mar. Mai 26th, 2020

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Coronavirus et stade déserté, les décors écroulés

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Ulysse et Polyphème – Arnold Böcklin

Le week-end dernier, le football professionnel allemand a repris après plus de deux mois d’arrêt. Premier championnat majeur à avoir relancé la saison – à l’inverse de la France, des Pays-Bas ou de la Belgique qui ont toutes trois fait le choix de mettre un terme à la saison en cours – la Bundesliga est une sorte d’éclaireur, de phare dans la brume pour les tenants d’une reprise coûte que coûte des championnats. La Liga espagnole, la Premier League britannique et la Serie A italienne espèrent elles aussi reprendre à plus ou moins long terme quand la Liga NOS portugaise reprendra prochainement. Il va sans dire que cette reprise a été étrange, voir des matchs allemands, ce pays où les stades sont toujours pleins ou presque, sans aucun spectateur ne peut que heurter.

Derrière les fausses justifications parfois brandies – où la volonté d’offrir un divertissement à la population en cette période angoissante figure en bonne place – le réel fondement de la volonté de reprendre est évidemment l’impératif économique. Le football étant un secteur économique très particulier où les coûts fixes (les salaires de joueurs principalement) sont très élevés, l’absence de revenus frappe très durement les finances des clubs. Etant donné la manière dont se répand le virus, les préconisations de quasiment tous les spécialistes sur le sujet, le temps nécessaire au développement d’un vaccin et donc cet impératif économique, nous allons certainement devoir nous habituer à voir des stades déserts pendant un bon bout de temps. Toute cette période pose avec une lumière crue et une acuité nouvelle la question de la place des supporters présents au stade dans l’économie du foot.

La singularité de l’économie du football

Bien souvent le football professionnel est brocardé et présenté comme le symbole de toutes les dérives. En d’autres termes, les commentateurs ont souvent vite fait de le décrire comme la caricature du capitalisme. Je crois, pour ma part, que la caricature réside bien plus dans ces assertions. Il ne s’agit évidemment pas de nier les flux financiers importants qui parcourent l’économie du football ni le niveau de salaire très élevé d’un certain nombre de joueurs. Il convient toutefois, si l’on veut être sérieux et conséquent sur le sujet, de s’intéresser plus en profondeur à la structuration des salaires mais également de l’économie de ce secteur. Comme le rappelle avec brio les amis de Dialectik football, les salaires dans l’économie du foot sont extrêmement inégalitaires et l’arbre des superstars cachent la forêt de la masse de joueurs qui ne touchent pas des salaires démesurés (et qui n’ont que dix ou quinze ans de carrière à espérer dans le foot).

Par-delà cet état de fait assez froid et statistique, la particularité du football professionnel réside principalement pour moi dans les mécanismes qui définissent les rapports de force entre le salarié (par salarié il sera question principalement des joueurs) et l’employeur. En régime capitaliste, le salarié vend sa force de travail à un détenteur des moyens de production (le capitaliste) qui le spolie et construit ainsi sa plus-value. Dans le football professionnel la donne est légèrement différente – et c’est pour ça que le prendre pour analyser le capitalisme comme le font certains me semble au mieux hasardeux – puisqu’il est finalement difficile de définir quel est le moyen de production (les joueurs ? les infrastructures ?). Dès lors le football professionnel ressemble bien plus à une forme de secteur hybride entre la finance – ne parle-t-on pas d’actif-joueur, de spéculation, etc. ? – et la relation capitaliste entre employeur-salarié mais une relation qui serait plus équilibrée que la normale dans le régime capitaliste : les joueurs possèdent parfois des salaires bien plus élevés que leurs dirigeants et disposent de leviers de négociation bien plus grande qu’un prolétaire classique.

La Premier League en éclaireur

Toute cette analyse ne serait que partielle si on n’y intégrait pas l’écosystème plus global allant des droits télévisuels au sponsoring en passant par les recettes de billetterie ou de merchandising, en deux mots l’ensemble des sources de revenus pour les clubs. Ces dernières années, le montant et la part des droits TV dans la structuration des revenues des clubs ont cru de manière très substantielle avec en tout premier lieu la Premier League qui a été le premier championnat à dépasser le seuil du milliard d’€ pour une saison. Depuis, ce que l’on appelle les cinq grands championnats flirtent ou dépassent tous ce seuil (pour la Ligue 1 cela commencera à partir de la saison prochaine et l’arrivée de Mediapro), ce qui a des conséquences très concrètes sur la manière d’appréhender l’économie de ce secteur.

Par-delà le fait, déjà bien établi, d’une dépendance accrue aux droits TV – comme la situation sanitaire actuelle le montre bien, si un certain nombre de clubs veut absolument reprendre c’est pour empocher les droits TV – l’une des nouveautés du foot contemporains réside assurément dans le fait que les supporters au stade semblent voués à devenir une donnée économique négligeable pour les clubs de foot. Il y a bien évidemment de multiples politiques visant à améliorer la « fan experience » mais la froide réalité des nombres démontrent l’érosion lente mais sure de l’importance de cette ressource économique. Là encore la Premier League est pionnière dans le domaine puisqu’une étude de la BBC portant sur la saison 2016-2017 (il y a donc déjà trois saisons, on peut raisonnablement penser que la dynamique s’est amplifiée depuis) a montré que la moitié des clubs de PL pouvaient réaliser des profits même s’ils jouaient dans un stade vide et que les recettes de billetterie ne représentent que la cinquième source de revenus, ce qui est là, me semble-t-il, un basculement fondamental.

Valeur d’échange versus valeur d’usage

En développant sa théorie, Karl Marx place au cœur de celle-ci la notion de valeur. Comme la grande majorité des économistes classiques, il considère que l’origine de la valeur est liée à la production – les économistes néo-classiques développeront plus tard une théorie fondée sur le lien entre la valeur et le désir. Dans Travail, salaire, prix et plus-value, il distingue deux types de valeurs : la valeur d’usage et la valeur d’échange. La première correspond au point de vue qualitatif sur la chose. L’objet est doué d’une qualité, d’une propriété qui détermine l’utilité car il satisfait un besoin (par exemple, le pain nourrit). La seconde correspond au point de vue quantitatif. Il s’agit là de la proportion selon laquelle s’échangent des valeurs d’usage d’espèces différentes. En d’autres termes, la valeur d’usage correspond à ce à quoi va servir la marchandise, la valeur d’échange au prix que l’on va payer pour ladite marchandise.

Ce détour, quelque peu austère, par l’économie marxiste permet à mon sens de saisir la dichotomie grandissante qui existe aujourd’hui lorsque l’on aborde la question des supporters garnissant les tribunes. En effet, pour le fonctionnement du football, la présence desdits supporters parait importante. Tout le monde s’accorde effectivement à dire qu’un match devant des tribunes vides est toujours triste – d’autant plus que cela joue sur la perception que l’on peut avoir du match – et que l’animation des virages, des kops ou des tribunes par les Ultras participe à ce fait social qu’est le football. En d’autres termes dans l’écosystème du football, les supporters présents au stade ont une valeur d’usage plutôt importante. En comparaison de cette valeur d’usage importante, la valeur d’échange – l’argent qu’ils rapportent – dans l’économie du football est quantité négligeable. C’est dans cette situation quelque peu schizophrénique que l’économie se trouve actuellement.

Fétichisme et gains marginaux

En réalité, la question se pose très profondément uniquement parce que nous nous retrouvons dans une situation extrêmement particulière et, à cet égard, le coronavirus a joué un rôle de révélateur sur bien des domaines. Si nous n’étions pas dans une période où le huis-clos est une nécessité sanitaire alors cette dynamique se serait poursuivie, peut-être même sans que l’on s’en rende réellement compte. À l’ère du foot globalisé, les clubs rivalisent en effet d’inventivité pour attirer au stade des publics qui sont éloignés de leur bassin de population. Ceci a deux conséquences principales selon moi : d’une part le changement sociologique des tribunes et d’autre part l’accent mis sur le merchandising et tous ses avatars. Il s’agit surtout d’aller vendre un produit à un public le plus large possible.

C’est ici que Marx est encore utile pour comprendre la situation. Nous sommes, selon moi, devant un fétichisme de l’augmentation des revenus dans le monde du foot. Dans Le Capital, l’économiste et philosophe allemand définit le fétichisme de la marchandise comme une forme d’occultation de la réalité : ce n’est pas le travail qui donne de la valeur aux choses mais ce sont les choses qui auraient une valeur en elles-mêmes. Pour lui ce fétichisme est révélateur d’une dynamique plus profonde, le fait que la production économique échappe au contrôle des producteurs en suivant les lois du marché qui imposent un certain nombre de règles (dont la recherche permanente d’une rentabilité accrue du capital). Le fétichisme dans le monde du football a donné lieu à la recherche permanente de la « diversification des sources de revenus » qui n’est finalement que l’autre nom du recul du poids économique des supporters du stade dans l’économie du foot.

Il y a toutefois un élément qui plaide en faveur du maintien des supporters au stade (et non pas de la figure du touriste-spectateur) qui est celle des gains marginaux. Si la billetterie a selon toute vraisemblance toutes les chances de se retrouver reléguée dans les limbes des sources de revenus, les effets des supporters présents au stade jouent sur les autres sources de revenus, en les catalysant. Je le disais un peu plus haut, un match se déroulant à huis-clos nous engage moins émotionnellement, parait plus fade et en conséquence est moins vendeur pour une chaîne de télé. Dès lors, la présence de supporters au stade et l’animation des tribunes est une partie importante – on rejoint la question de la valeur d’usage – pour la valorisation d’un championnat lors d’appels d’offres pour les droits TV (il n’est guère étonnant que la LFP utilise beaucoup les images de tribunes pour vendre la Ligue 1 à l’étranger). On pourrait même aller plus loin et considérer que le soutien des supporters favorise les victoires, donc la reconnaissance et le merchandising.

Demain, c’est loin ou l’absurde camusien

Une fois que l’on a dit tout cela, il pourrait être tentant de prendre un ton péremptoire et d’assurer que les choses vont se passer comme ceci ou comme cela. Je crois au contraire que la période actuelle – et cet état de fait dépasse largement le cadre du football – appelle à l’humilité et à la construction de solutions qui satisferont le plus grand nombre. Ce qui est certain en revanche, c’est que, le retour dans les stades de foot pour les supporters n’étant certainement pas pour demain, les clubs vont continuer à chercher une diversification des revenus et selon toute vraisemblance le football sera radicalement différent lorsque nous serons à nouveau autorisés à retourner au stade.

L’autre grande question qui se pose est bien évidemment le rapport que vont entretenir les supporters de foot à ce nouveau football qui va devoir, au moins temporairement, se passer des tribunes pleines. Va-t-on assister à une ruée sur les matchs pour compenser l’angoisse et le manque ou au contraire prendre conscience d’une forme de décrochage ? Pour paraphraser Albert Camus, l’un des philosophes ayant le plus chéri le football et ses vertus sociales et éducatives, dans Le Mythe de Sisyphe, l’absurde va-t-il naitre de la confrontation entre l’appel des supporters et le silence déraisonnable des stades ? Toujours dans le même livre, son essai philosophique consacré à la notion d’absurde, le philosophe franco-algérien écrit des mots qui s’appliquent, je crois, puissamment à la situation actuelle : « Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement ». Alors, suicide ou rétablissement ?

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