dim. Oct 20th, 2019

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Mais on le dit quand même

Rogerio Ceni, l’ignoré

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« Je ne vais pas prolonger. C’est ma dernière année en tant que professionnel » C’est avec ces mots que Rogério Céni, 41 ans, a annoncé sa retraite à la fin de la saison prochaine. Légende vivante dans son Brésil natal, le gardien ne s’est jamais exporté sur nos terres où il demeure un inconnu. A une époque où Lloris coûte 120 millions selon son club, combien vaut un homme qui possède plus de 20 titres, plus de 1000 matchs avec son club de cœur et surtout 114 buts inscrits à son actif ? Un goal plus prolifique que Guillaume Hoarau en somme.

source : http://esportes.r7.com
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Goleiro Artilheiro

S’il y a bien une raison de regarder des vidéos Youtube sur Rogério Céni, c’est bien ses coups francs et ses penalty transformés.
Aujourd’hui, le compteur monte à 114 buts avec Sao Paulo dont 14 en Copa Libertadores (équivalent sud américain de la ligue des champions). Il est le 7ème meilleur buteur du club en compétition nationale. Pour comparer, José Luis Chilavert compte lui 62 buts dans sa carrière et Guillaume Hoarau 1 seul but en LDC. Rogério Céni est actuellement le gardien le plus prolifique de l’histoire du football. Pro depuis 1992, c’est seulement en février 1997 sous la direction de Muricy Ramalho qu’il ouvre son compteur.

« A cette époque, notre équipe ne marquait jamais sur coup franc et personne ne les travaillait à l’entraînement. » confirme le coach. « Alors j’ai dit à mes joueurs que j’allais les donner à tirer au seul qui les travaillait. » Même pour Rogério, c’était une décision osée. « Il a eu le courage de me laisser tirer les coups francs. Si j’avais été l’entraîneur, je ne sais pas si j’aurai eu le courage d’en faire autant. » Dès sa première saison, il en inscrit 3. Puis au moins deux chaque saison avec un pic incroyable de 21 réalisations lors de la saison 2005. Il se paie même le luxe d’inscrire son 100ème but le 27 mars 2011 lors d’un Clasico face au Corinthians remporté 2-1. 17 ans après, nous pouvons sans crainte affirmer que le pari Muricy Ramalho est un franc succès. Cela en dit long sur le fossé culturel entre l’Europe et l’Amérique du Sud. Barney Ronay, journaliste pour le Guardian explique : « Les Sud-américains font les choses différemment et mieux que nous en matière de football. Il est purement impossible de voir l’émergence d’un Rogério Céni britannique à cause d’obstacles tant sur le plan technique que culturel. C’est une raison de plus de célébrer le génie de cette réussite. »

Il serait effectivement très surprenant de voir aujourd’hui un Manuel Neuer ou un Victor Valdes en charge de coups-francs. Technique et concurrence à part, le pari est trop risqué pour être même considéré. La philosophie tactique européenne, malgré le génie de ses acteurs et le scénario de grande qualité qu’ils nous proposent chaque année, est frileuse face à ce genre d’idée. «Les gens adorent le beau jeu, ce qu’ils appellent le joga bonito, explique Juninho. Au Brésil, tu peux effectuer des gestes d’éclat, un peu gratuits, qui te vaudraient une engueulade d’un entraîneur en Europe et qui, ici, font lever le public de bonheur. Au Vasco, j’ose des trucs que je n’aurais jamais tentés à Lyon.» Il est également important de ne pas réduire cette conception football spectacle brésilienne a un simple loisir dénué de compétition. Sur ce point, ils sont bien plus cruel que nous. «Ici, les fans n’acceptent pas l’échec. Quand l’équipe perd, la presse nous massacre. Deux ou trois défaites de suite, et c’est l’entraîneur qui saute. Pas de patience ni de pitié.» Peut-être est-ce cet implication culturelle et très ancrée qui a toujours retenu Rogério au Brésil. En effet, il refusa une offre pour l’Inter de Milan en 1998 et une autre d’Arsenal en 2001.

source : http://cdn.diariodocentrodomundo.com.br
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Capitaine

La seconde ligne de force de la carrière de Rogério Céni est sa fidélité sans faille. Cela fait maintenant 21 ans et 1117 matchs qu’il porte le maillot du Sao Paulo FC. Autant le dire tout de suite, c’est un record, il a l’occasion de côtoyé des stars telles que Kaka, Lucas ou encore Luis Fabiano. Ryan Giggs, symbole de fidélité en Europe, en est lui à un peu plus de 900 sorties en tant que Red Devil. C’est également plus que le Roi Pelé avec Santos. Bien sûr, la longévité en tant que joueur de champ est plus estimable mais cela aide à avoir une idée de l’ampleur du nombre. Rogério Céni rentre dans une certaine tradition brésilienne de fidélité. Depuis la fin des années 90, le marché international de joueurs s’est fortement développé et le Brésil (au même titre que l’Amérique du Sud dans son ensemble et l’Afrique) est devenu une sorte d’espace de production de joueurs au profit de l’espace de consommation majeur : l’Europe.

Le déséquilibre économique joue bien sûr un rôle important dans ce processus d’émigration. Cependant, le phénomène ne fit pas l’unanimité et Rogério fut un de ces réfractaires au vieux continent. Comme dit précédemment, il déclina deux offres importantes en Europe. Son refus face à l’Arsenal d’Arsène Wenger abouti d’ailleurs à un mini-scandale en 2001. Le président de Sao Paulo de l’époque, Paulo Amaral Vasconcellos, avait interprété la décision comme un moyen de chantage du joueur pour augmenter son salaire. Résultat, Roger (en VF) écopa de 29 jours de suspensions avec son club. « Je vous raconterais bien toute l’histoire mais c’est mieux pour moi que je reste silencieux. ». Selon Rogério, ses motivations à rester dans son club venaient du cœur. En sabotant sa carrière en Europe, l’homme tire une croix sur une exposition internationale, souvent synonyme de salaire astronomique et de Seleçao. Encore une fois, Rogério agit en anti-thèse de la philosophie européenne qui veut que les jeunes se servent de leur club de formation comme simple tremplin vers une formation plus performante. Encore une fois, c’est un pari gagnant. Encore une fois, il illustre un aspect primordial du football brésilien : un culte du joueur disproportionné. « Ou tu es à jeter à la poubelle, ou tu es le messie » résume Juninho. Dans le deuxième cas, c’est un amour sans condition qui sera offert au joueur par les supporters. Rogério fait parti de cette frange de demi-dieux. Voir trois-quart-dieu, Le « gardien artilleur » porte le brassard de capitaine depuis plus de 850 matchs. C’est un record dans le monde. Il est le « joueur-club » par excellence. « J’ai gagné tout ce que je pouvais gagner avec Sao Paulo… personne dans le pays ne possède autant de trophées […] Mais j’ai toujours voulu plus ; Je veux remporter un nouveau triplé… » Il rajoute « J’échangerai tous mes buts contre tous les titres que j’ai disputés avec Sao Paulo mais pas remportés». Au final, il compte avant sa dernière année 3 Copa Libertadores, 1 Coupe du monde des clubs, 3 championnats nationaux, 1 championnat régional, une dizaine de coupes nationales, une coupe du monde et une coupe des confédération. Un palmarès a en faire pâlir plus d’un. Aurait-il aussi rempli son armoire à trophée en traversant l’océan ? Aurait-il simplement réussi ici ? Aucune idée mais une chose est sûre, il n’aurait pas eu la place de s’exprimer complètement.

A une époque où l’Europe du foot est traversée par une forte nostalgie du football d’antan plus audacieux se jouant avec le coeur, Rogério Céni répond que c’est encore possible. Il n’est pas le plus trash des joueurs mais peut-être un des plus à part du haut niveau. Le voir traverser le terrain pour tirer ses coups francs ramène le supporter aux sentiment les plus profonds et finalement simples qu’il cherche dans le football, à savoir la joie, l’excitation. Et puis, nous n’en avons pas parlé mais sur sa ligne, il était loin d’être un peintre.

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