sam. Déc 5th, 2020

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Mais on le dit quand même

Bert Trautmann, du nazisme à Wembley

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Il aurait eu 90 ans ce mardi. Décédé cet été dans un relatif anonymat, le gardien allemand a eu l’une des trajectoires les plus singulières du football moderne.

Para du Reich

Le petit Bernhard – trop difficile à prononcer, les Anglais le surnommeront Bert – naît en 1923 dans la toute jeune république de Weimar. Fils d’un docker brêmois, vétéran de la Grande Guerre, son histoire suit celle d’un pays sur les rotules après la défaite de 1918. La déflation ne s’arrête pas, la crise de 29 touche durement sa famille … Dès l’été 1933, quelques mois après l’accession au pouvoir du petit autrichien à moustache, il rejoint en bon aryen, les jeunesses hitlériennes. Pas forcément grand partisan du Führer “Les gens n’avaient aucune idée qu’il se préparait pour la guerre et à occuper l’Europe. Ils voulaient juste de la nourriture et des prospectives d’avenir pour leurs familles”, Trautmann, comme beaucoup, tombe devant l’effort de propagande.

 

A l’âge de 16 ans logiquement, quand le conflit explose, Bert se porte volontaire, comme la plupart de ses amis. Alors qu’il est apprenti mécanicien – et sportif de bon niveau – il rejoint en 1941 la prestigieuse Luftwaffe, en espérant devenir pilote. Cantonné aux transmissions, il intègre finalement au bout de quelques semaines les troupes aéroportées. Le para Trautmann voyage sur les différents fronts. La Pologne occupée tout d’abord, où, loin des champs de bataille, il s’emmerde considérablement. Il connaîtra son baptême du feu en Ukraine, où ses exploits sur le terrain et son évasion des geôles soviétiques font de lui un caporal. Direction ensuite la Somme, où il est fait prisonnier par les résistants français, qu’il parvient à berner pour revenir en Allemagne, fuyant la débâcle de ses compatriotes devant la poussée alliée.

 

Coincé entre les deux camps, déserteur pour l’un, ennemi pour l’autre, sa situation ne peut être plus complexe. Les américains finissent par le rattraper vers Berlin, mais une nouvelle fois, Trautmann parvient à se faire la malle … Une fuite malheureuse qui se finira par hasard dans une tranchée anglaise camouflée. Nez à nez avec les rosbeefs, c’en est fini de sa carrière militaire. Et cette fois ci, nos étranges voisins vont mettre un verrou inviolable à sa prison. Endoctriné, ils lui font traverser la Manche pour l’envoyer dans des camps-prisons spécialisés. Il est pendant plusieurs mois brinquebalés dans tout le royaume pour finir sa course à Ashton, à côté de Manchester. En 1948, la tâche accomplie, Bert fait partie des 24 000 allemands qui ne rentreront pas chez eux, dans leur nouvelle démocratie. Comme beaucoup, il a commencé une nouvelle vie sur place, il s’est marié, et enchaîne même les boulots.

 

English Side

La légende veut même que cela soit dans un de ces centres pour anciens nazis qu’il connaîtra l’un des tournants de sa vie. Trautmann a toujours été un bon athlète. Dans sa jeunesse, il faisait des prouesses en handball, illustrant parfaitement cet homme nouveau, blond aux yeux bleus, et viril que voulait le Reich. Mais désormais, c’est avec le pied qu’il joue. Joueur de champ, cela serait après une blessure qu’il aurait demandé à être replacé dans les cages, en novembre 1946. Il ne les quittera jamais. Lui à qui on avait appris pendant des années à éviter les balles, doit désormais les arrêter avec son corps. Avec succès, puisque ses acrobaties d’ancien para font un carton dans le petit club amateur qui bénéficie de ses exploits.

 

L’élite s’y intéresse rapidement, et c’est dès 1949, le club voisin de Manchester City qui rafle la mise. Un (ancien) nazi au plus haut niveau ? Cela provoque un tollé général. Les lettres d’insultes, les menaces et les banderoles hostiles s’accumulent, y compris parmi les supporters de Citizens. Ses coéquipiers eux, l’acceptent sans trop de difficultés. “Il n’y a pas de guerre dans ce vestiaire”, déclarait alors son capitaine. La plupart sont même impressionnés par son niveau et notamment son anticipation, “la seule façon de le battre lors des entraînements, c’était de manquer sa frappe”, balancera l’attaquant Neil Young. Bert sait qu’il doit faire profil bas, accepter, attendant que ses performances prennent le dessus. Et à Manchester, cette tension s’atténue progressivement. Même le rabbin de la ville, lancera un appel au calme “Malgré les terribles cruautés commises par les mains des Allemands, nous ne devrions pas essayer de punir un seul Allemand qui n’a rien à voir avec ces crimes haineux. Chacun doit être jugé sur ses mérites.

 

On ne peut en dire autant dans le reste de l’Angleterre. En 1950, c’est avec appréhension qu’il prépare son premier match à Londres, contre Fulham, dans une ville encore hantée par le Blitz de 1940 “Je comprends que le peuple de Londres ne devait pas tenir un Allemand en très grande estime après ce qu’il s’était passé, mais c’était quelque chose auquel je devais faire face”. Et quoi de mieux que de répondre à ses détracteurs par une performance inouïe à Craven Cottage ? Bert sort le match de sa vie, et City l’emporte “Je voulais montrer aux gens que j’étais un bon gardien et un bon Allemand, et les choses sont allés dans mon sens ce jour là. Mais que les deux équipes m’applaudissent à la fin du match, et que les fans de Fulham me fassent une standing ovation, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais”.

Fort de sa trajectoire extraordinaire, Trautmann remportera en 1956, la FA Cup, avec un cou brisé après s’être sacrifié la tête la première dans les jambes d’un attaquant adverse. Mais après tout, comme le disait Francis Lee, la star de City de l’époque, “Il a été sur le front occidental et sur le front oriental, il a vu un peu d’action et ce n’était pas un cou cassé qui allait le mettre hors d’état”.

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