jeu. Août 13th, 2020

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

L’arrêt de la L1, Cottard et Molière

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Il y a une dizaine de jours, le 28 avril, Édouard Philippe s’exprimait devant l’Assemblée nationale pour présenter la stratégie de déconfinement adoptée par le gouvernement. C’est au fil de ce discours fleuve qu’en une phrase et dix-sept mots, il a fait tomber le couperet sur le football professionnel français : « La saison 2019-2020 de sports professionnels, notamment celle de football, ne pourra pas non plus reprendre ». Alors que l’ensemble des clubs, instances et suiveurs de football en France étaient dans un grand flou – L’Équipe avait rapporté dans plusieurs de ses éditions que la LFP se préparait à une reprise en mai ou en juin – les propos du Premier ministre sont venus clore le débat.

Réunie en conseil d’administration extraordinaire quelques heures après cette annonce, la LFP a effectivement décidé de mettre un terme à la saison 2019-2020 et d’arrêter le classement selon la règle du quotient de points (nombre de points divisé par le nombre de matchs disputés) pour tenir compte de la 28ème journée de Ligue 1 sans pénaliser Strasbourg dont le match contre le PSG avait été reporté pour cause de coronavirus. Aussitôt la décision prise, d’aucuns – dont Jean-Michel Aulas mais j’y reviendrai plus longuement – se sont élevés contre ce choix ajoutant l’obscénité au manque singulier de classe. Il n’en demeure pas moins que cet arrêt prématuré du championnat pose des questions lourdes qu’il serait bienvenu de traiter sans tomber dans l’hystérie.

Le danger économique

Le principal argument avancé pour critiquer la décision prise par la LFP d’arrêter le championnat – qui n’est, il est important de le rappeler, que la conséquence d’une décision étatique – est assurément celui relatif à la question économique. Nous aurions, je crois, tort de le balayer d’un simple revers de main. Je crois fermement que la décision qui a été prise est la bonne mais il est évident que celle-ci aura des répercussions économiques sur le monde du football français. Si la France met en place le déconfinement dès demain c’est d’ailleurs en grande partie pour des raisons économiques, il serait candide, pour ne pas dire plus, de nier la chose.

L’arrêt de la Ligue 1 va porter un rude coup à l’économie du football professionnel en France précisément parce que le football professionnel est l’un des secteurs où les coûts fixes (principalement les salaires des joueurs) sont les plus élevés et que l’absence quasi-totale de revenus sur une période relativement longue à l’échelle du football va mettre à mal des trésoreries déjà bien peu solides. Il serait facile de tomber dans une démagogie un peu crasse comme on a pu l’entendre ci et là en expliquant que les joueurs de foot ne sont pas les plus à plaindre et que leurs salaires leur permettent de voir venir – les tenants de cette position s’empressent en général de convoquer le cas des populations les plus dominées de la société qui doivent malheureusement recourir à l’aide alimentaire en ces temps difficiles. Je crois qu’adopter cette position revient à faire fi de deux éléments très importants. Le premier est bien évidemment que les inégalités de salaire dans le football sont importantes (comme l’explique très bien un article des amis de Dialectik Football) et qu’en conséquence il n’y a pas que des multimillionnaires dans le football professionnel. Le second, plus important encore à mes yeux, est que l’industrie du football emploie un assez grand nombre de petites mains qui seront, elles aussi et en premier lieu, touchées par un krach s’il devait en survenir un.

L’arbitrage entre les mauvaises solutions

Une fois que l’on a dit tout cela, comment se positionner face à cette situation ? Je crois, personnellement, que la décision d’arrêter les championnats était la meilleure chose à faire. Trouverait-on normal d’exposer aussi grandement n’importe quelle autre catégorie de personnes ? Bien entendu, certaines entreprises l’ont fait et il faut les critiquer de la manière la plus absolue qui soit mais on ne règle pas les choses, selon moi, en nivelant la sécurité des salariés par le bas, bien au contraire. Les salariés de l’industrie du football tout comme les autres ont le droit à la sécurité et beaucoup des joueurs tout comme des encadrants ne semblaient pas favorable à une reprise.

Derrière ce débat s’est rapidement inséré celui sur les notions d’équité ou de justice et, s’il ne s’agit pas ici de faire une dissertation de philosophie tant ces concepts sont complexes, il me parait important de s’arrêter quelques instants dessus. Si l’on en croit le CNRTL, l’équité est le « (Principe impliquant l’) appréciation juste, (le) respect absolu de ce qui est dû à chacun ». Comment aborder cette épineuse question de l’équité dans la situation actuelle ? Écartons d’emblée une fable qui point depuis quelques jours, reprendre avec des conditions radicalement différentes (mi-temps de 35min, cinq changements autorisés, etc.) n’est pas plus équitable qu’arrêter la saison, j’ai même tendance à penser le contraire puisque dans ces conditions là les clubs les plus puissants financièrement et les mieux dotés en termes d’effectif seront les grands gagnants. Une fois que l’on a décidé d’arrêter la saison, la question de l’équité se pose sur la manière de déterminer le classement final. Je ne sais honnêtement pas ce qui aurait été le plus équitable, je suis en revanche certain que nous sommes en face d’une situation où il s’agit d’essayer de choisir la « moins pire » des solutions. En d’autres termes, nous ne sommes pas en train d’essayer de faire des choix par la positive mais bien plus par défaut. Prendre le classement à la 27ème journée, à la 28ème journée, à la 19ème (pour que chacun ait rencontré une fois chaque adversaire), faire le quotient de points, voilà tout autant de choix qui se résume à sélectionner ce qui parait être la moins mauvaise des solutions et il me semble que, dans des circonstances exceptionnelles et dramatiques, c’est toujours une décision douloureuse à prendre.

Le Cottard lyonnais

En d’autres termes, je suis intimement persuadé que peu importe la décision prise pour arrêter le classement, celle-ci aurait fait des perdants. Le LOSC ou Amiens peuvent légitimement ressentir un sentiment d’injustice tant leurs positions au classement (et les répercussions tant sportives qu’économiques que peut avoir un passage de la 19ème à la 18ème place ou de la 4ème à la 3ème place peuvent être grandes) auraient pu évoluer. Je suis supporter d’un club qui, il est vrai, sort sportivement gagnant de la situation actuelle mais j’ai la faiblesse de penser – je ne le saurai bien évidemment jamais – que ma position aurait été la même s’il avait été à la place du LOSC (qui est à mes yeux le club qui se retrouve le plus dans la position du con dans la mesure où il n’avait qu’un point de retard sur Rennes et que les Bretons devaient encore affronter le PSG), que la situation sanitaire aurait largement pris le pas sur ma condition de supporter. Ce n’est pourtant ni Gérard Lopez – qui avait proposé une simulation de la fin du championnat avant de rapidement accepter la décision de la LFP – ni les dirigeants d’Amiens qui ont été les plus véhéments contre les décisions prises mais bien Jean-Michel Aulas dont le club pointait très loin de la troisième place avant l’arrêt du championnat.

Très tôt le président lyonnais a tenté de pousser pour la solution de la saison blanche (ce dont il est intéressant de se souvenir aujourd’hui qu’il hurle au désastre économique) afin de se retrouver en Ligue de Champions la saison prochaine et dès lors qu’il a vu qu’on ne prenait pas le chemin qu’il aurait voulu, il a, par pur opportunisme, commencé à militer pour une continuation du championnat (l’OL a publié un nouveau communiqué allant dans ce sens aujourd’hui alors même que les cas de coronavirus dans les championnats qui prévoient de reprendre se multiplient). Dans la situation sanitaire actuelle, Jean-Michel Aulas fait preuve d’une très grande obscénité à mes yeux, lui qui a été un très grand président est en train de finir dans la fange la plus complète, ne comprenant pas à quel point son positionnement est nauséabond en cette période où près de 30 000 personnes ont perdu la vie à cause de ce virus. Depuis le début de la crise sanitaire, La Peste d’Albert Camus a connu un nouveau succès. Jean-Michel Aulas me fait penser à Cottard, ce personnage méprisable que met en scène le philosophe dans son roman, ce contrebandier qui profite de la crise pour s’enrichir sans vergogne. À la fin du roman, Cottard devient fou, se met à tirer sur les habitants célébrant la victoire face à l’épidémie et finit par être abattu par la police. Peut-être assisterons-nous symboliquement à la même chose, une fois la crise sanitaire terminée et que Jean-Michel Aulas disparaitra enfin du foot français non sans y avoir laissé une très grande trace, ternie par ces derniers actes.

La fuite en avant

Il y a en revanche une chose que cette crise nous apprend – ou plutôt devrait-on dire souligne avec éclat – c’est la fuite en avant économique permanente du football français (qui est loin d’être le seul dans ce cas bien entendu). Si Jean-Michel Aulas est aussi féroce ou que Gérard Lopez a proposé la simulation pour finir le championnat, c’est bien parce que pour l’un comme pour l’autre l’argent généré par les coupes d’Europe et/ou les droits TV est central. Cet état de fait s’applique à bon nombre des clubs français et la situation actuelle devrait, plutôt que cette hystérie assez obscène à laquelle on assiste, nous pousser à réfléchir en profondeur sur le modèle économique adopté. Quand après seulement quelques semaines (avant que l’arrêt définitif ne soit prononcé) d’arrêt, des structures connaissant des flux financiers aussi importants sont quasiment à genoux c’est bien qu’il y a un problème quelque part et que la gigantesque bulle dans laquelle se complait le football professionnel menace à tout moment d’éclater.

Avoir un modèle économique qui ne s’équilibre qu’en cas de qualification européenne (comme peut l’avoir l’OM par exemple), de ventes de joueurs via le trading (comme Lille) ou grâce aux droits TV (comme tous les clubs) alors même que ceux-ci connaissent une augmentation complètement irrationnelle depuis des années n’est pas signe d’une très bonne santé économique. Il est d’ailleurs notable que la LFP ait dû recourir à un emprunt garanti par l’Etat pour permettre aux clubs de ne pas se casser complètement la figure. Il serait opportun que l’aide qu’elle apportera aux clubs soit conditionnée à des mesures strictes d’assainissement financier et de renforcement de la pérennité des modèles économiques. Dans le cas contraire, la fuite en avant ne fera que continuer et tout le football français semble attendre l’arrivée de Mediapro et des ses milliards comme le messie. Le foot professionnel français fait furieusement penser à ces médecins de Molière qui expliquaient que si le patient n’était pas guéri par la précédente saignée il fallait en faire une encore plus grande. Jusqu’à ce que le patient ne succombe définitivement ?

Crédits photo: Jnjoffin

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