Paris sportifs et morts de clubs, le fléau

Eric Mao, ce nom ne vous dit sans doute rien. Personnellement avant de lire  l’article des Football Leaks qui lui était consacré je n’avais jamais entendu parler de lui. L’homme est pourtant à la tête d’un réseau conséquent et a déjà sévi dans plusieurs pays. Tout à la fois agent, dirigeant de club (ce qui est en principe interdit) et surtout organisateur de matchs truqués en lien avec des paris en ligne, le Chinois a déjà été le fossoyeur de plusieurs petits clubs en Europe. C’est précisément parce que ce genre de réseaux agissent dans l’ombre qu’ils sont dangereux à mon sens.

Il pourrait être facile de faire d’Eric Mao une forme de bouc émissaire. Cette posture serait confortable mais il me semble bien plutôt qu’il n’est que l’un des multiples acteurs de cet immense trafic que génère les paris en ligne. Il n’y a pas si longtemps, ce sont des valises enterrées dans des jardins ou la fourniture de prostituées aux arbitres qui permettaient de truquer les matchs mais l’industrie du pari en ligne a attiré des vautours à la recherche de profits rapides et simples. Quoi de mieux finalement pour truquer un match et empocher de rondelettes sommes via des paris que de posséder des clubs rachetés pour une bouchée de pain afin de faire une culbute financière ? Et tant pis si cela signifie la mort desdits clubs.

 

La poupée aux mains de l’assassin

 

Nous avons souvent tendance à dire lors de l’arrivée de tel ou tel investisseur que le club acheté n’est finalement qu’un jouet aux mains dudit investisseur. Les clubs sont souvent présentés comme les « danseuses » de ces personnes fortunées. Rarement cette définition aura aussi bien collé qu’avec l’acquisition de clubs par Eric Mao. La stratégie mis en place par l’organisateur de matchs frauduleux est somme toute assez simple : racheter des clubs de divisions inférieurs en difficulté pour une bouchée de pain, apparaitre dans un premier temps comme le sauveur pour finalement se transformer en bourreau. Après avoir agi de la sorte en Roumanie et en Irlande, Eric Mao prend désormais des précautions et agit sous alias.

La méthode est toujours la même : racheter le club puis forcer les joueurs à perdre des matchs afin de pouvoir empocher des sommes importantes via les paris en ligne. Cette méthode pourrait pourtant rapidement être mise à mal pour peu qu’une régulation efficace existe. Il faut effectivement dire que pareille à la régulation financière, celle sur les paris sportifs est assez lâche et laisse quasiment toute la latitude possible aux investisseurs frauduleux qui voudraient entrer dans cette brèche à l’image d’Eric Mao pour générer des profits très importants. Evidemment, semblable aux médecins de Molière qui pratiquaient la saignée en expliquant que cela sauverait le patient, Eric Mao demande à ses équipes de perdre après avoir apporté des sommes conséquentes en regard du budget de ces clubs là avant de finalement disparaitre et mettre en péril l’existence même du club dans une sorte de remake footballistique de Voldemort s’abreuvant du sang de licorne avant de les laisser morte au fin fond de la forêt interdite.

 

Morts dans l’ombre

 

Par-delà la question des paris frauduleux, ce fléau met en évidence le fait que selon votre statut vous ne serez pas traité de la même manière. Dans une très belle comptine, largement répandue dans ma Provence natale et parlant d’un petit âne gris, la conclusion est aussi glaçante que belle : « Cette vie honorable,/Un soir, s'est terminée./Dans le fond d'une étable,/Tout seul il s'est couché./Pauvre bête de somme,/Il a fermé les yeux./Abandonné des hommes,/Il est mort sans adieux ». Il ne me parait pas absurde de voir dans les clubs siphonnés par Eric Mao et laissés pour morts des avatars footballistiques de ce petit âne gris. Après qu’on leur eut sucé le sang jusqu’à la moelle, voilà qu’on les jette dans un coin pour qu’ils meurent dans l’ombre. Evidemment la question des paris en ligne est importante mais il ne me semble pas qu’elle suffise à expliquer à elle-seule cet état de fait.

Plus précisément, ces méthodes frauduleuses sont bien plus un symptôme que le mal en lui-même. Si ces clubs peuvent se faire littéralement assassiner dans l’indifférence la plus totale c’est bien parce qu’ils évoluent dans des divisions inférieures et que personne sinon leurs supporters ne s’en soucie réellement. Si la même affaire d’investisseur frauduleux – pour des paris sportifs ou pour autre chose – frappait l’un des clubs de première division il y a fort à parier que la mobilisation serait grande pour les sauver. Nous avons d’ailleurs des exemples en France de ce deux poids deux mesures selon le statut des clubs. Alors que la LFP n’a par exemple pas hésité à quasiment assassiner Luzenac après sa promotion en Ligue 2, elle a trouvé mille et une raisons de ne pas faire tomber le couperet pour le RC Lens malgré les problèmes financiers à la fois de Martel et de Mammadov. Finalement, les petits clubs saccagés par Eric Mao sont semblables aux SDF qui peuplent malheureusement nos rues et ne sont, pour beaucoup, plus considérées comme des personnes mais comme faisant partie du décor. Si ces clubs sont les SDF du football, qui fera les maraudes pour empêcher que l’hiver les tue ?

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