ven. Août 14th, 2020

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Mais on le dit quand même

Football apolitique, par-delà le mythe (3) : Bukaneros, l’antifascisme en bandoulière

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Lorsque l’on essaye de démontrer à quel point le football revêt un caractère politique, l’un des prérequis est bien évidemment de tenir compte du contexte national dans lequel celui-ci peut s’inscrire. Bien que le sport roi soit universel, les contingences nationales jouent à plein régime dans sa politisation. A cet égard, le football espagnol ne peut pas être regardé avec le même œil que le football français – dont il était question dans les deux premiers épisodes de cette série. L’Espagne, contrairement à la France, se caractérise par un très fort régionalisme et une autonomie accrue pour certaines régions. Sans rentrer dans les débats sur les indépendantismes catalan et basque, le rapport des supporters espagnols à leurs clubs se fondent très souvent dans des revendications identitaires, le moyen de défendre sa ville voire sa région.

Dans cette atmosphère, les Bukaneros font à la fois office d’exception et de paroxysme de cette logique. Alors que la grande majorité des supporters s’identifient à leur ville voire leur région, les supporters du Rayo Vallecano et a fortiori les Bukaneros, les plus fidèles, s’identifient non pas à une ville mais à leur quartier. Toutefois, résumer l’engagement des Bukaneros à leur seul attachement à Vallecas serait faire largement fausse route. Se revendiquant bruyamment et fièrement antifasciste, ils sont sans doute l’un des exemples les plus paradigmatiques de la manière dont un groupe de supporters peut peser non seulement sur la politique de son club mais également s’engager dans des luttes en dehors du stade.

Le symbole Zozulya

Le 15 décembre dernier, s’est produit un événement finalement très rare dans le monde du football : sur la pelouse du Stade de Vallecas, la rencontre opposant le Rayo Vallecano à l’équipe d’Albacete a été arrêtée par l’arbitre. Alors que nous voyons relativement souvent des matchs aller jusqu’à leur terme en dépit d’insultes ou de cris racistes proférés à l’encontre des joueurs noirs, l’arbitre du match a ce soir là décidé qu’un comportement antifasciste méritait qu’un match soit interrompu. Présent parmi les rangs de l’équipe manchoise, Roman Zozulya a été la cible d’insultes de la part des Bukaneros – « Román Zozulya, puto neonazi ». La haine qui oppose le joueur ukrainien au groupe de supporter remonte à plus loin.

En décembre 2017, l’attaquant est effectivement prêté par le Betis Séville au Rayo Vallecano. Découvrant le passif de ses relations avec des milieux néo-nazis en Ukraine, les Bukaneros sont le fer de lance d’une large mobilisation pour faire échec à ce transfert, chose à laquelle ils arriveront. Nous avons d’ailleurs là la preuve que les mobilisations des supporters peuvent encore être payante et les Bukaneros n’étaient pas là à leur coup d’essai puisqu’ils avaient déjà réussi à ce que le club porte un maillot en faveur de la communauté LGBT. Le plus intéressant dans l’arrêt du match réside dans le fait que la Fédération espagnole a par la suite infligé une lourde sanction au Rayo et à ses supporters. C’est en ce sens que Zozulya me parait être un symbole au sens fort du terme. Etymologiquement, en effet, le mot symbole dérive du grec ancien symbolon qui signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. En faisant se réunir les supporters du Rayo contre lui et surtout en démontrant à quel point les instances étaient unies dans la criminalisation de l’antifascisme, Zozulya a joué le rôle de symbole.

Au-delà du stade

Nombreux sont les groupes ultras à avoir des divisions qui dépassent le cadre du football. Comme un certain nombre d’entre eux se déclarent apolitiques, la division qui traite de ces sujets est souvent la division sociale. Les Bukaneros assumant complètement leur antifascisme, ils sont l’un des rares groupes ultras à avoir une division politique. Leur engagement dépasse d’ailleurs allègrement le stade où les actualités de leur simple club. Comme le rappelle très bien Benjamin Bruchet sur Furia Liga, en 2012, les Bukaneros enjoignent leur club à rejoindre la grève générale qui secoue alors le pays et le club a fini par la rejoindre pour un temps.

A un niveau moins macroscopique, l’engagement des Bukaneros pour la préservation de la solidarité au sein du quartier de Vallecas est exemplaire à plus d’un titre. Palliant les services d’un Etat devenu défaillant à force de pratiquer les cures d’austérité, les ultras du Rayo jouent également le rôle de contestation sociale habituellement dévolu aux associations. Si leur engagement est vaste et varié, l’on peut citer l’exemple de cette vieille retraitée habitant dans le quartier depuis des décennies et qui était alors menacée d’expulsion. La mobilisation des Bukaneros et dans leur sillage d’un certain nombre de personnes a, là encore, réussi à faire échec au projet des autorités. Finalement, peut-être qu’avec l’action des Bukaneros, Vallecas se transformera en plus grande ZAD du monde.

Crédits photo: Ultras Against Racism

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