mer. Juil 15th, 2020

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Football apolitique, par-delà le mythe (6) : Ultramarines, la désobéissance civile

5 min read

La liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix

Avant-hier, une foule relativement importante (les médias parlent d’un chiffre tournant autour des 20 000 personnes, chose qu’il est bien mal aisée de vérifier) s’est rassemblée devant le tribunal de Paris pour réclamer justice et vérité pour Adama Traoré ainsi que pour toutes les autres victimes de violences policières. Cette manifestation était interdite en raison de l’état d’urgence sanitaire et le préfet Lallement après avoir fait dégénérer la manifestation ainsi qu’il en a l’habitude a saisi le procureur de Paris. Cet évènement pose avec acuité la question de la désobéissance civile et des rapports tumultueux qui peuvent exister entre la légalité et la légitimité. Dans le football aussi, cette question se pose assez souvent et, ces dernières années, les Ultramarines Bordeaux en ont été le symbole éclatant.

C’est donc vers l’Aquitaine que nous nous tournons pour ce nouvel épisode de la série afin de s’intéresser à l’un des rares groupes ultra français qui a pu revendiquer son positionnement de gauche. Le principe de la désobéissance civile a été crée par Henry David Thoreau dans son essai du même nom et est le refus assumé et public de se soumettre à une loi ou un pouvoir jugés iniques. Dans le cas des Ultramarines, la désobéissance civile dont il sera question dans ce billet s’étale de 2018 à aujourd’hui et concerne deux principaux éléments : la lutte contre les interdictions de déplacement et la lutte contre des dirigeants qui mettent en danger leur club.

Des déplacements illégaux aux fuites audios

Si les relations entre les instances et les groupes de supporters semblent peu à peu s’améliorer – instauration d’une place de parcage à 15€ par la LFP, rapport d’information sur le régime des interdictions de stade, etc. – il y a deux ans la tension était sans doute à son paroxysme. Entre la commission de discipline de la LFP qui prononçait des huis-clos toutes les semaines ou presque et les préfets qui interdisaient des déplacements tous les week-ends, les relations entre ultras et instances étaient glaciales (ou enflammées selon l’image que l’on souhaite utiliser). C’est dans ce cadre que les Ultramarines ont bravé ces interdictions et fait preuve, à mon sens, d’une désobéissance civile salvatrice.

En décidant de se déplacer malgré les interdictions, les UB87 savaient pertinemment ce qu’ils risquaient, c’est-à-dire la possible mort du groupe dans le cas où l’ensemble des membres du noyaux seraient arrêtés et interdits de stade, mais ils ont quand même agi de la sorte pour démontrer l’inanité et le scandale de telles décisions. En allant à Strasbourg (où les UB strasbourgeois les ont aidés à pénétrer dans le stade) puis en tentant d’aller à Marseille, ils ont montré en ce mois de février 2018 à quel point les pouvoirs publics étaient déconnectés des réalités. De la même manière, très récemment les Ultramarines ont publié des fuites audio de propos tenus par le président du club Frédéric Longuépée et le responsable de la billetterie Anthony Thiodet. Dans ces écoutes, on y entend le président pérorer sur le fait d’avoir berné la DNCG ou le responsable de la billetterie affirmer sans vergogne avoir fait travailler des personnes pourtant en chômage partiel dans le cadre de la crise sanitaire qui a frappé le pays.

Légalité versus légitimité

L’ensemble de ces actes a été fustigé par une bonne partie des instances ou par les dirigeants du club eux-mêmes. Le principal argument utilisé pour clouer au pilori les UB87 est assurément celui de l’illégalité de leurs actions. C’est précisément là que le concept de désobéissance civile devient intéressant. Sans bien évidemment mettre un signe égal entre les actes suivants et ceux des UB87, Rosa Parks, Nelson Mandela et tous les grands mouvements décoloniaux tombaient dans la case illégale, étaient-ils pour autant illégitimes ? De la même manière, en France, le droit de grève n’a été acquis que très récemment si l’on adopte une vision historique. De la loi Le Chapelier interdisant les coalitions (donc les syndicats) en 1791 à l’inscription du droit de grève dans la constitution en 1946 (!) en passant par la loi Waldeck-Rousseau de 1884 (autorisant les syndicats) de nombreuses grèves et manifestations ont été réprimées dans le sang dans notre pays, Fourmies et ses dix morts restant peut-être l’exemple le plus connu.

Dès lors, se contenter de juger les actions des Ultramarines uniquement sous le plan de leur légalité revient à passer franchement à côté du sujet. Le groupe bordelais sait pertinemment que ce qu’il fait est illégal, c’est d’ailleurs ce qui rend la chose puissante. En bravant les interdits et en publiant des documents audios, les UB montrent qu’ils vont plus loin que supporter leur club, ils se placent également en défenseur des libertés fondamentales en même temps qu’ils font un travail que l’on pourrait qualifier d’investigation. Lorsque les lois sont scélérates, c’est les respecter qui n’est plus normal. L’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 ne postule-t-il pas ceci : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». De la même manière faire fuiter des audios des dirigeants bordelais quand ceux-ci font tout pour massacrer le club est peut-être répréhensible d’un point de vue de la loi mais hautement nécessaire pour lutter contre le dépeçage d’un club qu’ils chérissent tant et pour lequel, nous l’avons vu, ils font tant d’efforts et de sacrifices.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.