ven. Nov 22nd, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Entrevue avec des joueurs de Cécifoot (1/2)

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En février dernier, j’ai eu le privilège d’avoir une entrevue avec 3 joueurs de Cécifoot, 2 français et un belge, lors de la 4e phases du championnat de France de Cécifoot – Partie Nord à Avion au Centre Technique et Sportif de La Gaillette (RC Lens). Dans cette première partie, vous retrouverez l’entrevue de Cyril Leturgez (CL), international français de 27 ans, et Mohamed Badaoui (MB), 27 ans également et supporter du Lille OSC. Dans la seconde partie, ce sera au tour du joueur de Five-A-Side Anderlecht, Kevin Vanderborgt, international belge de 35 ans, de répondre à mes questions.

 

Depuis combien de temps êtes-vous atteint de cécité ?

MB : Depuis la naissance, je suis atteint d’une maladie dégénérative. J’ai encore un petit reste, je suis à 0,5 sur 10 et ça continuera de baisser au fur et à mesure.

CL : Moi c’est également depuis la naissance, je suis atteint d’un glaucome congénital. J’ai perdu la vue complètement à l’âge de 13-14 ans.

 

Dans vos villes respectives, est-ce « facile » d’être non voyant ?

MB : Je suis étudiant, je vis à Lille, j’ai encore la chance de vivre chez mes parents. Ça me permet de voir venir, de m’occuper un peu plus de mes études, j’ai encore un peu le temps. J’ai la chance d’habiter pas loin de la station de métro Portes des Postes, (Les 2 métro de la Métropole y passent, beaucoup de bus également), qui est extrêmement bien desservie. Je peux me déplacer à peu près partout avec les transports en commun. J’ai quand même de la chance d’habiter à Lille et je ne m’en plains pas.

CL : Je vis à Douai. C’est assez accessible, il y a le tram et le bus. Dans la vie de tous les jours, pas de travail, je m’occupe de mes 2 enfants.

 

Est-ce qu’il faut beaucoup de temps à s’adapter à la cécité ? Quelle a été votre réaction lors de l’annonce de votre handicap ?

MB : Je vois encore un petit peu. J’ai la chance de pas avoir fait le grand écart visuel. Je me souviens qu’en étant petit, Cyril voyait mieux que moi, il portait encore des lunettes, et que très vite il ne voyait plus rien. Moi j’ai eu de la chance, car je n’ai pas eu de point de comparaison.

CL : Moi après avoir perdu la vue, je n’ai pas eu tant que ça un temps d’adaptation. Je me suis dit que je pouvais continuer à faire ce que j’aime, faire du sport. Je n’ai pas déprimé. En termes d’adaptation, j’ai dû apprendre le braille intensivement. Personnellement ça a été. Dans des cas comme moi, c’est plus facile car on apprend à s’adapter dès la naissance.

 

Depuis quand êtes-vous fan de foot ?

MB : Moi pas si longtemps que ça par rapport à Cyril. Moi c’est depuis la Coupe du Monde 1998, autour de 97-98-99 j’ai commencé à suivre le foot.

CL : Moi depuis tout petit. Je suis allé voir mon premier match à Bollaert j’avais 3 ans. Je suis tomber dedans vraiment tout petit. Depuis ce temps-là je suis dedans.

 

Comment faites-vous pour suivre vos clubs favoris ? Au stade ? A la télé ? Sur internet ?

MB : Je suis né à Lille, donc forcément objectivement je supporte Lille depuis que je suis tout petit, depuis mes 8 ans. C’est logique puisque j’habite là. Si depuis la naissance j’habitai à Lens, je supporterai Lens. Cependant, je suis modestement reconnaissant vis-à-vis du club de Lens (pour le Cécifoot). Avec Cyril on se chambre, ça a toujours était bon enfant. J’ai plutôt tendance à condamner les dérives, les insultes. Moi je suis plus dans le chambrage amical. Supporter le LOSC ne m’empêche pas de défendre le maillot lensois sur le terrain. Pour suivre le LOSC, je n’ai pas pris d’abonnement depuis longtemps, dû aux études. Je suis le LOSC plus souvent à la télé. Le fait que j’arrive encore à voir un peu, j’arrive à voir la différence des maillots par exemple, mais je m’appuie également sur les commentaires. Parfois, pour me tenir informé, j’écoute la radio, mais sans plus.

CL : Je suis abonné en Marek (tribune latérale) dans le Kop. Pour suivre les matches ça facilite un peu la tâche, parce que j’arrive à me repérer par rapport au bruit des supporters, à l’ambiance. Les actions pour Lens ou ses adversaires tu le sais. Quand je ne comprends pas, mon beau-frère est là et m’explique. A la télé on a les commentaires, mais personnellement pour Lens je préfère être au stade. Je ne suis pas sur internet, ni la radio, je préfère la télé ou aller au stade.

 

Depuis combien de temps vous jouez au Cécifoot ?

MB : Je joue depuis 5 ans au Cécifoot. Depuis que Cyril m’y a amené. A l’époque un club à Lille cherchait des joueurs, Cyril m’a appelé. Au départ je ne voulais pas, mais Cyril a insisté et je l’en remercie. J’ai fait un test, et je suis toujours là et je ne le lâche plus.

CL : Depuis 2008, je joue au Cécifoot. J’ai commencé à Paris, au club de Saint-Mandé. J’ai commencé là-bas car un ami y jouait. N’ayant pas de club dans la Région Nord-Pas-De-Calais, je n’avais pas d’autre choix que d’aller jouer à Paris.

 

En quoi le Cécifoot vous a-t-il aidé dans la vie de tous les jours ?

MB : Ça aide à avoir plus confiance. On nous met des barrières latérales, un ballon qui fait du bruit (des grelots à l’intérieur), on respecte les règles et on se déplace tout seul sur le terrain. On n’a pas besoin de nous tenir le bras, on court, on se déplace.

CL : Ça ramène un sentiment de liberté, tu oublis le handicap. On est des sportifs avant tout, quand on est sur le terrain on est des sportifs et rien d’autre.

MB : En étant fan de foot, se mettre à la place du footballeur c’est quelque chose de fort. Moi pendant longtemps, je cherchais un sport, mais les sports qui existaient je ne m’y retrouvai pas, parce que ça ne m’intéressait pas. J’aime le foot et pouvoir jouer au foot c’est ce qu’il y a de mieux.

 

Vous jouez aujourd’hui dans les superbes installations du RC Lens à Avion, est-ce que le Cécifoot bénéficie toujours de telles infrastructures ?

CL : Depuis que j’ai commencer en 2008-2009, on a eu des installations comme ça. Je me souviens d’avoir joué sur des terrains annexes à Geoffroy-Guichard (Saint-Etienne), à Toulouse on jouait sur les installations du TFC. Ça arrive qu’on ait de belles installations, dont également celles de Schiltigheim (Alsace) qui a de superbes installations bien que ce soit un club amateur.

MB : Là, la différence c’est que l’on joue plus régulièrement dans de telles installations.

CL : Le gros changement c’est que l’on joue un championnat plus régulier, avec des matches quasiment tous les mois, on a deux Poules, une Poule Nord et une Poule Sud. Pour nous c’est plus agréable. Ça ressemble plus à un championnat. Avant on avait 3 phases sur 3 week-end où l’on jouait tout le monde en 3 week-end et c’est tout. Désormais on joue maximum 2 matches par Samedi, avant c’était 3 ou 4 matches par week-end. Physiquement c’était crevant.

 

Quel exemple, le Cécifoot francophone, devrait prendre ? L’exemple turc ? Anglais ? Argentin ? Pourquoi si peu de club en France ?

CL : Le championnat turc est très bien structuré, l’Angleterre commence avec 3-4 clubs. Mais l’exemple à suivre c’est l’Amérique du Sud. Au Brésil, tous les clubs pros ont un club de Cécifoot.

MB : En Argentine c’est presque pareil.

CL : En Argentine ce n’est pas encore pareil. Au Brésil ils jouent presque tous les week-ends, avec des matches retransmis à la télé, sur une chaîne comme TF1. Le Brésil c’est vraiment l’exemple à prendre. L’Argentine c’est un peu plus proche du type de championnat comme en France (Poule Régionales). La grosse différence est qu’en Argentine ce sont des professionnels. A chaque phase de championnat, les argentins sont payés. Au Brésil ils sont payés tous les mois, c’est leur métier. Nous c’est vraiment amateur, ni les clubs, ni l’équipe de France ne nous paient. En Angleterre, les clubs sont amateurs, mais la sélection paie ses joueurs, probablement dû au fait d’être affilié à la fédération anglaise de football, alors qu’en France c’est la Fédération Française Handisport et non la FFF. En France on n’a que 9 clubs.

MB : On invite Anderlecht, car il n’y a pas de championnat en Belgique.

CL : Le fait qu’il y ait aussi peu de clubs vient du fait qu’avant il y avait plus de frais de logements puisque les clubs restaient un week-end complet sur le lieu du championnat. Un week-end avait un coût de 1500 à 2000 euros. En 5 week-ends, en comptant la Coupe de France, ça faisait un gros budget (environ 10 000€ la saison). Un club comme Saint-Priest (Rhône) ne pouvait pas se permettre de le payer. Le club de Clermont qui débute a également un problème de moyens. La nouvelle formule va peut-être faire revenir des clubs, car il y a moins de frais, puisque ça se joue sur une journée. L’autre problème est le manque de joueurs.

MB : Ce qui empêche le recrutement de nouveaux joueurs, je pense que c’est le côté impressionnant du sport. On considère que c’est un sport dangereux. Les parents sont protecteurs, à juste titre, mais on pâtit de ça. Il faudrait plus de sensibilisation, de médiatisation.

CL : Il n’y a malheureusement pas que ça. Les écoles spécialisées ne font même pas de Cécifoot et refuse même d’en faire.

MB : Le problème vient du fait que personne ne veut prendre la responsabilité face aux familles. Mais personnellement, les blessures les plus impressionnantes je les ai vus dans le foot valide.

CL : La blessure la plus grave c’est un nez cassé. Ce n’est pas plus dangereux que le foot valide.

MB : Le « Voy » (signifie « Je vais » en espagnol) est très important. D’ailleurs un joueur ne se signale pas avec le Voy est sanctionné d’une faute contre lui, car il se met en danger et met en danger autrui.

 

Les réseaux sociaux peuvent-ils aider à la notoriété du Cécifoot en France ?

CL : Il y a deux ans, je n’ai jamais eu de retweet ou de commentaires. Mais depuis que l’on est le RC Lens Cécifoot (anciennement AS Violaines Cécifoot), les supporters nous suivent. Les sites sur le RC Lens parlent de nous, dont le site officiel du RC Lens. Mais les grands médias français tel que l’Equipe n’en parle pas, ils ne font déjà pas la Une pour les médailles d’or aux jeux d’Hiver. Lors de la création de mon équipe à Lille, j’ai invité la Voix du Nord (grand journal régional), mais ils ont refusé l’invitation, car ils estiment que ça n’intéresse pas les gens. Or, lors des sensibilisations, les gens sont impressionnés. Il y a un décalage entre les médias et les gens. En Espagne, lors de la Coupe du Monde de Cécifoot, dans les restaurants ils passaient les matches.

 

Qu’est-ce que vous répondez aux établissements scolaires, refusant de faire une sensibilisation, car ils n’ont pas le budget ou pas le temps ?

CL : Qu’est-ce que c’est 250€ pour un Collège ou un Lycée ? Alors que certains établissements achètent des appareils de musculation à un prix élevé, ils n’ont pas de budget pour financer une sensibilisation ?

MB : Moi je soupçonne de la peur. Au Quesnoy, on a fait une sensibilisation, et un éducateur est venu me voir en disant qu’ils avaient eu peur de la réaction des enfants vis-à-vis du Cécifoot. Mais à peine le temps de faire une petite démonstration, que les enfants (moins de 9 ans) étaient en file indienne pour essayer. Mais ça nous est déjà arriver d’avoir des gamins qui n’en avait rien à faire, mais c’est bien, je ne veux pas qu’on les forces. Je pense que le problème vient de l’adulte.

CL : Dans un Collège, pour la Région, j’ai fait une sensibilisation qui s’est superbement bien passée. Les gamins avaient déjà fait plusieurs séances avec leur professeur de sport.

MB : Les gamins viennent nous voir lors des sensibilisations et nous demandent comment on fait nos lacets, comment on s’habille. Derrière, les parents étaient gênés par les questions posées. Des parents sont venus nous voir après pour en parler mais par curiosité.

 

Sur le terrain, que ressentez-vous lorsque vous y pénétrez ?

MB : Je veux me battre, je veux aider mon équipe. Ça ne s’est pas bien passé ce matin (défaite contre Anderlecht). On prend du plaisir, mais l’objectif est de gagner. Ce n’est pas parce qu’on a un handicap qu’on est heureux de courir. Non, on est là pour gagner. On veut jouer, on veut gagner.

CL : On est des athlètes avant tout. J’ai la rage de vaincre, encore plus en portant le maillot de Lens. Je suis là pour gagner, pas là pour faire de la figuration.

 

Cyril, tu es souvent sélectionné en Bleu, malheureusement tu n’as pas été présent au Brésil, la France n’étant pas qualifiée, quels sont tes objectifs en Bleu ? JO 2020 ?

Mon objectif est d’aller à l’Euro avec les Bleus et de se qualifier pour les JO 2020 à Tokyo. Je pense qu’il y a moyens de finir au moins deuxième (les 2 premiers vont à Tokyo).

 

Mohamed, quelles sont tes ambitions dans le Cécifoot ?

Je veux clairement marquer avant la fin de la saison (rire de Cyril), et pas contre mon camp (comme contre Anderlecht). Faire en sorte que l’équipe progresse. Malgré les défaites on a un bon groupe. L’objectif est de remonter en championnat, il est hors de question de finir dernier. L’objectif est clairement la Coupe de France également qui aura lieu les 27 et 28 avril à Maubeuge (Nord).

 

Un dernier mot pour la fin ?

Parce qu’il y en a qui vont lire l’article ? (rire) Non, plus sérieusement, venez jeter un œil.

De droite à gauche: Cyril Leturgez et Mohamed Badaoui

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