mer. Déc 11th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Foucault, Lévi-Strauss et les Ultras

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Le 30 septembre dernier, le Montpellier Hérault Sporting Club recevait le Nîmes Olympique dans le premier derby en Ligue 1 depuis de très longues années. Si sur le terrain les joueurs de la Paillade ont terrassé les Crocodiles dans une victoire nette et sans bavure, en tribunes, en revanche, ce sont bien les Gladiators nîmois qui ont infligé une humiliation certaine à la Butte Paillade. En brandissant la tête du diable (symbole du groupe) issue de la bâche dérobée l’été dernier, les Ultras nîmois ont remporté une très grande victoire symbolique sur leurs homologues montpelliérains qui sont descendus en bas de leur virage sans pour autant envahir la pelouse. Cet état de fait n’a pas manqué de susciter des réactions de mépris souverain assurément symbolisées par la phrase répétée ad nauseam « leur équipe gagne et ils sont prêts à tout gâcher pour une histoire de tissu, des abrutis ».

Quelques semaines plus tard et un peu plus à l’est, le bas du Virage Sud du Stade Vélodrome a sonné désespérément creux lors des matchs opposant l’OM à Dijon puis Reims. Bien que la pauvreté du jeu déployé par l’escouade de Rudi Garcia ainsi que les humiliations à répétition infligées à cette équipe auraient pu justifier un tel silence de la part du Commando Ultra 84, c’est à une décision de la Ligue de Football Professionnel que nous avons due ces images déplorables et désespérantes d’une partie de stade vide. En réponse aux fumigènes craqués par le groupe marseillais, la commission de discipline a effectivement infligé deux matchs de huis-clos partiel, une décision venant s’ajouter à la longue litanie des sanctions infligées aux Ultras dans ce pays et qui n’ont pas d’autre objectif que de les stigmatiser pour tenter de les faire entrer dans le rang.

 

Le bon sauvage ?

 

A une époque pas si lointaine, la littérature française regorgeait d’ouvrages traitant de la question du bon sauvage. Symbolisé par le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, ce pan de la littérature française s’inscrivait alors dans la formation de l’empire colonial français et donc la découverte de populations différentes de celles présentes en Europe. A cet égard, il est bon de rappeler l’origine du mot barbare qui nous vient de très loin puisqu’il remonte à l’Empire Romain et désignait alors ceux qui, étrangers à Rome, parlaient un langage que les Romains assimilaient à des borborygmes ce qui a donc induit cette manière péjorative de les nommer puisque leur langage paraissait n’être qu’une succession de « ba ba ba ba » aux Romains qui se définissaient comme érudits et supérieurs à ces peuples.

Il y a indéniablement de cela dans la manière dont sont traités les Ultras par tout un pan de la population foot de ce pays. Refusant radicalement de faire l’effort de comprendre ou même de s’intéresser un tant soit peu à la culture et aux codes ultras, toutes ces personnes, symbolisées par l’oiseau de malheur qui sévit sur une chaîne du groupe Bolloré sans même savoir que l’on ôte le gardien des systèmes de jeu lorsqu’on les décrit, se pressent de jeter leur mépris et leur air supérieur, considérant que les Ultras sont en quelque sorte les barbares du football. Toujours dans le thème du barbare et du sauvage, bien des années après l’apogée du courant sur le bon sauvage, Claude Lévi-Strauss, sans doute l’un des anthropologues les plus brillants, dans Race et histoire et comme pour répondre en avance à ces cuistres, écrit que « le barbare c’est avant tout l’homme qui croit à la barbarie » pour expliquer que c’est celui qui dénie à celui qui apparait comme sauvage son humanité qui est réellement en manque d’humanité. Finalement, peut-être que les Ultras sont aussi là pour jouer le rôle de révélateur.

 

Marquer les déviants

 

Comme je le disais en introduction, la LFP sanctionne régulièrement les groupes Ultras de France pour l’utilisation de fumigènes. Reposant sur des motivations toutes plus fumeuses les unes que les autres (principalement la sécurité alors même qu’aucun accident n’est à déplorer consécutivement à l’usage de fumigènes), celles-ci sont en réalité un moyen de stigmatiser les Ultras, de les montrer du doigt pour les transformer en monstres et ainsi punir ceux qui se lèvent contre l’ordre établi. On retrouve évidemment la même logique dans les interdictions préfectorales de déplacement dont on ne compte plus le nombre et qui mobilisent finalement plus de forces policières pour les faire respecter que ce que susciterait le déplacement des supporters. Mais là encore la volonté n’est nullement la sécurité ou l’efficience mais bien plus assurément de marquer ceux considérés comme déviants.

Nous retrouvons ici l’une des principales thèses portées par Michel Foucault dans Surveiller et punir à propos de la police, de la justice et des sociétés disciplinaires. Dans un entretien, le philosophe précise sa pensée en affirmant que « la justice n’est pas faite pour autre chose que d’enregistrer au niveau officiel, au niveau légal, au niveau rituel ces contrôles qui sont essentiellement de normalisation et qui sont assurés pour la police. La justice et au service de la police et de fait institutionnellement ». Si nous n’avons pas de dichotomie police-justice dans le cas des Ultras, il me parait évident que le but recherché est le même, à savoir celui d’une volonté de normalisation et de marquer les déviants afin qu’ils arrêtent de défier l’ordre établi ou, a minima, qu’ils ne soient pas suivis par d’autres s’ils continuent. Nous voyons finalement se mettre en œuvre dans le football ce dont Jérémie Bentham avait rêvé avec son panoptique, sa prison faite pour que les personnes libres viennent contempler les prisonniers et bien se comporter. La LFP ferait bien de prendre garde, il s’en faudrait de peu pour que le panoptique se retourne contre elle et démontre à tous son odieux visage.

 

Crédits photo: Midi Libre

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