sam. Sep 21st, 2019

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Mais on le dit quand même

LFP et lutte contre l’homophobie: vraie prise de conscience ou cheval de Troie anti-Ultras ?

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Mercredi 28 août, il était autour de 21h30 lorsque Clément Turpin a décidé d’interrompre le match opposant l’OGC Nice à l’Olympique de Marseille sur la pelouse de l’Allianz Riviera. En cause, deux banderoles déployées par les Ultras niçois couplées à des chants considérés homophobes par le corps arbitral et le délégué du match. Ce n’est qu’une dizaine de minutes plus tard que le match a pu reprendre, ce qui a ainsi constitué l’interruption de match la plus importante depuis le début de la saison et les consignes données aux arbitres de Ligue 1 et Ligue 2 d’interrompre les matchs en cas de chants ou de banderoles à portée homophobe.

C’est effectivement l’un des nouveaux chevaux de bataille de la LFP – mise sous pression par le gouvernement – celui de la lutte contre l’homophobie dans les stades de foot. L’on se souvient des interventions de la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, sur certains plateaux télé/radio à ce propos il y a quelques mois et les nouvelles directives semblent découler directement de ces prises de position. Depuis le début de la saison nous avons donc vu un nombre assez important de matchs être interrompus (la plupart pour bien moins longtemps que le Nice-OM dont il a été question plus haut) mais également une multiplication des réponses de groupes Ultras à l’égard de cette nouvelle politique dans ce qu’il faut désormais décrire comme une confrontation ouverte entre les instances et les groupes Ultras, confrontation qui n’est finalement que la suite logique des méthodes employées par le gouvernement et son bras armé qu’est la LFP.

Le cas niçois et le reste

Avant d’aller plus en avant et même s’il y aura l’occasion tout au long de ce billet de mettre en avant cela, il me parait important de rappeler à quel point toutes les formes de discriminations doivent être combattues et non pas de manière superficielle ou hypocrite, l’homophobie ne faisant pas exception. Il me parait donc important de séparer le cas niçois de la majorité des banderoles déployées depuis quelques semaines dans les stades de France. Les ultras niçois ne sont évidemment pas les seuls à avoir, à mes yeux, dépassé les limites mais leur cas est symbolique en cela que c’est celui qui a eu le plus de retentissement et qui a provoqué l’interruption la plus longue.

Sous couvert de provoquer et se croyant extrêmement fins, les Ultras niçois ont effectivement été d’une beaufitude incroyable. D’aucuns considèrent qu’il ne faudrait critiquer aucune de ces banderoles pour faire un front commun mais il me semble au contraire que pour être efficace et cohérent il faut dénoncer quand certains font n’importe quoi et ce, avant tout parce que la tentation de la généralisation n’est jamais loin chez beaucoup. Il ne s’agit pas de clouer au pilori tel ou tel groupe mais bien plus d’avoir le courage d’affirmer quand une banderole est problématique, il en va de la crédibilité de la démarche de défense de la liberté des Ultras.

Anomie, provocation et position rebelle

Comme je le disais en introduction, la LFP a soudainement décidé de sévir sur les chants ou banderoles à caractère homophobe selon elle. Aussi a-t-elle imposé ce nouveau règlement et ces nouvelles consignes aux arbitres, celles d’arrêter les matchs en cas de chants/banderoles homophobes. En passant en force sans aucun dialogue avec les groupes Ultras la LFP a soi-disant tenté de faire disparaitre l’état d’anomie qui existe dans les tribunes selon elle. Pour dire les choses autrement, il s’agit de dire que la loi doit s’appliquer partout et donc que les propos homophobes doivent être combattus de manière implacable dans les kops et virages (ce que je crois également mais le combat ne doit certainement pas être mené comme il l’est actuellement).

En passant ainsi en force, sans aucune concertation, sans prendre la peine de faire une quelconque pédagogie alors qu’il y a effectivement une réflexion à avoir sur certains des propos utilisés dans les groupes Ultras que beaucoup ne perçoivent pas comme homophobes, la LFP a ouvert en grand la boîte de Pandore de la logique de provocation, inscrite dans les gènes du mouvement Ultra. En décidant de sanctionner aveuglément ce qui apparait clairement comme homophobe (le terme PD par exemple) et les termes qui sont soumis au débat (nous ne rentrerons pas ici dans un débat semantico-linguistique mais ‘enculer’ est-il vraiment une insulte homophobe ?), la LFP ne fait que provoquer le positionnement rebelle d’enfants terribles ravis de démontrer qu’ils sont rétifs à l’autorité en bravant un règlement absurde.

De la contre-productivité

Les effets collatéraux de ce passage en force sont nombreux mais il ne me parait pas exagéré d’affirmer que le plus important réside principalement dans le fait qu’agir de la sorte provoque une contre-productivité absolument gigantesque. Arrêter les matchs revient finalement à donner de l’importance à ces évènements qui, quand ils sont effectivement homophobes, n’ont pas réellement besoin de la publicité qui leur est ainsi offerte. Pour rester sur le cas du Nice-OM, l’arrêt prolongé du match a eu pour conséquence d’offrir une tribune monumentale à cette banderole débile qui s’est retrouvée affichée en une de bien des sites d’information (pas forcément sportif d’ailleurs).

Plus largement, l’absence de dialogue ne peut que déboucher sur une incompréhension voire une forme de radicalisation de certaines personnes qui n’utilisaient pas les termes précités de manière homophobe mais qui pourraient basculer dans la fameuse position du « on ne peut plus rien dire ». Je suis de ceux qui pensent que la sanction sans explication ou pédagogie n’a pas grand intérêt. Plutôt qu’arrêter les matchs il devrait être possible de faire des rapports sans interruption de match.

Faire taire les contestataires

L’un des principaux points de crispation depuis le début de cette saison et ces nouvelles directives est bel et bien le fait que l’on a l’impression que la lutte contre l’homophobie est instrumentalisée depuis des semaines pour servir d’autres intérêts. L’un d’entre eux est sans aucun doute la diabolisation des Ultras mais le principal semble être de réduire au silence et de mettre au pas les contestataires à l’égard de la LFP. Alors que l’instance est rudement critiquée et détestée par un grand nombre de groupe Ultras au vu des sanctions régulièrement prononcées par sa commission de discipline, elle semble avoir trouver le moyen de taper un peu plus sur les Ultras.

Il est effectivement très révélateur de constater qu’un nombre important des interruptions de matchs ne l’ont pas été à la suite de chants à base du terme « PD » mais bien du désormais célèbre, « la Ligue on t’encule ». Par-delà le problème évident de cohérence qui sera traité par la suite, il va sans dire que l’on ne peut que rester interloqué par une interruption de match pour ce motif. Si l’on accepte le fait que la ligue est un substantif féminin et donc que l’insulte si on devait personnifier sa cible s’en prend à un être féminin, comment voir de l’homophobie dans cette insulte ? Est-ce donc à dire que même les hétéros pratiquant la sodomie seraient des homos ?

Banderole à Lorient

La Ligue, coupable idéal ?

Pour être juste, il faut toutefois s’interroger sur le rôle de bouc émissaire que peut endosser la LFP dans cette affaire. Forcément, le courroux des supporters se porte sur elle puisqu’elle est l’organisatrice des compétitions et que c’est elle qui donne des directives aux arbitres sur ces interruptions de matchs mais en réalité – à l’exception notable de sa commission de discipline qui fait encore et toujours n’importe quoi sur cette question – il serait injuste de ne pas notifier à quel point la LFP a été mise sous pression par le gouvernement sur cette question. Roxana Maracineanu et Marlène Schiappa sont effectivement en première ligne dans cette pression mise sur la ligue.

En somme, la LFP a été mise sous pression pour appliquer ce nouveau règlement mais ne se prive pas de celui-ci pour tenter de mettre au pas les rebelles du football que sont bien des groupes Ultras. A cet égard la LFP prend tout à la fois les traits du tyran et du coupable idéal, celui que l’on met en avant en première ligne pendant que les vrais décisionnaires sont bien au chaud derrière leur bureau. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que le match opposant l’OM à l’ASSE de dimanche dernier n’a pas connu d’arrêt alors que certains chants reprenant les fameux termes incriminés ont été entonnés de manière assourdissante (notamment à l’encontre de Jacques-Henri Eyraud), ce qui semble engager une forme d’inflexion dans cette politique débile qui ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

L’incohérence incarnée

Ce qui marque également dans toute cette affaire est bien entendu l’incohérence tant de la LFP que du gouvernement dans cette lutte prétendue contre l’homophobie – ce que n’ont pas manqué de souligner bien des Ultras par des banderoles (voir quelques exemples plus bas). La LFP qui n’a eu de cesse de faire la cour au Qatar et qui répète constamment à quel point la présence des Qataris à la tête du PSG est une chance pour la Ligue 1 ne peut qu’être en porte-à-faux dès lors qu’il s’agit de critiquer la prétendue homophobie des Ultras.

Plus profondément encore, le gouvernement est immensément plus incohérent. Que ce gouvernement qui, rappelons-le, compte d’anciens soutiens à la Manif pour Tous et ne fait que repousser l’adoption de la PMA pour toutes et qui se félicite de la construction des stades au Qatar (un pays où l’homosexualité est criminalisée) vienne faire la leçon à ce point serait drôle si la situation n’était pas si dramatique. Surtout, lorsque l’on sait que le ministère des sports n’a pas fait grand-chose après la révélation des pratiques racistes de quota pratiquées notamment par le PSG (via les Football Leaks) l’on s’étonne de la virulence avec laquelle la ministre s’attaque aux supporters. Faut-il donc comprendre que le racisme avéré et établi est moins grave que des chants maladroits qui nécessitent discussions et débats mais qui ne sont pas directement dirigés contre les homosexuels ? Ou alors faut-il comprendre que les puissants clubs n’ont pas à être inquiétés tandis que les supporters oui ?

L’inquiétante police du langage

Ce qui est rudement inquiétant dans toute cette histoire, en plus de tout le reste des choses déjà évoquées, est selon moi la forme de police du langage qui semble se mettre en place petit à petit. Comme je le disais plus haut entonner un « la ligue on t’encule » n’est pas homophobe mais injurieux et depuis le début de la saison nous voyons un glissement progressif de l’homophobie vers les propos injurieux, ce qui n’est pas la même chose. Il est effectivement totalement absurde de ranger dans la même catégorie les deux phénomènes. Si la LFP commence à s’attaquer aux propos injurieux, il y a fort à parier que tous les stades de France seront bientôt réduits au silence.

Plus profondément, serions-nous en train de construire une société où toute injure serait proscrite ? Que les choses soient claires, il est tout à fait compréhensible que certaines personnes goûtent peu à ce genre de propos mais il y a une forme de réminiscence du 1984 d’Orwell dans cette volonté de mettre en place une police du langage et empêcher, finalement, une certaine partie de la population de s’exprimer comme elle l’entend. « Le but du novlangue, écrit d’ailleurs Orwell dans l’appendice de 1984, était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée ». Nous n’en sommes plus très loin.

La bataille culturelle

Je le disais précédemment, la lutte contre l’homophobie est dévoyée pour servir d’autres objectifs. L’un d’entre eux, et non des moindres, est celui de diaboliser les Ultras, montrer à quel point ils sont infréquentables pour encore mieux justifier la répression qui s’abat sur eux. Dans cette entreprise, la LFP et le gouvernement trouvent des alliés un peu partout y compris parmi les émissions qui se disent progressistes mais qui ne sont en réalité qu’un condensé de mépris de classe (coucou Quotidien).

Quoi de mieux, en effet, que dépeindre les Ultras en beaufs, intolérants et racistes (ne lésinons pas sur les moyens) pour mieux justifier le fait que leurs libertés fondamentales soient régulièrement piétinées ? Dans la course à l’échalotte de l’autoritarisme, les Ultras sont très clairement l’un des laboratoires sur lesquels les pouvoirs successifs ont essayé leurs mesures liberticides. Cette manière de marquer les déviants, comme l’a si bien décrit Michel Foucault, est encore à l’œuvre et le règlement sur les chants/banderoles homophobes n’est que l’étape la plus récente d’une logique vieille de plusieurs décennies. Dans Notes pour trop tard, Orelsan rappe des paroles que l’on pourrait retrouver rapidement dans les stades de France : « Ne crois pas les insultes, y’a pas d’race pour être un bâtard/Pour être un fils de pute, pas besoin d’avoir une daronne sur un trottoir/Y’a pas d’sexualité pour être un enculé ». Quand on jette un coup d’œil au conseil d’administration de la LFP ou au conseil des ministres, difficile de lui donner tort.

Crédits photos: @Basilebilo

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