neymar. Le Bayern et la Juventus étaient alors les principaux pourfendeurs du club parmi les clubs les plus riches. S’opposant au club de la capitale française, les deux prétendaient défendre une autre vision du football non centré sur l’argent et les deux clubs mettaient en avant leurs transferts peu élevés et leur modération salariale. Dans le même temps, ils poussaient pour empocher toujours plus de revenus.

Le deuxième niveau d’hypocrisie, plus fin mais aussi plus scandaleux, est celui révélé par Mediapart et les Football Leaks. Elle réside dans la manière qu’ont eu les braqueurs de mener à bien leur projet et de menacer l’UEFA pour obtenir une augmentation substantielle de leurs revenus européens. Je le disais plus haut, au cœur de cette machination Karl-Heinz Rummenige est celui qui a porté le masque pour permettre que ce projet aboutisse en étant tout à la fois moteur de ce cartel et président de l’ECA. Dans la Grèce antique, plus précisément dans le théâtre grec – constitué quasiment uniquement de tragédie – le masque avait une double utilité que l’on retrouvait chez notre cartel. La première, celle que tout le monde connaît était une utilité qu’on pourrait appeler esthétique. Il s’agissait évidemment de prendre les traits du personnage joué. Le masque avait donc la dissimulation comme premier objectif. Rummenige a utilisé son poste de président de l’ECA pour rassurer les clubs de toutes tailles alors même qu’il négociait dans leur dos avec l’UEFA. En revanche, le masque avait aussi une autre utilité, plus méconnue, une utilité beaucoup plus pratique. Celui-ci jouait, en effet, le rôle de porte-voix de telle sorte que le masque était nécessaire à l’acteur pour se faire entendre par le public. Là encore Rummenige a profité de son masque de président de l’ECA pour laisser penser qu’il parlait au nom de tous les clubs et donc mieux faire avancer ses idées.

 

Vers la mort du football que nous connaissons ?

 

Malgré leur victoire de 2016, les clubs les plus riches du continent n’ont pas vu leur voracité satisfaite si bien qu’ils envisagent toujours de mettre en place une Super League qui rapporterait bien plus d’argent aux clubs participants (500 Millions d’€ annuels par participant, cinq fois plus que ce que touche le vainqueur de la LDC) et qui pourrait voir le jour dès 2021. Toutefois avant cela, il importe pour ces clubs de faire main basse sur l’argent généré par les coupes d’Europe qui vont drastiquement augmenter (3,2 Milliards annuels contre 2,2 Milliards pour l’édition 2016-2017). La volonté de faire toujours plus de profits pourrait donc aboutir à la création d’une ligue fermée dans un horizon très proche ce qui viendrait mettre à mal de manière radicale le football tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Par-delà le dépouillement des championnats nationaux de leurs meilleures équipes et la fin des coupes d’Europe telles qu’on les connait aujourd’hui, l’instauration d’une Super League aurait évidemment des effets sur la manière d’appréhender le football et les matchs. Puisque par définition, dans une ligue fermée il n’y a pas de relégation ou de promotion, l’instauration d’une telle compétition changerait profondément la face du football et la manière d’aborder les matchs. D’un sport où le résultat a de l'importance l’on passerait alors à une activité très lucrative se rapprochant bien plus du spectacle que du sport, ce qui engendrerait assurément un changement sociologique dans les tribunes, les consommateurs se substituant définitivement aux spectateurs dans un approfondissement de la marche funeste en cours. Ce serait alors assurément, au moins pour une partie, la fin du football tel que nous l’avons connu et aimé, ce football serait alors tué par les clubs qu’il a nourris et faits grandir. Pareil à César il pourrait alors, en regardant ce cartel et leur œuvre, s’écrier « tu quoque mi fili ».

1 comment

  1. Shizao 12 novembre, 2018 at 20:03 Répondre

    Un beau papier, concis et enrichissant via tes parallèles, comme d’hab’.

    Par rapport à cette Super League, je te rejoins totalement. Par contre il s’agirait plus d’une ligue semi-fermée, à l’image de l’Euroleague. Honnêtement, le basket fait presque figure d’ancêtre du football en terme de développement néolibéral du sport. Et j’ai l’impression que l’Euroleague justement peut faire figure d’aperçu de ce que le football européen pourrait devenir.

    Je regarde l’Euroleague, mais je ne suis pas fan de l’aspect semi-fermé justement. Et bon, c’est toujours les mêmes, on va pas se mentir. Grosso modo on va retrouver le Real, le Barça, le CSKA, l’Olympiakos, le Panathinaïkos et Fenerbahçe en playoffs. Pas toujours tous en même temps, le Fener et le CSKA c’est un peu plus récent, mais y a quand même un groupe de réguliers. Le reste est plus ou moins variable. Y a aussi les sponsors directement intégrés dans les noms des clubs (le Barça ou le Pana par exemple). Donc en plus du groupe de puissants que tu décris, il y aurait évidemment ces puissants à l’intérieur des puissants. On irait vers une classification toujours plus poussée, toujours plus prévisible. Après l’Euroleague, ça reste plaisant à regarder. Mais je suis biaisé par le fait que j’ai connu que ce modèle dans le basket, alors que dans le foot, il y a un modèle plus démocratique (et pourtant très loin d’un certain idéal) qui s’effrite sous nos yeux. Même si franchement, la ligue semi-fermée dans le foot, on y est déjà. Là on passerait juste à un modèle plus affirmé, mais au fond, les autres participants, ils viennent récupérer leur fric et faire des matches de gala, éventuellement une surprise et puis ils rentrent à la maison.

    Je serais plus modéré sur le changement sociologique. Aujourd’hui, toujours en prenant en exemple l’Euroleague, tu regardes un match de l’Olympiakos, du Panathinaïkos, de Fenerbahçe ou de l’Etoile Rouge ou du Partizan (quand un des deux y était) : tu verras des ultras. Les mêmes qu’au foot. En revanche oui, un derby d’Athènes, y aura pas de déplacement. Par contre, j’ai l’impression que la répression est un peu moins sévère aussi. Mais en même temps il s’agit pas de la France qui est une triste référence en la matière. Du coup je dirais que dans le cas d’une Super League, ce serait toujours possible de voir les ultras de Dortmund par exemple. Ca dépend des clubs et des pays. Possible que l’institution Super League veuille contrôler tout ça, mais ça ferait aussi partie de leur image de marque, comme Eyraud avec l’OM.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :