jeu. Juin 27th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Romántique

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Commençons par la fin :

Nous sommes le 4 juillet 2012 et il est presque 23h à Sao Paulo.
Dans le Pacaembu, stade mythique des Corinthians, le Brésilien Emerson, vient d’ouvrir le score dans la finale de la Copa Libertadores. Son équipe joue contre les Argentins de Boca Juniors. Son but, d’ailleurs, c’est que de la chance. Bref, le stade explose. Boca perd ses moyens, la partie se déséquilibre et logiquement, 19 minutes plus tard, ce même Emerson double la mise. 2-0 pour les Brésiliens de Sao Paulo. Le score en reste là.
Il est maintenant 23h37 quand l’arbitre siffle la fin de la rencontre, les Corinthians viennent de s’offrir leur première Copa Libertadores, l’équivalent sud-américain de notre Ligue des Champions. Pour les quelque 35 millions de supporters du club, c’est la grosse teuf.
Du côté de Boca, pendant ce temps, on se console, on se dit que c’était pas le bon soir, c’est toujours chiant de chuter à deux pas d’un trophée.
Pourtant au final, putain, tout le monde s’en fout. Les supporters argentins pensent à autre chose. Ils pensent à ce trentenaire sur la pelouse, chamboulé, avec sa grosse tête carrée, ses petits yeux, ses cheveux courts qu’on dirait qu’il les a coupés lui-même et surtout, son brassard de capitaine de Boca.
Dès le coup de sifflet, le bonhomme fait la bise à ses coéquipiers puis aux membres du staff avant d’embarquer tout le monde pour aller saluer les supporters qui ont fait le déplacement depuis Buenos Aires. Sitôt fait, il rejoint les couloirs du Pacaembu et, les larmes aux yeux, adresse ces quelques mots à la presse : « 
J’ai parlé avec les joueurs, avec le président. Je leur ai dit que je ne continuerai pas. J’aime ce club, je serai éternellement reconnaissant envers ses supporters. Mais je me sens vidé. Je ne peux plus rien leur donner».
Pour situer l’effet de cette annonce, je vais vous demander de vous rappeller l’état de votre copine à la fin de Titanic. Avec le maquillage qui coule et les mouchoirs qui volent partout. Voilà.
Quelques jours plus tard, à Buenos Aires, 3000 supporters selon la police, se donnent rendez-vous devant le stade du club, la Bombonera. Ils sont vêtus de leur maillot, accompagnés par leurs enfants, leurs drapeaux et chantent en choeur pour demander au joueur de ne pas les quitter. Dans la foulée, le phénomène se propage et voilà que des manifestations similaires se déroulent dans 36 autres villes du pays.
Trente-six villes. Vous imaginez ? Trente-six villes qui chantent à la gloire d’un seul joueur de football, d’un seul homme.
Faut dire, il y a quelques années, il gagnait le titre de meilleur joueur de Liga devant Zidane ou Ronaldinho. Faut dire, son surnom, c’est El Torero. Faut dire, son blase, c’est Juan Román Riquelme, mais allez, on est entre potes, vous pouvez l’appeler Román.

Le début d’une grande histoire : 

Le décor est posé. Román est un grand du football. Et à Boca Juniors, vous l’avez compris : c’est un dieu. Mais on va pas tout spoiler dès le début.
L’histoire commence en 1996, pour ses 18 ans. Le natif de San Fernando pose ses bagages à Buenos Aires contrat en poche, plein de fierté, ses parents lui ayant inculqué l’amour de Boca dès petit et a déjà sur son CV la Copa Punta del Este, un tournoi international U18 sud-américain.
Le garçon vit un rêve de gosse. A cette époque, il n’a encore jamais joué un seul match pro, ses anciens coachs le trouvant beaucoup trop frêle pour survivre au milieu de terrain.
Carlos Bilardo, au culot, avait donné un peu moins d’un million d’euros pour le faire venir et le soir du 10 novembre 1996 lui offre sa première titularisation à la Bombonera, le stade de Boca Juniors.
Il joue avec beaucoup de classe. Il donne au jeu Xeneizes de la vie, du rythme et de la générosité.
Le public, qui tourne à peine la page Diego Armando Maradona, découvre ce jeune homme de 18 ans.
En fin de rencontre, les premiers Riquelme! Riquelme! jaillissent des tribunes. Juan Román vient de délivrer sa première passe décisive. La première des 112 qu’il offrira sous le maillot 
de Boca. Mais on avait dit pas de spoil. Bref, l’homme a annoncé la couleur.
Deux semaines après, il plante son premier but en pro : une grosse frappe qui caresse les deux montants avant de rentrer. Bref. La saison se poursuit et malgré son petit prodige, Boca vivote. Le club de Bueno Aires finit 8ème du championnat et, un peu comme sur la Canebière, l’état de crise est proclamé et la valse des coachs commence.

Deux ans et quatre entraineurs plus tard, Carlos Bianchi débarqueEt la carrière de Román prend une autre dimension. Le coach lui donne les clés du milieu de terrain. Il faut bien comprendre que Riquelme n’est ni rapide – il est même plutôt lent – ni physique, son jeu à lui est brut. Ses gestes techniques sont épurés au maximum, sa frappe à la fois lourde et pure, et son sens du jeu sobre et précis.
Comme Zidane, il accélère le rythme non pas par ses courses mais parce qu’il voit ce qui va se passer une ou deux secondes avant les autres. Parce qu’il sait constamment où sont ses coéquipiers. Riquelme est un playmaker pur et dur. « El ultimo 10 » quoi.
Très vite, chacun de ses décalages est acclamé, chacune de ses grosses frappes en lucarne allume le stade. Les supporters tombent amoureux et Riquelme aussi. 
Pendant les 3 ans où Bianchi dirige l’équipe, Jean-Romain (en VF) plante 40 buts et balance 54 passes décisives. Pendant les 3 ans où Bianchi dirige l’équipe, Boca gagne deux championnats d’ouverture, un de fermeture, deux Copa Libertadores et, en bonus, une Coupe Intercontinentale (l’ancêtre de la Coupe du monde des clubs) face aux Galactiques du Real Madrid.
Ce soir là, Riquelme ne faisait pas de cadeau, parlez en Makélélé pour voir. Sa carrière est au top mais Riquelme veut plus, il
 rêve d’Europe et doit choisir comme chacun : la carrière ou l’amour. Les dirigeants de Boca font les relou et s’embrouillent avec lui à propos du renouvellement de contrat. Barcelone ne rate pas le coche et le convainc de venir en catalogne en juin 2002.

 Le périple européen :

Tout le monde annonce Juan Román Riquelme comme le joueur qui va ramener Barcelone à son plus haut niveau. Mais, on va pas y aller par quatre chemins : grosse grosse année de merde.
Je m’explique : le coach du Barça de l’époque est Louis van Gaal et le Riquelme, il n’en veut pas. Le néerlandais préfère les joueurs rapides sur les ailes et en contre-attaque. Román et sa caravane n’ont pas exactement le profil mais sont quand même titulaires… sur l’aile. Souvent hésitant, il galère à s’épanouir dans le Camp Nou.
En 42 matchs sur la saison 2002-2003, il marque 6 buts, balance 6 passes décisives et le Barça finit 6ème du championnat. 666. Vous rajoutez à tout ça une vie privée bien pourrie, avec, par exemple, le kidnapping de son frère et vous avez le tableau et le scénar d’un épisode de Plus Belle la Vie.
Bon, tout n’est pas noir, il eut des moments sympathiques quand même : la rencontre avec le tout jeune Andres Iniesta. L’Espagnol admire Riquelme et avoue encore aujourd’hui s’inspirer beaucoup de lui. Classe. Mais, pour les dirigeants, ça ne suffit pas. Lorsque la fin de saison arrive, Louis et Barcelone crèvent d’envie de s’en débarrasser et l’envoient en prêt à Villareal.

Villareal ! Ah Villareal ! Avec ses 50 000 habitants, ses 5 ans d’expérience en Liga, sa 15ème place au classement et sa petite armée de joueurs sud-américains. Riquelme y pose les pieds avec des ambitions. L’année de son arrivée, le club gagne 7 places au classement. Román retrouve son jeu. Il décale, envoie des mines en lucarne, et permet même au sous-marin jaune une demi-finale de l’UEFA. Villareal sort du prêt et signe son magicien.
S’en suit un renforcement solide avec Forlan en attaque et le Chilien Pellegrini aux commandes. Villareal enclenche la vitesse supérieure et finit 3ème dans l’exercice 2004-2005.
Riquelme retrouve la popularité qu’il avait en Argentine et pour beaucoup, il est le meilleur joueur du championnat espagnol. Je le rappelle, à côté, il y avait Zinédine Zidane. Mais que nenni.

L’acte manqué :


Et qui dit 3ème place, dit Ligue des Champions. Le club se hisse à la surprise générale en demi-finale de la compétition et rencontre l’Arsenal d’Arsène Wenger.
Les Anglais gagnent à l’aller chez eux sur la plus petite marge 1-0. Au retour, en Espagne, Juan Román et ses potes dominent largement mais n’arrivent pas à faire craquer la défense des Gunners. Le 0-0 se dessine. Le stade perd espoir. Jusqu’à ce penalty sifflé contre les rosbief.
A la 89ème minute. Pardon, à la putain de 89ème minute. Saint Román est désigné pour le tirer et derrière lui, il y a toute une ville en ébullition. Le club qui 5 ans avant découvrait le football à haut niveau a une chance d’aller en finale de la plus prestigieuse des compétitions de clubs.
Il reste une minute de jeu, en face, le gardien regarde un petit papier. Ca se fait des fois, on y note où tire chaque joueur adverse en général. Lehmann pose son papier, se place au milieu de ses cages.
Román s’élance, au bout de sa course, il y a des prolongations et 30 minutes d’espoir en plus pour les 50 000 habitants de la ville. Grosse inspiration dans le public. Il arme sa frappe, tire à droite.
Et bah devinez quoi les gars. Lehmann saute à droite. Le gardien londonien repousse la frappe, la défense s’occupe de l’éloigner des cages et Arsenal se qualifie en finale de la Ligue des Champions où il y rencontrera Barcelone. Oui, Barcelone, les retrouvailles auraient été belles. C’est Shakespearien. « Si je devais citer le plus mauvais souvenir de ma carrière, ce serait peut-être la demi-finale perdue avec Villarreal en Ligue des champions 2006, contre Arsenal, ça a été difficile à vivre. ».

 

La chute et le retour aux sources :

Et un malheur n’arrive jamais seul, le tunnel commence. Le Mondial 2006 est raté par les Argentins et Riquelme devient le responsable de ces mauvais résultats selon la presse. La situation devient telle qu’il menace d’arrêter sa carrière tant sa famille souffre des critiques.
Pour ce qui est de Villareal, Román commence à multiplier les divergences avec le coach et demande un prêt pour Boca. Le club argentin n’en demandait pas tant et emballe rapidement l’affaire. Le joueur arrive courant 2007. Le retour à la maison le transforme et d’un coup, retrouve son meilleur niveau.
Il prend la Copa Libertadores en route, ses coéquipiers s’étaient qualifiés de justesse pour les 1/8ème, il remet de l’ordre et montre l’exemple : 8 buts et 5 offrandes en 8 matchs.
Évidemment, il se choppe sa troisième Copa Libertadores et le titre de MVP. Voilà qui suffit à Román pour regagner le cœur des supporters qui ne veulent plus qu’il parte.
Les dirigeants font tout pour le garder mais Villareal refuse. Son retour en Espagne est inutile, d’autres le remplacent, il ne joue plus. Son passage en Argentine est encore dans sa tête, il insiste pour y retourner. Le club craque et voilà qu’en janvier 2008, Juan Román Riquelme signe en faveur de son amour de jeunesse.
Direct, sa carrière  va au niveau au-dessus, Boca ne tourne qu’autour de Riquelme et de son buteur Palermo. Il répond présent sur le terrain, remporte le championnat d’ouverture 2008.

Attendez, attendez ! Vous vous rendez compte de ça ?
Imaginez dans le club de votre ville, un mec autant fan que vous revient de temps en temps pour offrir des championnats, des Ligues des Champions…
Imaginez l’euphorie autour de lui. D’ailleurs dans la foulée, 60 000 supporters le nomment joueur le plus populaire de l’histoire de Boca Juniors.
Devant Diego Armando Maradona. Voilà, c’est dit.
Et puis, le temps a passé, Zidane est parti à la retraite et les numéros 10 à l’ancienne n’existent plus.
Román est peut-être le dernier joueur qui n’a pas besoin de courir pour faire gagner son équipe. Peut-être le dernier à foutre des baffes au mec qui vient de lui mettre une olive. Peut-être le dernier à prendre un rouge en match pour ça. Román crie beaucoup et sur tout le monde mais Román est le joueur en activité qui a fait le plus de passes décisives, plus de 180.
Román, c’est Román.
En 2011, il offre un dernier championnat d’ouverture, les supporters s’emballent et mettent la main à la pâte pour ériger une statue du joueur. A côté de celle de Maradona. De moins en moins buteur, il se contente de distribuer pour sa dernière Copa Libertadores en 2012.
Et c’est là que brutalement tout s’arrête. 
« Je ne peux pas jouer à 50% pour Boca. », « Je suis né Bostero, et je le resterai» « Si mon fils veut continuer à me voir jouer, je continuerai mais pas à Boca »

C’est un truc de dingue quand même. Sur son maillot ça faisait quelques temps qu’il n’y avait plus écrit Riquelme mais simplement Román, comme à la maison. Le capitaine charismatique par excellence.
A cette époque où l’on répète à qui veut l’entendre que les joueurs touchent trop pour être touché par leur sport. Putain, Román, fais pas le con, reviens.

Thomas Delozier, pour TLMS’enFoot

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