mer. Juin 26th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Stanley Matthews, l’anti-cliché

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Dur sur l’homme comme Vinnie Jones, une technique à la Peter Crouch, une vie extra-sportive à la John Terry… La plupart des grands footballeurs britanniques tombent dans ces clichés. Et pourtant, même si beaucoup l’ignorent, la Perfide Albion a abrité pendant près de 30 ans un des plus grands professionnels de l’histoire. « L’homme qui nous a appris comment on devait jouer au football » comme le disait un certain Pelé …

 

Stanley Matthews est né au début de l’année 1915, à Stoke, la ville anglaise de la potterie  troisième fils d’un coiffeur, boxeur poids plume à ses heures perdues, et connu pour sa vitesse de jambe exceptionnelle. Une enfance tranquille dans les joyeuses années 20 en somme. Élève moyen, il se prépare au monde travail dans l’atelier de son père. Sauf que le petit Stanley a un talent fou dès lors qu’il s’agit de taper dans un ballon. Star de son école, il est repéré à 15 ans par Stoke City, où il gravit progressivement les échelons. « Un matin, je suis allé dans les vestiaires et dit bonjour, et les joueurs de l’équipe une m’ont jeté dans le bain avec mes vêtements pour que je retienne la leçon » raconte t’il dans son autobiographie, mais cette hiérarchie ultra-sévère ne l’empêche pas en 1932, de signer son premier contrat professionnel pour 5 livres par semaine …

 

Mi-magicien, mi-libellule

Stoke City végète alors en seconde division. Avec Matthews, les Potters accèdent rapidement à l’élite et feront figure d’outsider en première division pendant près de 15 ans ! Entre 1932 et 1947, Matthews foule près de 260 fois les pelouses du royaume, et plante à une petite cinquantaine d’occasions. Consécration, à 19 ans, il est sélectionné en équipe d’Angleterre pour affronter le pays de Galles, rencontre à l’issue de laquelle le correspondant du Daily Mail critiquera sa « lenteur et ses hésitations », son jeu dérange. Étrange, pour celui qui prendra rapidement le surnom de « magicien du dribble », en tant que premier grand ailier de l’histoire. Walter Winterbottom, ancien sélectionneur des Three Lions, y ira plus tard son éloge « Aujourd’hui, les ailiers restent sur leur aile, alors que Stan avait ce don unique de dribbler l’adversaire ».

De sa modestie légendaire, il balançait pourtant à la presse « Ne me demande pas comment je fais. Cela sort de moi dès que je suis sous pression ». Dans les années 30, le foot était un sport qui privilégiait la force et l’affrontement physique, le style de jeu de Matthews était forcément atypique. Du haut de ses 1m74, le gamin de Stoke combinait à la fois une dose innée de technique, une lecture du jeu exceptionnelle et surtout une fabuleuse capacité d’accélération, une explosivité sur une vingtaine de mètre capable de mettre n’importe qui dans le vent. Une simple « affaire de timing » selon lui, et pourtant, il lui arrivait d’attendre le joueur adverse, histoire de l’humilier à nouveau … Une sorte de Brésilien du nord de l’Angleterre.

 

Et pourtant, si talentueux qu’il était, le magicien du dribble n’aura remporté qu’un seul trophée majeur tout au long de sa carrière. C’était il y a pile 60 ans, une Coupe d’Angleterre, en 1963, sous les couleurs de Blackpool. En finale, alors que les Tangerines perdent largement 3-1 devant Bolton, Matthews rentre dans l’histoire. Sous les yeux des 100 000 spectateurs de Wembley éberlués, il fait exploser la rencontre, donne quelques passes décisives, et une demi-heure plus tard, Blackpool s’impose 4-3. L’un des plus grands retour de l’histoire du football, connu outre-manche comme le « Matthews Final ».

 

Mais les meilleurs témoins de ses exploits restent ses victimes, ses adversaires. Danny Blanchflower, légende de Tottenham, dépité, déclarait à la presse « Tu sais généralement comment il va te passer, mais tu ne peux rien n’y faire ». De quoi en faire une véritable icône populaire. Joseph Mallalieu, député travailliste, y allait même de sa comparaison imagée « Tu as déjà regardé une libellule, comment elle voltige à un endroit avec ses ailes qui vibrent et d’un coup, visiblement sans rien changer, fonce ailleurs à toute vitesse ? ». Véritable idole, quand il revient à Stoke en 1963, en seconde division, l’affluence du stade est multipliée par 4 et les Potters retrouvent l’élite l’année suivante… Star sur le terrain, comme à la ville.

Sir Stanley, Gentleman Matthews

« Le football est un sport de gentlemen disputé par des voyous » entend t’on régulièrement. Stanley Matthews, à lui tout seul, contredit le dicton. Les chiffres en disent long : aucun carton en près de 700 rencontres ! Dans les années 50, dans un match contre un rude adversaire, Wolverhampton, passablement énervé, il poussa un joueur adverse dans le dos … Stupeur, mais heureusement, histoire de perpétuer la légende, l’arbitre ne sifflera qu’un coup franc, oubliant de sortir le carton. Dans la foulée, le prestigieux New York Times présent sur place, écrivait « cette faute sifflée contre Matthews pourrait être comparée à Sir Winston Churchill étanchant sa soif avec de l’eau ». Clean sheet.

 

Un an après être devenu le premier Ballon d’or de l’histoire, en 1957, il devenait également le premier footballeur anobli par la reine Elizabeth II ! Grand sportif, Matthews n’en était pas moins en effet un patriote accompli. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut dispensé de combats et cantonné à Blackpool avec la Royal Air Force, histoire de maintenir le moral de la nation en disputant des rencontres amicales. De quoi lui apprendre la vie et le faire redescendre sur terre, puisqu’en 1995, il déclarait « Je ne suis pas un héro. Un vrai héro est né ici à Stoke : Reginald Mitchell, qui a conçu le Spitfire [l’avion britannique pendant la bataille d’Angleterre, ndlr]. Il a sauvé la Grande Bretagne. C’est ce que j’appelle un héro ».

 

Matthews terminera sa carrière au début de l’année 1965, fêtant ses 50 ans, même si lui, trouvait que c’était encore trop tôt … Son hygiène de vie était des plus irréprochables, avec un régime qui sera le même toute sa carrière : un jus de carotte à midi, steak-salade le soir, et jeûne le lundi, avec en prime, un footing quotidien sur la plage. Quant à sa vie privée, on ne lui connait pas de maîtresse  juste deux mariages plutôt réussis, et des enfants qui deviendront eux même des sportifs accomplis (au tennis). Son jubilé, le 28 avril 1965, compte parmi les plus célèbres du genre, en présence d’Alfredo Di Stefano, Eusebio, Ferenc Puskas ou encore Lev Yachine. Suivra une carrière d’entraîneur assez décevante, d’abord à Port Vale (l’autre club de Stoke), puis à l’étranger : Malte, Canada … Mais c’est par son action dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid que Matthews refit parler de lui.

A partir des années 50 et pendant près de 30 ans, ses étés consistaient à aller Afrique pour entraîner des gamins défavorisés : Nigéria, Ghana, Tanzanie … Puis en 1975 en Afrique du Sud, où malgré l’Apartheid, il décide de mettre en place une équipe d’enfants noirs, les « Stan’s Men ». Quelques temps plus tard, il paiera au groupe un voyage au Brésil, histoire de rencontrer l’idole Zico, quitte à écorner un peu son image en faisant de la publicité afin de financer l’expédition. Des footballeurs s’impliquant dans le développement du sport en Afrique, ils sont beaucoup, mais aucun ne s’est impliqué au même point que Matthews, sans avoir le moindre objectif de communication derrière.

 

Le magicien du dribble nous a quitté en 2000 à l’âge de 85 ans, dans un hôpital de Newcastle. Ses funérailles rassembleront des dizaines de milliers de personnes, des célébrités comme Bobby Charlton ou Gordon Banks, mais aussi des anonymes, fervents supporters de Stoke. Ses cendres, par ailleurs, ont été enterrées sous le rond central du Britannia Stadium de sa ville natale. Les réactions du monde du football seront unanimes pour célébrer ce grand homme. Pour Alan Shearer, son nom était « synonyme du football anglais », alors que Gianfranco Zola y allait de son anecdote « Il m’a raconté qu’il jouait pour juste 20 livres par semaine. Aujourd’hui, il vaudrait plus qu’il n’y a d’argent à la Bank Of England ».

 

S’il est difficile de trouver des critiques sur l’homme, c’est probablement car il incarnait le football dans sa dimension originelle, l’essence même de ce sport tel qu’on l’idéalise de nos jours, un football sain, noble, sans débordements sur et en dehors du terrain, et sans la dictature de l’argent. Seulement, le mec manque encore gravement de reconnaissance, puisqu’il n’a jamais joué dans les plus grands clubs d’Europe, préférant sa région natale, dans une époque où en plus, la télé ne s’intéressait guère au football.

 

« Son nom est le symbole de la beauté du jeu, de sa renommée éternelle et internationale, de son esprit sportif et modeste universellement acclamé. Un joueur magique, du peuple, pour le peuple ». Stelle de la statue de Stanley Matthews, devant le Britannia Stadium.

 

 

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