lun. Mai 27th, 2019

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Mais on le dit quand même

Aberdeen, la naissance de Sir Alex

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Aberdeen, son vieux port de pêche, ses maisons en granite, son université médiévale … et sa coupe d’Europe. Dans l’ombre des deux ogres de Glasgow – les Dons sont pourtant les derniers à avoir piqué le titre au Celtic et aux Rangers, en 1985 – le club des Highlands a pourtant été sur le toit de l’Europe, il y a trente piges, en remportant successivement la Coupe des Coupes et la Supercoupe d’Europe. Le tout sous les ordres d’un jeune coach écossais : Alex Ferguson.

 

DU PETROLE ET DES TITRES

Perdu au fin fond de l’Ecosse, sur les bords de la mer du Nord, Aberdeen n’avait pas grand-chose pour faire parler d’elle. Avec la découverte de gisements de pétrole au large de ses côtes, la ville connu dès le début des seventies un boom économique inespéré, mais c’est davantage grâce aux exploits de son club de foot quelques années plus tard que les masses seront capables de replacer la troisième ville d’Ecosse sur une carte. Ce dernier existe depuis alors depuis près de 70 ans, mais ne compte à son palmarès qu’un seul petit titre de champion en 1956. Sur le plan continental, ses exploits ne sont guère plus réjouissants, avec quelques tours passés par-ci par-là, et en prime le titre de première équipe à sortir d’une compétition européenne à l’issue d’une séance de tirs aux buts.

L’élégance écossaise

En juillet 1978, alors que le club vient de terminer à une énième place d’honneur en championnat, le coach Billy McNeill se fait la malle au Celtic, club avec lequel il a remporté la Coupe des Clubs Champions dix piges auparavant en tant que joueur. Son remplaçant, un certain Alexander Chapman Ferguson, vient de coacher sa première saison dans l’élite en sauvant le promu Saint Mirren, mais vient tout juste de se faire virer à l’intersaison. Autant dire que disputer le titre aux clubs de Glasgow avec un entraîneur aussi inexpérimenté relève du miracle. Et sa première saison, comme prévue, n’est pas terrible, puisque Aberdeen termine au pied du podium et ne remporte pas le moindre trophée … Surtout, ce jeune coach de 37 ans ne fait pas du tout l’unanimité dans un vestiaire qui n’adopte pas ses méthodes super strictes.

Pour sa deuxième saison pourtant, un peu à la surprise générale, les résultats sont des plus satisfaisants, et les Dons accèdent enfin au graal : le championnat, remporté à la dernière journée pour un petit point devant le Celtic. L’histoire est en marche. En huit ans au club, Fergie remportera la bagatelle de 3 championnats, 4 coupes d’Ecosse, une coupe de la Ligue, et surtout deux trophées européens, un record pour un club écossais !

 

ESPIONS IMMOBILIERS ET THEIERES EN METAL

Sous ses ordres vont s’affirmer de nombreux jeunes talents … tous écossais, et pour la plupart formés à l’académie du club ! L’emblématique gardien Jim Leighton le suivra ainsi quelques années plus tard dans son périple à Manchester United, sa défense est menée pendant des années par le moustachu Willie Miller (recordman de matchs disputés sous les couleurs d’Aberdeen) et le rouquin Alex McLeish, alors qu’il bénéficie au milieu des prouesses de Gordon Strachan, actuellement entraineur de la sélection écossaise. Et c’est sur les bords de la mer du Nord que vont ainsi voir le jour ses premières anecdotes des jeunes pousses du club vis à vis de ses techniques de management. Neale Cooper, jeune milieu lancé par Ferguson à son arrivée, peut en témoigner.

Un roux, Cooper, Emmanuel Chain et un autre roux

Un soir, pendant qu’il nettoie les vestiaires comme tout bizut qui se respecte, Fergie vient le voir et lui demande de rentrer chez lui. Ne comprenant pas, Cooper lui demande des explications, se pense puni, jusqu’à ce que le coach lui fasse part sa volonté de le faire jouer avec l’équipe une dès le lendemain, alors qu’il s’était entraîné toute la semaine avec les amateurs. Émerveillé, il racontait « C’était un rêve qui devenait réalité. Je suis passé de ramasseur de balle à jouer contre le Real Madrid. […] Je suis rentré chez moi, j’ai dit à ma mère « je vais jouer » et elle s’est mise à rire ». Mais pour éviter que ses jeunes ne se brûlent précocement les ailes et ne pètent les plombs dans les pubs de ville, il s’impose un droit de regard dans leur vie privée, digne des plus belles heures de Guy Roux à Auxerre. Ainsi, quand Cooper décide d’acheter un appartement avec ses premiers salaires, Ferguson le grille grâce à un de ses contacts dans l’immobilier local, « J’ai dû retourner vivre avec ma mère pour encore trois ans ». Avec le recul, et des diplômes d’entraineurs en poche, il comprend désormais parfaitement les décisions du futur coach de MU « Des jeunes hommes dans un appartement auraient été tenté de sortir. Il voulait juste nous protéger un petit peu».

Dans les vestiaires aussi, Ferguson aiguise ses gueulantes. Il n’hésite pas à élever la voix, notamment quand il sent son équipe en pleine déroute. Un soir, comme en témoigne Cooper « on perdait 2-0 à la mi-temps et on était pétrifiés en rentrant dans les vestiaires car on savait ce qui allait s’y passer … Il a essayé de défoncé une théière. On s’attendait à ce qu’elle vole, mais elle n’a jamais bougé. Je pouvais voir la douleur de ses mains, c’était du métal solide ! Vous pensez « je pourrais rire maintenant », mais personne n’a ri, et pendant la seconde période, nous avons rattrapé notre retard ». Bref, Fergie façonne une équipe à son image, son entraîneur adjoint le confirmera plus tard, « Ferguson leur a donné cette mentalité de vainqueur », quitte à jouer (et en se donnant à fond) avec ses joueurs à l’entrainement.

 

DI STEFANO, CIGARETTES & ALCOHOL

Malgré les appels du pied de nombreux clubs de l’autre côté du mur d’Hadrien (Tottenham, Arsenal …), Ferguson refuse de bouger pendant des années, estimant que son travail sur place est loin d’être terminé. L’apogée de sa carrière écossaise aura lieu au printemps 1983 avec une victoire plus que surprise en Coupe des Coupes, lui donnant l’impression d’avoir fait « quelque chose d’utile dans sa vie », comme il l’écrira dans son autobiographie. Deuxième du championnat la saison précédente, Aberdeen a abordé sa campagne européenne sans pression.  Sion, Tirana, Poznan … Les premiers adversaires sont modestes, mais les Dons font à chaque fois le boulot. En quart, c’est le Bayern qui tombe après avoir pourtant eu toutes les cartes en main dans un match retour où il aura mené deux fois au score. La demi-finale contre le Waterschei Genk – tombeur du PSG au tour précédent – est bouclée dès le match aller avec une victoire 5-1 à la maison. De quoi préparer tranquillement la finale annoncée face à l’épouvantail de la compétition, le Real Madrid, alors coaché par un certain Alfredo Di Stefano.

Pas de chewing-gum, mais déjà la doudoune

Nullement intimidé et après mure réflexion avec son staff, Ferguson offre juste avant la rencontre à l’ancien double Ballon d’Or, une bouteille de whisky, en bon écossais. C’est peut être un détail pour vous, mais pour lui ça veut dire beaucoup. C’est Jock Stein himself, le sélectionneur écossais, qui le lui avait conseillé afin de faire croire à son adversaire qu’Aberdeen était juste content d’être là, conscient de la supériorité de son adversaire et prêt à rentrer dans le rang. Un coup de bluff comme un premier galon dans son éventail de tactiques pour influencer l’adversaire. Cooper confiera en effet à la presse « Nous savions que nous pouvions gagner. C’est lui qui avait mis cette confiance en nous », tout le contraire du message passé à la légende madrilène. Confiance, Fergie n’en oublie pas son sens de l’honneur, puisque sur le banc au coup d’envoi se trouvait un certain Stuart Kennedy, qui a disputé tous les matchs européens depuis le début de la saison, mais ce soir là, est trop blessé pour jouer (il ne jouera d’ailleurs plus jamais au football). Ferguson voulait l’associer à cette finale, qu’il soit au plus près du jeu, et lui aussi soulèvera le trophée.

Au coup d’envoi, les 11 joueurs d’Aberdeen sont écossais face aux stars internationales du Real. Et Ferguson réussit parfaitement son coup. Sous la pluie de Goteborg, c’est Eric Black, plein de culot du haut de ses 19 ans, qui ouvre le score dès la 7eme minute de jeu … Di Stefano commence à flipper et grille cigarettes après cigarettes sur son banc. Quelques minutes plus tard, sur un terrain détrempé, McLeish foire sa passe en retrait, et son gardien est obligé de provoquer un pénalty face aux attaquants madrilènes, transformé dans la foulée. Aberdeen domine le reste de la rencontre, mais pêche dans la finition, on craint alors le pire pour les Écossais face à un ogre comme le Real, qui reprend en plus du poil de la bête au début des prolongations. Mais à huit minutes de la fin, sur un contre parfaitement mené, John Hewitt, 20 ans, tout juste rentré en jeu, profite d’une sortie hasardeuse du portier espagnol pour inscrire le but décisif. Aberdeen finit la rencontre sur son nuage, et pendant que les joueurs célèbrent la victoire, Fergie se met en retrait, laisse savourer ses joueurs, et pourtant, si une étoile est née ce soir, c’est bien lui.

 

Dans la foulée, Aberdeen remportera également la Supercoupe d’Europe aux dépens du Hambourg de Felix Magath, mais ne parviendra pas à conserver son titre, sorti par le FC Porto en demi-finale en 1984. Tout cela aura largement suffit pour que Sir Alex se fasse un nom dans le football européen et deux ans plus tard, rejoindra un Manchester United alors en perdition. On connait la suite.

 

 

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