mar. Oct 20th, 2020

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Mais on le dit quand même

Football apolitique, par-delà le mythe (5) : De Tahrir à Port Saïd, le martyr des Ultras égyptiens

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Il y a près de dix ans, en 2011, le monde arabe s’embrasait et ce que l’on appelait alors le Printemps Arabe débouchait sur le départ d’un certain nombre de dirigeants autoritaires ou dictatoriaux. Si l’étincelle est, au sens propre comme au sens figuré, partie de Tunisie le processus révolutionnaire – puisqu’il faut bien l’appeler ainsi – a rapidement gagné l’Egypte. Beaucoup a été écrit sur ces révolutions, leurs origines, leurs conséquences mais aussi la méthode dont l’étincelle a pu prendre un peu partout dans le monde arabo-musulman. Dans cette optique, ce qui a souvent été mis en avant a été l’utilisation des réseaux sociaux, en particulier Facebook tandis que la présence des Ultras dans les divers mouvements a trop été effacé des récits.

Il ne s’agit pas ici de dénier aux réseaux sociaux, en particulier à Facebook, leur rôle important dans la structuration et la favorisation des mouvements révolutionnaires mais pour passer du virtuel au réel, l’apport des Ultras a été en Egypte l’une des étapes décisives pour permettre au jeune mouvement révolutionnaire de ne pas se faire écraser et de s’implanter physiquement sur la place Tahrir, devenue symbole de la révolution égyptienne. Pour avoir été l’un des fers de lance de ce mouvement, les Ultras égyptiens, en particulier ceux du club d’Al Ahly ont payé un lourd tribut. A cet égard, le terme de martyr ne me parait pas usurpé pour définir ces actions si l’on s’en tient à l’une des définitions données par le Centre National de Ressources Textuelles et Linguistiques : « Personne [ici nous l’appliquerons à un groupe] à qui on a infligé des supplices et/ou la mort pour une cause, un idéal ».

Espace de liberté et animation du mouvement

Dans nombre de régimes autoritaires voire dictatoriaux, les stades de foot et en particulier les tribunes animées par les Ultras sont de véritables soupapes de décompression et de liberté de critique à l’égard du pouvoir – nous verrons plus tard dans cette série les cas marocains et algériens qui illustrent également à merveille cet état de fait. L’effet de masse permet effectivement de se soustraire au contrôle individuel de la police et induit donc la présence de chants et de slogans qui peuvent vertement critiquer les pouvoirs en place. A cet égard, il y a une souvent une forme de solidarité entre les différents Ultras (au-delà des rivalités sportives et historiques) des pays soumis à ce genre de régime en cela que le stade est pour chacun d’entre eux le moyen de s’opposer au régime.

Nombreuses sont les personnes, y compris au sein de la gauche radicale, à pasticher la célèbre phrase de Marx affirmant que la religion serait l’opium du peuple – phrase qui est d’ailleurs très souvent mal comprises par ceux qui l’utilisent – et à expliquer que le sport en général et le foot en particulier se seraient substitués à la religion pour anesthésier la population. Il est heureux de voir que les Printemps Arabes ont fourni un certain nombre d’exemple mettant à mal cette vision ringarde et teintée de mépris de classe. On le sait bien, tout mouvement contestataire ou révolutionnaire a besoin de violence symbolique et de slogans pour mettre à mal le pouvoir. Les Ultras égyptiens (cairotes en particulier) ont joué ce rôle à plein régime sur la place Tahrir en l’animant de leurs chants et slogans.

Bataille de rues et vendetta

Il serait partiel de résumer l’engagement des Ultras, en particulier les Ultras White Knights du Zamalek et les Ultras Ahlawy d’Al Ahly qui pour l’occasion se sont unis et ont mis de côté leurs rivalités, à la simple animation et création de chants ou slogans. Les Ultras égyptiens ont effectivement eu un apport décisif pour prendre la place Tahrir et la tenir durant des semaines. Les Ultras étaient effectivement l’un des rares groupes sociaux – pour ne pas dire le seul – à être rompus aux techniques policières et aux batailles de rues. Comme l’explique à merveille Mickaël Correia dans Une Histoire populaire du football, ce sont les Ultras qui ont piloté l’assaut pour prendre la place puis la tenir, sans eux la révolution égyptienne aurait eu toutes les chances d’être tuées dans l’œuf.

Cet engagement ne leur a jamais été pardonné par l’armée et le drame de Port-Saïd est là pour en témoigner lors duquel celle-ci va se venger dans le sang à la suite du match opposant Al Masry à Al Ahly. A l’issue de la victoire de leur club, des dizaines de supporters locaux envahissent la pelouse pour aller attaquer les Ultras Ahlawy dans une scène digne d’une guérilla urbaine. Le bilan est très lourd et s’élève à 72 morts. Plutôt que des débordements fortuits, ce à quoi le monde du football vient d’assister est l’assassinat d’ultras sous le regard complaisant et complice des autorités policières. D’importantes failles de sécurité, l’inaction des policiers, les absences du gouverneur de Port-Saïd et du chef de la police (alors qu’ils sont d’habitude présents) ainsi que des forces de sécurité durant les émeutes sont constatées et des témoins affirment que la police a refusé d’ouvrir les portes pour laisser les Ultras Ahlawy s’échapper. Symbole de cette jeunesse défiant l’armée et le système établi, les ultras cairotes ont payé de leur vie cet engagement. De leur côté, en laissant ces assassinats se dérouler, les autorités militaires ont clairement montré jusqu’où elles étaient prêtes à aller pour conserver le pouvoir dans un pays en ébullition révolutionnaire, ce drame de Port Saïd n’étant que la préfiguration du coup d’Etat contre Mohamed Morsi en juillet 2013.

Crédits photo: Libération

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