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Mais on le dit quand même

Football apolitique, par-delà le mythe (4) : Les pirates de Sankt-Pauli

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Dans le premier volet de cette série, nous avons parlé de Marseille et de ses Ultras engagés après le drame du 5 novembre. Nous partons aujourd’hui 1500km plus au nord dans une ville qui est jumelée à la Cité phocéenne, Hambourg et ses canaux du quartier des entrepôts (Spreicherstadt dans la langue de Goethe), son port monumental et son équipe qui a remporté une C1. Ce n’est pourtant pas du Hambourg SV dont il sera question ici mais du FC Sankt Pauli, l’autre versant de cette ville foisonnante. Pilier de la ligue hanséatique, symbole de prospérité et de puissance politique, la ville de Hambourg comptait aussi ses quartiers pauvres et relégués, Sankt Pauli en est le plus puissant exemple.

Plus encore que pour l’épisode précédent, consacré aux Bukaneros, le FC Sankt Pauli ne saurait se dissocier du quartier qui l’héberge tant celui-ci a façonné son histoire et forgé son identité, nous le verrons, de club antiraciste. Se plonger dans l’histoire du club pirate – l’une des emblèmes est le jolly roger, le drapeau pirate – c’est également et peut-être avant tout être mis en présence de la faculté du capitalisme à absorber l’ensemble ou presque des choses qui lui sont opposées mais aussi s’intéresser à la manière dont certains luttent contre cette logique phagocytaire.

Du quartier au stade

Pour bien saisir la spécificité du FC Sankt Pauli et de son lien charnel avec le quartier qui l’héberge, un détour par l’histoire même de la ville hanséatique est nécessaire. Situé quelque peu à l’écart du centre-ville il était le lieu où était situé l’hôpital de mise en quarantaine au XVIIème siècle et l’histoire du quartier n’est qu’une longue souffrance entre incendie et bombardements alliés durant la Deuxième Guerre mondiale. Mis à l’écart, Sankt Pauli se transforme rapidement en quartier alternatif réunissant travailleurs et travailleuses du sexe, squats et autres dockers durement frappés par les effets de la crise pétrolière. Ce cocktail participe à faire de Sankt Pauli un haut lieu de la gauche radicale hambourgeoise et le quartier est désormais connu pour ses black blocs et ses mobilisations tant sociales qu’écologiques.

Il n’est guère surprenant d’avoir alors vu débarquer au sein du Millerntor, l’antre du FC Sankt Pauli, des Autonomen (des Black Blocs) dans les tribunes pour venir encourager l’équipe et utiliser le stade comme une caisse de résonnance en mélangeant slogans politiques et footballistiques. Ce groupe contraindra le club à agir durement contre le racisme qui pouvait avoir lieu dans le stade à l’égard de la communauté turque, ce qui offre un démenti merveilleux à la croyance selon laquelle les groupes de supporters n’auraient aucun effet sur les directions. Dans les années 1980, le Millerntor attire également de nouvelles personnes en raison de la présence de groupes néonazis au sein du Volksparkstadion, antre du Hambourg SV et les Autonomen n’hésite pas à faire le coup de poing contre ces groupes d’extrême-droite, renforçant d’autant le prestige du FC Sankt Pauli et sa position de club antifasciste.

Extension du domaine marchant et convergence des luttes

Au tournant des années 2000, Hambourg, comme bien d’autres villes avant ou après elle, met en place une politique de gentrification visant à modifier la population de Sankt Pauli, ce qui n’est pas sans effet sur la population fréquentant le Millerntor. Les supporters historiques du club sont tiraillés entre deux positions que connaissent bien les Ultras un peu partout sur la planète : la défense de l’histoire du club d’une part, la survie sportive et économique d’autre part. L’afflux de nouveaux supporters, la stratégie mercantile adoptée par la direction avec la vente de produits dérivés présentant pour certain le jolly roger ce qui marque un détournement du symbole politique et social tant du club que du quartier. Ce qui se met à l’œuvre n’est finalement que la très vieille logique phagocytaire du capitalisme qui parvient presque toujours à absorber les choses qui lui font face.

En regard de cette direction prise par les dirigeants du club, les supporters les plus radicaux décident de s’unir en 2002 pour donner naissance aux Ultrà Sankt Pauli rassemblés dans la Südkurve. Garants de l’identité et de l’histoire du club, ils tranchent souvent avec l’image d’Épinal désormais vendue pour présenter le FC Sankt Pauli. Leurs tifos et banderoles souvent offensives – contre l’homophobie, en faveur de l’accueil des migrants – sont également l’occasion de s’opposer frontalement à la direction comme quand, le 4 janvier 2011, 10 000 personnes brandissent des carrés rouges et des pavillons jolly roger avant d’afficher une phrase simple mais puissante : Rendez-nous Sankt Pauli. La convergence des luttes ne s’arrête évidemment pas au stade et le quartier demeure encore aujourd’hui un haut lieu des luttes de la gauche radicale. En juillet 2017, alors que le G20 est organisé à Hambourg, les supporters radicaux prennent toute leur part dans les actions en accueillant 200 militants au sein du stade puis en participant aux manifestations et aux batailles de rue contre la police. Contre le capitalisme et son monde en somme.

PS : pour mieux appréhender encore la spécificité de Sankt Pauli, Mickaël Correia dans Une histoire populaire du football y consacre un chapitre qui est passionnant (comme tous les autres).

Crédits photo: NR Blogs

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