mar. Août 20th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Le cas Rabiot et la question du salariat dans le football professionnel

5 min read

Samedi dernier, le Paris Saint-Germain a littéralement fait exploser l’En Avant de Guingamp. En collant 9 buts à l’EAG, le PSG a démontré une nouvelle fois à quel point il évoluait dans une autre galaxie que le niveau de la Ligue 1 en même temps qu’il a certainement chercher à laver l’affront d’une élimination en coupe de la ligue sur son propre terrain face à ces mêmes Guingampais. Pourtant, à la fin du match ce n’était pas les sourires qui prévalaient du côté du club de la capitale mais bien plus l’appréhension voire la franche inquiétude. Tous les regards et toutes les pensées étaient effectivement tournés vers Marco Verratti, sorti en cours de match après un rude choc.

Thomas Tuchel a d’ailleurs fait office de symbole de cette inquiétude venue chasser l’allégresse d’une très large victoire. Dans sa réaction d’après match, l’entraineur allemand a rapidement évoqué la possible longue indisponibilité de son milieu italien en la replaçant dans le contexte de la double confrontation à venir contre Manchester United. Il faut dire que les Parisiens manquent cruellement de profondeur d’effectif en ce qui concerne le milieu de terrain [au moment de la rédaction de ce papier, Paredes n’avait pas encore signé]. Pourtant, toujours sous contrat pour le moment, Adrien Rabiot pourrait être une solution pour le technicien allemand s’il n’était pas en froid avec son club et invité à s’entrainer avec la réserve en raison de son refus de prolonger. Mis au ban du groupe professionnel, le jeune joueur formé au club donne à voir toute la problématique du salariat dans le monde du football professionnel.

 

Selon que vous serez puissants ou misérables

 

Dans sa fable Les Animaux malades de la peste, Jean de la Fontaine met en scène (comme le nom l’indique) un monde animalier frappé par la maladie. L’ensemble de la fable tourne autour du choix d’un animal à sacrifier pour apaiser ce que les animaux croient être le courroux divin. Après de longues palabres, et malgré le fait que les animaux puissants tels que l’ours, le tigre ou le lion semblaient avoir commis des forfaits autrement plus graves, c’est l’âne qui est condamné à être sacrifié pour avoir brouté de l’herbe d’un champ. La morale prodiguée par le protégé de Nicolas Fouquet est donc que de la puissance d’une personne dépend le jugement à son égard, la fable se terminant sur « Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Il ne me parait pas exagéré d’appliquer cette maxime aux joueurs mis de côté par leur club à un moment ou à un autre.

Pour paraphraser le poète, l’on pourrait dire que tous ces joueurs étaient frappés de cette sanction qu’est le loft mais que tous n’étaient pas défendus de la même manière. Dans le cas d’Adrien Rabiot, nous avons effectivement vu assez rapidement l’UNFP (syndicat des joueurs professionnels) monter au front pour défendre le joueur – qui, selon L’Equipe, a menacé de saisir dans un avenir proche son avocat pour faire constater qu’il était dans l’incapacité d’exercer son métier du fait de son envoi en réserve. Si la position de l’UNFP peut se défendre en soi, elle devient rapidement bancale dès lors que l’on accepte de la mettre en perspective avec d’autres cas passés. De Hatem Ben Arfa dans le même club en passant par les joueurs écartés au LOSC lors de l’arrivée de Bielsa en passant par toutes les mises à l’écart qui se produisent partout en France, l’UNFP demeure le plus souvent silencieuse. Au prétexte qu’Adrien Rabiot est un joueur à la plus grande notoriété, cela justifie-t-il qu’on le défende lui quand d’autres ont été laissés dans l’isolement ?

 

Le footballeur professionnel, un salarié comme un autre ?

 

C’est, finalement, l’une des seules questions qui vaille si l’on souhaite s’intéresser plus en profondeur à cet épineux sujet. Ce que révèle le cas d’Adrien Rabiot, par-delà son petit cas personnel, c’est précisément que les footballeurs professionnels ne sauraient être considérés comme des salariés classiques. Parce que, dans le fond, ce que nous voyons à l’œuvre dans le cas présent ou dans celui des « lofteurs » – ce terme utilisé pour désigner les joueurs mis à l’écart du groupe professionnel, souvent à l’arrivée d’un nouvel entraineur – n’est rien d’autre que le pendant de la mise au placard qui est utilisée dans les entreprises. Il est effectivement assez courant, surtout dans les grandes entreprises, de croiser des personnes mises dans des postes absurdes et sans aucune responsabilité dans le seul et unique but de les faire partir sans avoir à payer d’indemnités de licenciement. L’objectif à peine voilé est de faire craquer lesdites personnes.

La comparaison s’arrête toutefois ici puisque dans la majeure partie des cas au sein des entreprises le rapport de force est bien plus assurément en faveur de l’employeur que du salarié. Dans le monde du football professionnel, il ne me parait pas absurde de dire que ce rapport de force est au moins équilibré sinon en faveur du salarié. Rares sont effectivement les domaines où les salariés gagnent plus que leur patron et le football est l’un d’entre eux. Les joueurs professionnels sont effectivement relativement souvent au cœur de bras de fer pour pouvoir quitter leur club qui les pousse à ne plus venir s’entrainer. Ce qui, dans le monde de l’entreprise, s’apparente à un abandon de poste et peut conduire à un licenciement pour faute grave ou lourde n’est, dans le monde du football professionnel, jamais générateur d’un licenciement pour la simple et bonne raison que les clubs perdraient à la fois de l’argent et un actif important s’ils agissaient de la sorte. La grève d’un footballeur isolé a donc des chances d’aboutir quand la grève d’un salarié isolé est interdite et aboutit presque nécessairement à un coup de pied au derrière sans dédommagement. Il fut effectivement un temps – celui où les contrats étaient à vie notamment – où les clubs détenaient un pouvoir exorbitant sur les joueurs mais celui-ci est révolu. De là à voir dans le football professionnel contemporain un monde où le capitalisme serait mis à mal il n’y a qu’un pas. Que je me garde bien de franchir.

 

Crédits photo: Adrien Rabiot sur Instagram

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.