mar. Oct 20th, 2020

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Financiarisation du football

21 min read

Révolution, et si on commençait par le football ?

Le football est le sport-roi. Il est présent partout ou presque sur le globe. Il est très facile à pratiquer et transcende ou exacerbe les oppositions politiques ou raciales. Le ballon rond, en plus d’avoir un nombre important d’adeptes, est devenu tellement universel que même les personnes qui ne l’aiment pas connaissent les joueurs stars qui tapent dans le cuir chaque week-end. Cependant, comment un sport populaire, accessible et longtemps méprisé par les élites notamment françaises a pu devenir une industrie qui attire spéculateurs, magnats ou riches Sheikh alors que le football semble être en crise depuis près de 15 ans et ne semble pas prêt de d’évoluer ? Tentative de réponses et réflexions sur l’avenir.


Pour en savoir plus sur les origines du football, et notamment son aspect social, on vous recommande le livre « Une histoire populaire du football » par Mickael Correia


Le football a été exporté un peu partout sur le globe par les marins anglais quand l’île était l’un des pays les plus puissants du monde. D’abord clandestinement puis les premiers clubs de locaux se sont formés pour affronter les Anglais. Par sa facilité de mise en œuvre mais aussi par sa capacité à faire disparaître au moins en apparence les inégalités sociales, il va très vite devenir le sport de la classe travailliste. Les ouvriers comme on les nomme en France. Eric Hobsbawm lui offre même le qualificatif de religion laïque des travailleurs. Pendant longtemps, l’indemnité ou le salaire des footballeurs était directement corrélé avec celui des ouvriers, pour éviter qu’un fossé se creuse. Pourtant, le football ne fait pas exception, dans un monde capitalise néo-libéral, il s’est lentement éloigné des gens qui n’ont à vendre que leur force de travail pour devenir un objet pour faire des profits en créant une économie particulière. Comme l’explique Jean-Claude Michéa dans un entretien paru sur le Cairn, le football est à la fois une activité sportive, un fait de société, un art mais aussi une industrie.

Une évolution brutale durant les années 80 et 90

Durant longtemps, l’économie du football répondait à un schéma économique assez simple. Des riches industriels prenaient le contrôle des clubs pour étaler leur richesse. C’est pour prouver que le champagne ça rend riche, que Reims est devenu l’un des clubs les plus forts des années 60. C’est aussi pour ça, que pas mal de clubs sont rattachés à des villes ouvrières, comme Lens, Saint-Etienne, Liverpool ou Manchester, notamment. On ne cherchait pas à devenir plus riche par le football, mais on cherchait à montrer qu’on était riche tout en rendant un peu fier ses ouvriers via le football. L’économie était aussi soutenue directement ou indirectement par les politiques locales et avait un vrai ancrage territorial. Il y a aussi les clubs communautaires, qui permettaient à des groupes de personnes de se retrouver et de s’entraider. Une logique que certains catégorisent comme sectaire, d’autres comme salutaire. Le stade notamment devient aussi un des derniers lieux de rencontre entre les gens des différentes classes sociales et leur permet de se mobiliser.

Durant les décennies 80 et 90, l’économie du football européen va trouver sa place dans le monde capitaliste néo-libéral. Les riches équipementiers comme Puma, Adidas ou Nike veulent accroître leurs profits en touchant d’autres marchés. D’autres compagnies veulent suivre le même objectif et se positionnent en tant que sponsors comme MacDonald, Coca Cola ou MasterCard notamment. Cependant pour passer de cette volonté à une réalité, il a fallu transformer l’UEFA en une machine mercantiliste alors qu’elle était simplement là pour faire de l’administration auparavant. Il fallait un beau projet (à vendre) à l’organisation européenne du football : le nouveau format de la LDC. Finie la Ligue des Champions avec simplement les clubs champions. Maintenant, le second, puis troisième et même le quatrième des championnats les plus puissants ont leur place en LDC. Les champions moins côtés doivent passer par des tours de barrage. Ce nouveau format se dote d’une identité visuelle et sonore pour parachever sa transformation et pour se valoriser, se financiariser.


Pour aller plus loin dans l’analyse de l’économie du football professionnel, « L’économie du football professionnel » de Bastien Drut


Une autre décision va aussi permettre au football de se transformer profondément : l’arrêt Bosman. En 1995, l’Europe décide d’abolir les règles nationales sur le nombre de joueurs étrangers autorisés dans les clubs ou sur les feuilles de match. Le conseil supprime aussi les indemnités de fin de contrat. L’argumentaire pour expliquer cette décision est assez simple : liberté individuelle et abolition des frontières intra-européennes. On ne peut plus limiter le nombre de footballeurs italiens en France parce que les deux pays sont européens et donc, n’ont plus de frontière commune claire vu qu’elles sont intégrées dans un ensemble plus vaste qui est matérialisé par l’espace Schengen. Cette décision est unanimement applaudie ou presque, même les dirigeants de gauche la saluent. Le football Européen a profondément changé durant cette période et va embrasser cette nouvelle doctrine économique dominante avec les garanties que le marché commun offre : libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes.

Maintenant que le football s’est doté des moyens pour se libéraliser, il a besoin d’argent pour progresser. Les sponsors affluents, les riches industriels sont remplacés par des magnats à la fortune un peu plus difficile à suivre. Silvio Berlusconi a été un des militants les plus fervents dans cette volonté d’abolir les règles autour du football. La raison ? Faire prospérer son bébé : Mediaset. L’évolution des chaines payantes et du football sont directement liées. L’un amène l’argent et se sert du football comme produit d’appel, l’autre se sert de l’argent des droits TV pour continuer sa course ou fuite en avant en investissant toujours plus d’argent. Malgré cette progression financière, l’économie du football Européen est caractérisée notamment par Jean-Jacques Gouguet et Didier Primault ainsi que diverses contributions du Journal of Sports et Economics entre 2006 et 2007 comme en crise au début des années 2000. Rien ne change, pire le volume des dettes et déficit des clubs ne diminue pas et s’envole.

Un glissement encouragé et soutenu par l’ensemble de l’écosystème du football

La dynamique du financement du football évolue donc. Fini l’ancrage local, le riche industriel qui fait prospérer le club de sa ville ou région avec l’aval des politiques et des banques qui acceptent que le football tarde à rembourser ou cumule des dettes plus ou moins importantes. L’industrie du foot se globalise, se mondialise, se libéralise mais la passivité des autorités reste la même. Des riches d’un peu partout arrivent dans le foot pour faire prospérer des affaires éloignées de celui-ci. Le cas Robert Luis Dreyfus et l’OM est intéressant. Dans les faits, il n’a pas gagné d’argent avec les Olympiens, pire il en a surement perdu un peu. Dans le même temps, il s’est servi du club pour faire prospérer des affaires en lien ou non avec le foot comme Adidas, Direct Energie ou encore Neuf Telecom.

La volonté d’achat de Rupert Murdoch, le magnat médiatique, de Manchester United, l’un des marques les plus puissantes du football dans les années 2000 montre aussi ce glissement. Les clubs deviennent des marques à valoriser, les joueurs des actifs financiers, les gains marginaux, un secteur à braconner. Le football devient une machine à influence comme les médias dominants qui sont maintenant entre les mains de puissants hommes d’affaire. L’idée dans ces rachats n’est pas de faire de l’argent directement, mais gagner en respectabilité, entrer dans des lieux de pouvoir et continuer de financiariser ces domaines longtemps à la marge des révolutions industrielles.

Pourtant, l’économie du football Européen ne suit pas vraiment la logique de la politique capitaliste néolibérale, du moins au premier abord. Quand on s’intéresse aux finances des clubs, ils sont toujours ou presque dans le rouge. Rare sont les clubs dans le vert de manière régulière. Pourtant, les recettes notamment en termes de droits TV augmentent à chaque nouvelle négociation. Dans les faits, les clubs reçoivent plus d’argent en volume mais vu qu’ils doivent gagner pour générer plus de gains et ainsi progresser, le cercle semble sans fin. Les clubs sont entrés dans une course à l’armement qui les poussent à mobiliser toujours plus d’argent dans les indemnités de transferts (les rachats de contrat) et dans les salaires des joueurs. Enfin une minorité, qui a vu sa rémunération progresser de manière exponentielle. Les joueurs et les spectateurs qui cherchent le beau, une notion floue et difficilement valorisable, vont à rebours de la logique capitaliste. Jean Claude Michéa a une réflexion intéressante qu’il a livré au Cairn (voir ci-dessus) : « En tant que sport, il (le football) se fonde d’abord, en effet, sur ce que Galeano appelait la « joie de jouer pour jouer » – ce qui contredit évidemment l’idée taylorienne selon laquelle tout geste humain devrait être immédiatement « rentable » et techniquement programmé (qu’aurait pensé Taylor de Garrincha ou de Kopa ?) »

Comme le reprend un article écrit par Jérémie Bastien intitulé « Le football professionnel européen dans un système capitaliste financiarisé en crise : une approche régulationniste des facteurs de changement institutionnel » qui reprend une thèse portée à l’université de Reims en décembre 2017 : « L’objectif prioritaire des propriétaires de club est d’obtenir de bons résultats sportifs, et non de réaliser de bonnes performances financières, afin de capter des capitaux dans d’autres secteurs d’activité. Les clubs sont ainsi soumis à une « contrainte budgétaire molle » (Andreff, 2009) telle que l’a définie Janos Kornaï (1980) dans le cas des économies planifiées. À partir de ces deux particularités, la thèse interroge la spécificité de la dynamique mésoéconomique qui se dégage du football, en ce sens qu’une telle dynamique n’est pas durablement observable dans d’autres secteurs compte tenu des deux régularités sur lesquelles repose le régime en vigueur : la gestion en déficit des clubs et leur surendettement. »

Pour valoriser au mieux le football et qu’il touche toujours plus de gens et de consommateurs surtout à la TV, le ballon rond doit montrer patte blanche. Certes on milite contre le racisme mais en même temps, on ne condamne pas lourdement les fautifs. On vide aussi le football de son lien avec diverses luttes sociales ou de sa faculté à devenir une caisse de résonance pour diverses revendications des supporters. On « nettoie » les stades des gens les moins fortunés mais les plus virulents pour les remplacer par des spectateurs, plus façonnables. La Premier League a par exemple parfaitement repris la lutte contre le Hooliganisme pour faire monter en gamme les stades avec des places assises et donc augmenter le prix des abonnements. Le football n’est plus totalement un fait social et tend à devenir un produit mondialisé transportable partout.

Mais comment est réparti l’argent du football ?

Alors que globalement, les possédants voient dans les salaires un poste de dépenses compressibles pour maximiser les profits, flatter un bilan comptable et donc se verser toujours plus de dividendes. Dans le football, les salaires des joueurs professionnels ne sont pas comprimés, ils suivent même une progression exponentielle qui génère une situation particulière et singulière au football. Dans cette industrie, ceux qui vendent leur force de travail et font vivre cette économie perçoivent des salaires très importants et souvent même plus importants que ceux qui leur font signer ces contrats.  Un pouvoir de négociation important qui permet à une minorité de joueurs de toucher beaucoup mais qui ne permet pas à l’ensemble des footballeurs de percevoir un salaire conséquent. Beaucoup encore doivent se battre contre des patrons véreux, on se souvient des différents mouvements de grève de joueurs contre les salaires impayés et la majorité des joueurs touchent une solde faible, pas suffisante pour leur assurer une pérennité financière après une carrière qui ne dure jamais très longtemps. Surtout que la peur du chômage est exacerbée chez les footballeurs moins médiatisés qui signent des contrats à durée déterminée assez court.


Pour en savoir plus sur la vie pas si facile des footballeurs, on vous invite à (re)lire Galère Football Club, de Romain Molina


La redistribution dans le football européen n’est présente dans les textes qu’à une échelle : les Lignes nationales dans les processus de vente de droit TV. Dans les principaux championnats du vieux continent, les ligues professionnelles organisent les championnats professionnels, souvent la D1 et la D2 comme en Espagne ou en France. Dans le même temps, ils négocient des contrats avec les chaines de TV payantes et répartissent relativement équitablement les sommes qui sont perçues. En Espagne, les deux mastodontes se sont longtemps réservés le plus gros de l’assiette, ce qui leur a permis de progresser bien plus vite que les autres mais cette répartition inéquitable des richesses a aussi mis énormément de clubs dans le rouge et proche de la faillite. Les pouvoirs publics et la Ligue ont dû agir pour rééquilibrer l’ensemble et éviter que le championnat ne disparaisse dans ce format avec des promotions et relégations.

Pourtant la position du Barça et du Real reflète assez bien la position du G14 (le groupe des clubs les plus riches et puissants d’Europe). Pourquoi continuer de négocier collectivement quand on pourrait en tirer bien plus individuellement ? En Espagne, Gijon ou Valladolid ont besoin d’un championnat compétitif pour tirer un maximum d’argent des droits TV, pour cela la présence du Barça et du Real est primordiale. A l’inverse, alors que laLiga a permis au Barça et au Real de s’imposer comme des clubs ultra-puissants, maintenant partager l’argent des droits TV les prive de revenus toujours plus importants. C’est là que la notion de ligue fermée, déjà imaginé dans les années 2000 et qui revient sur le tapis prend du sens.


Pour aller plus loin sur les droits TV : « Bientôt du football sur Netflix »


Le Barça notamment n’est pas au mieux financièrement, comme pas mal de clubs, les comptes sont pas tops, les immobilisations pèsent (surtout les contrats de joueurs) et il faut donc accroitre les revenus pour ne pas sombrer. Pour ces clubs, pendant longtemps gagner sportivement leur a permis de gagner toujours plus économiquement, mais ils arrivent à un moment où gagner globalement ne suffit plus à couvrir les frais (dans la mesure de l’entendement) de la course à l’armement qu’ils doivent suivre engendre. Pour ces clubs puissants, créer un championnat avec les clubs les plus puissants permettraient de vendre les droits TV plus chers et de les partager avec moins de clubs ce qui offre à la fin, plus d’argent pour les clubs engagés directement dans cette possible Ligue Fermée quitte à détruire tout autre football européen. Ce repli, permettrait aussi de sécuriser les investissements comme dans les ligues fermées américaines, plus de relégation ou de mauvaise saison qui font mal aux finances. 


Pour tout savoir sur le foot en Espagne, c’est sur FuriaLiga


Jean Claude Michéa, toujours au Cairn, a un avis très intéressant sur cette question de la redistribution des droits TV et sur la Ligue Fermée : « Je crains même qu’on en arrive un jour à mettre en place un championnat des clubs européens – réservé aux seuls clubs les plus prestigieux – qui monopoliserait dès lors l’essentiel des soutiens financiers et médiatiques. Pendant que les autres clubs végéteraient dans les bas-fonds de championnats locaux, dont l’intérêt sportif serait nécessairement très faible. Le football aurait alors définitivement cessé d’être un sport populaire, au sens premier du terme, pour devenir une simple variante du Rollerball, sur fond de Pom Pom girls et de coupures publicitaires incessantes. »

Quel contrôle, régulation ?

Ce poids des clubs dominant met l’UEFA dans l’embarras. Alors que l’organisation a pleinement permis au club de se libérer des règles et donc d’embrasser le néolibéralisme, elle n’a jamais vraiment voulu lui apposer une réglementation nouvelle et n’a jamais réfléchi à un football plus juste, plus équitable. Les clubs dominants sont devenus tellement puissants qu’ils réfléchissent maintenant à passer au-dessus de l’UEFA. L’organisation est bloquée, n’a jamais cherché à encadrer leur progression et doit maintenant jongler et les séduire pour ne pas les perdre et donc sombrer.

Actuellement, les clubs ont besoin pour survivre financièrement soit d’être soutenu directement ou indirectement par des mécènes ou magnats étrangers, soit de ne jamais se tromper sur le marché de transfert tout en réussissant de belles ventes chaque été ce qui permet au club de ne pas sombrer financièrement tout en les empêchant de concurrencer réellement les clubs du G14 ou alors de gagner constamment ce qui permet de capter les dotations des compétitions européennes, la plus grosse part des droits TV et donc d’assurer le maintien de sa position dominante.

Certains argumentent et expliquent que l’UEFA a tout de même mis en place le Flair-Play Financier et veut donc contrôler les finances des clubs et limiter les abus. Oui mais non. Tout d’abord parce que comme le fonctionnement de la DNCG, celui du FPF est très opaque. Rien n’est blanc ou noir, tout est gris. De plus, sa conception permet aux clubs déjà en place qui ont profité de ce vent de libéralisme pour se créer des oligopoles de ne jamais être vraiment inquiétés. Il semble surtout là pour mettre des bâtons dans les ronds des nouveaux-riches comme Manchester City ou le PSG. Dans le même temps, ces nouveaux clubs riches, qui connaissent les règles de jeu mais savent qu’elles ne sont pas fixes, ont monté des stratégies de comptabilité créative (en gros des montages financiers pour gonfler les recettes et donc passer dans les clous du FPF alors qu’ils ont violé les règles dudit FPF). Même cette commission de contrôle a durant un temps réduit quelque peu les inégalités, les dispositifs de régulation mis en place par l’UEFA servent surtout à protéger l’ordre établi.


Dans le même temps, les organisations nationales de contrôle financier comme la DNCG en France ont permis de valider l’économie molle des clubs. En gros, on ne sanctionne pas les clubs quand les déficits ne sont pas très grands et qu’ils semblent absorbables par la fortune du propriétaire du club. Encore une fois, l’OM est un bon exemple. Rarement pleinement en positif, le club n’est pas inquiété parce que RLD, puis MLD et maintenant McCourt ont des fortunes conséquentes. Dans le même temps, les clubs sont de plus en plus perçus comme des identités immortelles donc les dettes ne sont pas vues comme grave parce vu que tu ne peux pas mourir tu finiras bien par rembourser ou alors, les pouvoirs publics viendront sauver les clubs en danger et l’histoire a déjà prouvé cela. En France, les faillites concernent des clubs qui ne sont pas perçus comme majeurs, type Bastia, Le Mans ou encore Grenoble mais jamais Lens qui a pourtant quelque fois flirté avec la banqueroute par exemple ou Marseille. En gros, les régulateurs institutionnels adoptent une position molle sur le niveau de rigueur des finances de clubs ce qui ne pousse pas les clubs à limiter les déficits. 

Faites du bruit pour l’entrée des spéculateurs

Cet écosystème très particulier a longtemps été boudé par les marchés financiers classiques. Le football en Bourse n’a jamais vraiment fonctionné. Le premier club à être entré sur le marché a été Tottenham dans les années 80 pour financer la construction de son stade. Puis de nombreux autres sont arrivés, notamment Anglais. Mais rapidement, les actions des clubs ont été sanctionnées par les marchés qui ont dévalué souvent fortement les clubs. Vu comme volatile, instable et surtout peu enclin à verser des dividendes, le foot n’est pas bien vu en Bourse. Manchester United, la marque la plus puissante du football Européen est bien cotée mais sur le marché américain et jouit d’une position assez unique dans le football. Le club sombre mais la marque commerciale se porte très bien.

Il existe bien un indice européen qui regroupe une vingtaine de clubs en Europe. Le plus puissant est la Juve, suivi du BVB et de l’OL. Un club très puissant et deux clubs qui génèrent surtout des revenus par la formation et la revente de talents. Mais même si l’indice a trouvé sa place sur les marchés, il n’offre pas vraiment de perspectives enrichissements à court terme et donc ne pousse pas d’autres clubs à vouloir tenter l’expérience. Cette défiance a même poussé les Anglais à se retirer du marché par exemple. Arsenal est notamment coté sur un marché confidentiel à Londres. La donne semble évolué et ces produits semblent trouver un public comme le montre un article de Forbes qui a discuté avec Garcia Alvarez, le dirigeant d’un Hegde Fund qui investit de plus en plus dans le football :

« En outre, le secteur bénéficie de multiples tendances séculaires telles que la popularité croissante du football européen sur les principaux marchés internationaux, comme les États-Unis et la Chine, le pouvoir de tarification en ce qui concerne les droits de télévision nationaux et internationaux, et les changements technologiques dans la distribution de contenu »

Pourtant, dire que le football n’attire par les spéculateurs serait mentir. Tout d’abord, comme on l’a vu, certains voient dans le fait de posséder un club de football un bon moyen de faire fructifier des affaires en lien ou non avec le ballon rond. Des fonds étatiques ou des oligarques se servent aussi du football pour du soft-power, que ça soit pour se faire bien voir comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite ou alors pour récupérer un passeport européen. Depuis un peu moins de dix ans, des fonds plus flous arrivent sur le marché et investissent un peu partout. Toulouse vient notamment d’annoncer son processus de vente à un fond américain qui a investi dans le sport et les hydrocarbures notamment. Pourtant le football est une industrie en crise, qui génère surtout des dettes et des déficits alors pourquoi tenter l’expérience ?

Le football ressemble encore au Far West. Les opportunités de dégager des fonds sont importantes et la réglementation peu présente. Les indemnités de transferts sont ainsi difficiles à tracer. Les rétro-commissions sont la norme, et le nombre importants d’intermédiaires rend difficile le suivi de l’argent et permet à beaucoup de monde de grappiller un gros chèque sur le dos des clubs. Certains y voient aussi une bonne possibilité pour le blanchiment d’argent et quand on voit des joueurs achetés puis revendus immédiatement par des clubs dans des zones géographiques floues, ça alimente logiquement ces inquiétudes. La présence de super-agents qui ont l’oreille attentive de certains dirigeants tout en ayant des parts dans des clubs montre bien que les conflits d’intérêts sont courants dans le football. Les banques sont aussi moins enclines à prêter au football, ce qui a permis à des usuriers de s’infiltrer dans le football et de mettre des taux d’intérêts absolument dingue. Le fond Elliot par exemple est l’un de ses nouveaux argentiers du football. Il est difficile de rendre un club rentable, il n’est pas difficile de faire de l’argent dans le football. Ce système est directement soutenu et encouragé par les capitalistes.

La crise du COVID met pourtant le football dans une situation compliquée. Les clubs bien que puissants sont directement dépendants de l’argent des chaines de TV, ce qui poussent tout ce beau monde à reprendre dans des conditions assez éloignées de ce qu’est vraiment le football professionnel. Dans le fond, les capitalistes ont toujours cherché à couper le football européen de son ancrage local pour lui permettre d’être mondial et donc de devenir des marques transnationales et cette crise sanitaire leur permet de valider ça. Le football se joue sans spectateurs et beaucoup trouvent ça pas si grave et même bien parce que ça stimule la créativité et l’adaptation. En France, Monsieur Aulas, président du seul club coté en Bourse du pays gesticule depuis maintenant 3 mois (Mars 2020) d’abord en militant pour la saison blanche ce qui lui aurait permis de revenir en Europe et maintenant sur une reprise alors que peu le soutiennent toujours dans l’optique de remonter la pente et de prendre part à la coupe d’Europe et de toucher cette manne financière vitale pour des clubs qui joue avec le feu en termes de dépenses.

Et maintenant, révolte

La situation actuelle montre bien que les clubs ont beau être puissants, ils restent fragiles. Et qu’au lieu de vouloir faire comme si tout devait reprendre normalement pour retrouver la même logique de course à l’armement et de surenchère financière, il serait peut-être temps de réfléchir à une réglementation claire et stricte qui permettrait aux clubs de ne plus être dépendants aussi directement de l’argent de la TV. Cette logique néolibérale creuse les inégalités mais ne rend pas l’ensemble plus solide. Les riches continuent de s’enrichir, les pauvre sont précarisés et le système ne devient pas plus fort. Pire, il est sûrement même plus fragile qu’avant parce que globalisé et de moins en moins inclus dans un système local fort. La main invisible du marché ne fonctionne pas ou en tout cas s’est trompée avec la Bourse, pourquoi elle fonctionnerait dans le football ?

Mais comment reformer un système aussi prospère et favorable aux possédants qui a toujours un voir deux coups d’avance ? L’idée de lui imposer des organes de contrôle indépendants est une bonne chose. On l’a vu avec le cas de Manchester City, les clubs ne se limitent pas à de la « comptabilité créative » (des malversations sans néologisme), ils mettent aussi tout en œuvre pour corrompre les décideurs en utilisant tout l’argent disponible pour ne pas être inquiétés ou alors, être informés à l’avance des nouvelles dispositions. La carte de l’indépendance et d’experts nommés pour une courte durée rend la corruption difficile à réaliser.

L’autre argument est la constitution d’un Salary Cap comme dans les ligues fermées américaines. En gros, les masses salariales sont strictement encadrées, ainsi que la hauteur des salaires. En gros, il faut limiter les dépenses des clubs à un certain seuil qui rend le tout supportable sans pour autant chercher à devoir engendrer plus pour continuer à vivre. Les clubs de football puissants ont beau être vus comme des êtres immortels, sans l’argent des magnats ou de la TV, l’industrie du sport professionnel n’est pas viable dans son format actuel. Les clubs ont certes amorcé depuis un moment une politique de diversification des revenus avec la création d’expérience stade et une financiarisation du supporter, de sa consommation de l’actualité de son club ainsi que tout ce qui le lui permet d’être lié à son club mais ce n’est pas encore assez pour cette industrie. Vouloir rendre les riches plus riches et puissants n’a jamais permis à un système d’être viable à long terme. Pourquoi cela serait différent pour le football ?

On peut aussi évoquer la moralité des acteurs du football professionnel européen. Actuellement, ce milieu est une jungle qui n’a que peu d’état d’âme à laisser prospérer des acteurs véreux, pire des dirigeants font souvent des affaires avec. Voir l’UEFA mais aussi la FIFA prendre le problème si peu en considération malgré le volume d’argent brassé est révoltant. Le COVID est déjà vu par les investisseurs comme une opportunité pour investir dans le football alors qu’il est dans le creux de la vague. Ca peut être aussi le bon moment pour imposer des mesures claires de contrôles et de redistributions des richesses dans le football. De par sa position particulière, son attache avec le milieu ouvrier aussi que la résistance d’un certain nombre de secteurs où la gratuité et l’universalité est la norme, le football peut être la porte d’entrée pour faire vaciller et remettre en cause ce système qui fait du mal nos sociétés.

Benjamin Chahine

Sources :

1- Jean Claude Michéa au Cairn :

https://journals.openedition.org/regulation/12607#tocfrom2n1

2- Le football professionnel européen dans un système capitaliste financiarisé en crise : une approche régulationniste des facteurs de changement institutionnel

Jérémie BASTIEN

Soutenue le 5 décembre 2017 à l’Université de Reims Champagne-Ardenne

Sous la direction de Jean-Jacques GOUGUET (Professeur émérite, Université de Limoges) et Gilles RASSELET (Professeur émérite, Université de Reims Champagne-Ardenne)

Wladimir ANDREFF (Président), Professeur émérite, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Christophe DURAND (Rapporteur), Professeur des Universités, Université de Caen Normandie

Thomas LAMARCHE (Rapporteur), Professeur des Universités, Université Paris Diderot-Paris 7

Sandrine MICHEL, Professeure des Universités, Université de Montpellier 

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