mar. Août 20th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Un miroir nommé CAN

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[Disclaimer]: Ce papier traite principalement de l’Algérie parce que c’est à la fois le pays qui a généré le plus de polémique et la situation que je connais le mieux mais l’on pourrait allègrement l’élargir à bien d’autres pays africains.

Vendredi dernier, alors qu’il est un peu plus de 21h01 sur la pelouse du Stade International du Caire lorsque Baghdad Bounedjah profite de la mauvaise anticipation de Kouyaté pour se retrouver lancé à une vingtaine de mètres des buts sénégalais. Bien que Mahrez soit esseulé sur l’aile droite, l’avant-centre algérien – jamais avare en effort mais malheureux tout au long de la compétition – décide d’armer une frappe qui, après une déviation de Sané et une trajectoire quelque peu surréaliste, laisse sur ses appuis le portier des Lions de la Terranga pour filer au fond des filets. Après une heure et demie d’un âpre combat, les Fennecs algériens emportent leur deuxième coupe d’Afrique des nations et procurent de la joie à des millions de personnes.

Cette joie diffuse, extatique, presque cathartique au vu de la situation du pays depuis quelques mois a largement débordé des frontières algériennes et la fête s’est étalée sur une bonne partie de la nuit dans bien des villes françaises. Tout au long de la compétition les polémiques ont été légion en France, à l’initiative principalement de l’extrême-droite, quant aux célébrations des supporters de l’équipe d’Algérie après les victoires lors des tours successifs à tel point que Mahrez s’est fendu de quelques tweets à l’encontre d’un élu du Rassemblement National. Ces multiples polémiques sur le fait de supporter l’équipe algérienne sont, me semble-t-il, un puissant miroir offert à la France dans ses relations avec les binationaux africains.

Extrême-droite, l’habituelle instrumentalisation

Comme affirmé un peu plus haut, c’est principalement du bord de l’extrême-droite qu’ont émergé les polémiques. Celles-ci ne sont pas sans rappeler la propension très ancienne de cette partie rance de l’échiquier politique à instrumentaliser des éléments dès lors qu’elle pense pouvoir en tirer profit – la mort de Mamoudou Barry étant encore là pour le rappeler par exemple. Dans le cas de cette CAN et des célébrations des supporters algériens, il me semble que l’instrumentalisation a été double. La première instrumentalisation, qui n’est pas la plus évidente, est sans conteste le fait que tout à coup l’extrême-droite s’est prise d’intérêt pour le football dans un but de préservation d’une prétendue identité alors même que, bien souvent, elle a tenu en horreur le foot et les footballeurs, coupant les subventions à bien des clubs amateurs des villes dont elle a la charge.

La seconde instrumentalisation, certainement la plus évidente, réside évidemment dans le fait que tous ces vautours ont profité des débordements condamnables mais extrêmement minoritaires qui ont pu se produire en marge des célébrations pour incriminer l’ensemble des supporters et, surtout, lancer un débat dépassant largement le cadre du football, celui de l’appartenance des binationaux à la communauté nationale. Très rapidement le débat est ainsi passé des débordements aux simples célébrations puis enfin au fait de supporter une autre équipe que l’équipe de France quand on vit dans le pays. Cette assignation à supporter l’équipe de France et non pas une équipe africaine sous peine d’être considéré comme un mauvais Français est proprement insupportable.

L’odieux deux poids deux mesures

Dans le paragraphe précédent, l’adjectif « africaine » a son importance. Il me parait effectivement important de pointer le deux poids deux mesures qui existent dans les réactions au fait de supporter une autre équipe nationale, deux poids deux mesures qui ne frappent pas que les supporters mais également les joueurs et vient confirmer sans l’ombre d’un doute le caractère raciste et haineux des polémiques que nous avons vu émerger au cours des dernières semaines. Il y a trois ans, en effet, le Portugal s’est imposé lors de l’Euro organisé en France et la communauté franco-portugaise (ou portugaise tout court) a, avec raison, fêté cette victoire dans les rues de France. Il ne me semble pas avoir entendu les mêmes levers de boucliers ou l’assignation à choisir entre la France et le Portugal.

De la même manière, les propos des joueurs binationaux africains sont scrutés et critiqués avec bien plus de virulence que des propos tenus par des binationaux européens ou même des Français qui affirment se sentir avec une identité différente. Difficile ici de ne pas penser au cas d’Antoine Griezmann qui a effectué l’ensemble de sa formation en Espagne et qui a plusieurs fois affirmé qu’il se sentait plus Espagnol que Français, ce qui est d’une certaine manière logique au vu de son parcours. Il faut pourtant bien moins que ça à un joueur binational ayant des origines africaines, plus particulièrement algériennes au vu de l’histoire encore douloureuse entre les deux pays, pour se faire littéralement descendre à la moindre déclaration. Comment ne pas, ici, se souvenir que Benzema a dû répondre régulièrement à l’accusation qui lui avait été faite d’avoir dit que son vrai pays était l’Algérie ? Il y a, me semble-t-il, dans ce deux poids deux mesures totalement scandaleux le poids de toute une histoire non soldée, cette histoire du colonialisme et de la Françafrique qui pollue encore aujourd’hui les relations entre les deux rives de la Méditerranée.

L’expérience de la communion

Une fois ces considérations dépassées, il est important à mes yeux de s’interroger plus profondément sur les raisons qui font qu’effectivement pour certaines personnes qui sont nées et ont grandi en France – en particulier parmi les jeunes générations – l’identification se fait plus facilement à l’équipe nationale algérienne alors même que les rapports entretenus avec l’Algérie sont très distendus, se résumant souvent à quelques vacances d’été passées dans le pays de leurs origines. Il y a, je crois, deux éléments d’explication principaux. Le premier réside dans la capacité d’agrégation et de communion que possède le football. Cette puissance unificatrice permet bien souvent de faire l’exercice de la communion notamment avec les parents.

Bien souvent, le choix d’un club à supporter a à voir avec une forme de filiation familiale. L’on se rappelle les moments que l’on partageait avec son père, sa mère ou n’importe quel membre de sa famille ainsi que le décrivent très bien Frédéric Scarbonchi et Christophe-Cécil Garnier dans leur excellent Supporter. Eh bien pourquoi ce qui serait valable pour le football de clubs ne le serait-il pas pour le football de sélections ? Bien souvent les CAN et coupe du monde sont une occasion de partage en famille, les moments où les différences entre 1ère, 2ème, 3ème, etc. générations s’estompent le temps des matchs de foot. Il faut n’avoir absolument rien compris au rôle social que peut jouer ce sport magnifique pour pérorer sur le rejet de la France que suggérerait le fait de supporter une équipe africaine, sans compter le fait que souvent les personnes qui ont fait la fête jusque tard dans la nuit de vendredi à samedi dernier était également aux anges il y a un an lors du sacre mondial des Bleus.

Le foot comme liant identitaire

Il y a également à mes yeux une autre raison à cette identification accrue à l’équipe nationale algérienne de la part d’un certain nombre de membres des jeunes générations. Les polémiques racistes n’ont eu de cesse de répéter qu’il s’agissait là de la preuve de la défiance à l’égard de la France. Je crois pourtant qu’il s’agit bien plus d’une forme de catharsis pour bien des personnes en mal d’identité, balloté entre deux pays qui ne les reconnaissent pas forcément à part entière. Considérés comme des Français de seconde zone ici, vivant dans les quartiers dominés et relégués où la République n’est plus qu’un nom de place, de rue ou de station de métro, où les services publics ne sont plus qu’un souvenir tout en étant traités d’immigrés de l’autre côté de la Méditerranée ( « zimmigris » en version originale), certains s’agrippent au football en tant que structurant identitaire.

Le foot comme structurant identitaire c’est Liverpool ou Manchester qui peuvent encore concurrencer Londres. Par le passé c’était grâce à leur industrie performante, désormais c’est sur les terrains de football que cette compétition a lieu. De la même manière dans tous les pays d’Europe de l’Ouest on peut voir cette mécanique à l’œuvre. Saint-Etienne évite aujourd’hui la dépression notamment parce que les Verts sont encore là. Ce qui est vrai pour des aires géographiques à la poursuite d’un passé glorieux l’est à mon sens d’autant plus pour des individus qui ne se sentant acceptés ni d’un côté ni de l’autre se saisissent de ce que représente le football, à savoir un nouvel espace sacré régi par des règles qui lui sont propres pour refuser cette dissolution identitaire et cet entre-deux. Bien plus qu’un cocktail molotov balancé dans une poudrière comme l’extrême-droite souhaite le faire croire, le foot est alors un formidable élément salvateur pour bien des personnes, ce qui contribue à mes yeux à en faire le plus beau sport du monde.

Crédits Photo: La Provence

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