Convictions versus passion, l’autre Clasico

Voilà plusieurs semaines que les Football Leaks charrient leur lot de révélations toutes plus consternantes les unes que les autres. Du contournement du FPF couvert par les instances censées être régulatrices à la tolérance vis-à-vis des paris frauduleux qui tuent des clubs en passant par les ambitions de Super League, les quotas ethniques ou encore la traite des jeunes joueurs, nombreuses sont les raisons d’être révulsé face à l’état actuel du football professionnel mondial. Dernière représentation sacrée de notre temps selon Pasolini, il faut pourtant bien reconnaitre que le football semble devenu pareil à la statue de Glaucos, tellement battu par le vent et les intempéries de l’argent qu’il en est devenu méconnaissable, provoquant une certaine gêne.

Presque plus écœurant que les multiples révélations des Football Leaks, les réactions corporatistes visant à détruire le travail d’investigation de Mediapart ou le clubisme exacerbé allant jusqu’à minimiser la présence de quota ethniques sont sans doute ce qui dérange le plus et peut nous faire dire qu’il y a définitivement quelque chose de pourri dans le royaume du football. Epousant parfaitement la marche du système politico-économique en place, le football professionnel semble vouloir la mort de toute autre vision des choses. Haro sur la volonté d’un football populaire symbolisé par la traque aux Ultras. Face à ce flot presque continu d’informations nombreuses sont sans doute les personnes, c’est mon cas personnel, à ressentir le sentiment du vide face à ce sport que nous aimons tant. En d’autres termes, les Football Leaks ne seraient-ils pas le déclencheur d’un clasico plus important encore que Real-Barca en opposant les convictions à la passion ? Dit autrement, comment être de gauche et continuer à aimer ce foot qui a finalement été dénaturé par l’argent qui corrompt tout comme disait Mitterrand dans l’une de ses rares phrases intéressantes ?

L’expérience de l’aliénation

Dans ses théories sur le capitalisme, Marx place au cœur de sa réflexion la notion d’aliénation. Le prolétaire obligé de vendre sa force de travail pour se nourrir se trouve effectivement aliéné au propriétaire des moyens de production qui ne lui donne bien évidemment pas l’équivalent de la valeur qu’il produit mais tout juste de quoi reconstituer sa force de travail. En ce sens, l’aliénation est assurément ce qui caractérise le mieux le capitalisme puisqu’il est immensément complexe de se séparer de ces structures mentales insérées profondément dans nos esprits et de tout simplement parvenir à subvenir à ses besoins sans se faire spoiler. Toutefois, et pour paraphraser Albert Camus, il y a sans doute pire que l’aliénation : la conscience de l’aliénation mais l’incapacité à se défaire de ses liens.

Par extension, il ne me parait pas exagéré de voir dans le rapport au football pour quelqu’un dont les convictions sont ancrées à gauche une forme d’aliénation. Les mots peuvent paraitre forts, ils sont pourtant pesés. Venir au football se fait souvent dès l’enfance, la passion naît presque tout le temps par la transmission d’un proche dans une forme de filiation. Comme je l’ai déjà écrit à de nombreuses reprises l’économie du football peut s’appuyer sur un outil très puissant et qui est tout à la fois intangible et presque infini : la passion que nous avons pour ce sport. Bien évidemment les révélations des Football Leaks ainsi que toute l’atmosphère contemporaine du football professionnel a tout pour dégoûter de ce sport les tenants d’un football populaire et cela vaut pour presque l’ensemble des clubs professionnels. Pourtant, malgré ces injonctions contradictoires, il est très compliqué de se détacher de la Ligue des Champions eu égard à la qualité des matchs proposés. Je ne dis pas que cela est impossible mais bien plutôt qu’une telle position demande une grande force de volonté et provoque quasiment tout le temps un manque difficile à combler par le niveau du football amateur.

Les enfants ont-ils tout simplement grandi ?

Au regard de ces révélations, l’on pourrait se sentir pareil au héros d’Alfred de Musset dans sa Confession d’un enfant du siècle qui contemple les ruines de l’empire napoléonien en lequel il a follement cru et ressent un vide immense face à ce champ de ruines. Oui nous aimons follement le football populaire et nombreux sont sans doute ceux qui souffrent de le voir ainsi travesti et défiguré. Pour autant, ne serions-nous pas plutôt pareils aux anciens enfants de mai 1968 qui des décennies après ce mouvement populaire ont fait le deuil de leurs rêves et de leurs illusions ? Et si le football n’avait pas radicalement changé mais que c’était bien plutôt notre regard sur lui qui avait évolué ? Et si notre regard enfantin et enamouré avait cédé place à la lassitude d’un spectacle qui, dépouillé, de ses oripeaux est assez moche à regarder ? Finalement peut-être que nous avons simplement fait le deuil de notre enfance et que notre regard aigri sur le football actuel en dit plus sur nous que sur lui. D’ailleurs les enfants d’aujourd’hui sont toujours émerveillés devant le football, les yeux d’un minot s’illuminent presque toujours d’étoiles quand il pénètre dans un stade.

Si l’on accepte cet état de fait quelle pourrait être la solution pour échapper au spleen qui semble nous emplir face à ses révélations sinon tenter de retrouver chaque jour un peu plus notre part enfantine. « N’oublie pas l’enfant en toi et les rêves qui l’animaient » rappe Keny Arkana dans Ils ont peur de la liberté. Peut-être voyons-nous se dessiner notre chemin de crête à travers cette maxime magnifique. Après tout, ressusciter les enfants que nous avons été afin de réaliser nos rêves d’antan est peut-être la meilleure des choses qu’il nous reste à faire. Être conscients des turpitudes actuelles du football professionnel mais ne pas sombrer dans la nostalgie et la mélancolie. Plutôt que répéter que c’était mieux avant, concentrons-nous à rendre demain meilleur. Le courage, disait Jaurès dans un discours magnifique, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Sans doute est-il temps de faire preuve de courage. Alors évidemment le risque de n’être que les idiots utiles d’un football business tout puissant et conquérant n’est jamais exclu mais pareil au docteur Rieux mis en scène par Camus dans l’Oran assiégée par la Peste, l’important est assurément de bien faire notre travail et de nous battre vaillamment sans se laisser abattre. Si nous luttons nous pouvons perdre. Dans le cas contraire, nous sommes déjà perdus.

Crédits photo: rebelultra.com

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