mer. Oct 16th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Bolsonaro et Ronaldinho, révélateurs de notre hypocrisie ?

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Dans un post Instagram publié le 7 octobre dernier, l’ancienne star du FC Barcelone et du PSG Ronaldinho a pris un certain nombre de personnes à contre-pied de ce côté-ci de l’Atlantique. En s’affichant avec un maillot floqué 17 (en lieu et place de son 10 habituel) et en l’accompagnant d’un message explicite, Ronaldinho a affirmé avec force et vigueur son soutien à Jaïr Bolsonaro (le 17 servant à voter pour lui) le candidat d’extrême-droite du parti social-libéral arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle brésilienne avec un peu plus de 46% des voix. Désormais grand favori du second tour qui l’opposera à Fernando Haddad du parti des travailleurs qui, lui, n’a recueilli que 29,24% des suffrages exprimés.

Il est euphémique de dire que Ronaldinho a surpris, voire choqué, un grand nombre de personnes en Europe. Connu pour ses dribbles, ses arabesques et ses autres gestes géniaux sur un terrain de football – il reste l’un des rares joueurs du FC Barcelone à avoir été quasiment acclamé au Bernabeu – le joueur brésilien vient de se faire connaitre sous un autre visage, celui de l’engagement électoral derrière un candidat. Dans son sillage, ou plutôt dans son ombre d’un point de vue médiatique, nombreux sont les joueurs connus brésiliens à avoir soutenu Bolsonaro, de Lucas à Robinho en passant par Felipe Melo, Rivaldo ou les lyonnais Marçal et Rafael. Les réactions outrées suscitées par ces soutiens sont, à mon sens, révélatrices d’une certaine hypocrisie de notre part.

 

 

La situation brésilienne

 

Si le résultat du premier tour de l’élection présidentielle brésilienne a constitué un coup de tonnerre pour beaucoup de personnes en Europe, celui-ci vient de très loin. Il est aisé de se complaire dans une position un peu simpliste et très caricaturale affirmant que la seule raison de ce résultat réside dans la volonté forcenée des Etats-Unis d’empêcher le retour au pouvoir du Parti des travailleurs (volonté qui a assurément joué dans l’opération de déstabilisation du PT), il est bien plus difficile mais également courageux de reconnaître que le score très élevé de Bolsonaro est aussi la conséquence d’une situation délétère et désastreuse dans le pays. Aux troubles économiques et sociaux déjà présents depuis un certain temps – la coupe du monde 2014 avait d’ailleurs servi de caisse de résonnance à bien des revendications sociales – et au ralentissement de l’économie brésilienne sont venues s’ajouter des affaires de corruption de grande ampleur.

 

La classe politique brésilienne est effectivement frappée depuis des années par d’immenses scandales dont le principal, dénommé affaire Lava Jato (pour lavage express dans la langue de Molière), a abouti à l’emprisonnement de Lula, l’ancien président issu du PT et très populaire pour avoir mené des politiques sociales de grande ampleur. Toute la campagne présidentielle a été placée sous le signe de la violence. Violence verbale de la part d’un Bolsonaro souhaitant faire feu de tout bois et se présentant volontiers comme un chevalier blanc anti-corruption, violence symbolique à l’égard de Lula qui a subi une procédure judiciaire accélérée pour l’empêcher d’être candidat alors qu’il était annoncé comme victorieux et violence physique lorsque Bolsonaro a été attaqué au couteau. Le Brésil est donc un pays totalement fracturé, ne faisant guère plus confiance à sa classe politique ainsi qu’en témoigne le taux élevé (près de 30%) de votes blancs, nuls ou d’abstention.

 

 

La surprise et l’effroi

 

A bien y regarder, il semblerait que la situation actuelle du Brésil soit avant tout la conséquence de la prise de pouvoir de Michel Temer. Ce climat de violence actuellement présent dans le pays a été mis en place avec obstination par le successeur de Dilma Rousseff (elle-même héritière de Lula). En destituant la présidente sous des motifs fallacieux et en plaçant Michel Temer, encore plus corrompu que les autres, au pouvoir, le parlement brésilien a assurément ouvert la boite de Pandore en fracturant radicalement le pays entre d’une part les partisans pétistes et de l’autre les intérêts du grand patronat. Ce « coup d’Etat institutionnel » qu’a constitué la destitution de Rousseff selon les mots de bien des analystes est assurément la source principale des troubles actuels.

Il n’est finalement guère surprenant de voir que ce climat de violence exacerbée ait aboutit sur le vote massif en direction d’un nostalgique de la dictature militaire, porteur d’une vision anxiogène et sécuritaire de la société. Fidèle à presque tous les discours d’extrême-droite, celui de Bolsonaro présente son locuteur comme celui capable de mettre à mal l’insécurité en même temps qu’il l’habille d’un masque social quand bien même son parti est au service des puissants. Bolsonaro, en plus d’être nostalgique de la dictature militaire, n’hésite pas à tenir des propos haineux et violents à l’égard des personnes de couleurs ou des habitants du Nordeste cette région discriminée historiquement. Il est donc, de prime abord, plus que surprenant de voir des footballeurs souvent issus de milieux très modestes et à la mélanine élevée soutenir un tel candidat au discours aussi haineux à l’encontre de ces populations. Le seul joueur majeur a s’être engagé frontalement contre le candidat d’extrême-droite est Juninho dans une  interview lumineuse traduite par @rmdendani pour La Grinta.

 

Les raisons d’un vote

 

S’arrêter à la fustigation d’un tel vote, à affirmer que lesdites stars votent « mal » serait confortable intellectuellement et permettrait de se donner à peu de frais un costume de justicier et de chevalier blanc, dans une forme de reflet de ce que fait Bolsonaro. Si vous avez l’habitude de me lire, vous savez sans doute que je combats et combattrai toujours l’extrême-droite et tous ses visages. Je crois pourtant que pour être juste et saisir la complexité du vote de certains des joueurs stars brésiliens, il est important de sortir de la posture et de ne pas tomber dans le travers moralisateur – il n’y a d’ailleurs pas de front anti-Bolsonaro au Brésil dans l’optique du deuxième tour. Je suis effectivement de ceux qui considèrent que pour lutter efficacement contre un positionnement politique il convient avant tout de le comprendre et d’en saisir les mécanismes. Déconstruire plutôt que rire en somme.

Il est d’ailleurs singulier que l’argument de leur parcours et de leurs origines modestes nous viennent souvent à l’esprit pour évoquer la surprise qui est la nôtre lorsque des joueurs (je sors ici du simple cadre brésilien) choisissent de soutenir des projets politiques porteurs d’inégalités. Parler de leurs origines c’est finalement oublier ce qu’ils sont devenus, un peu comme si le passé se surimposait au présent alors même que c’est rarement le cas. Ces joueurs ont certes été membres de milieux modestes, il n’en demeure pas moins vrai qu’ils font désormais partie des super riches de la société et c’est dans cette perspective qu’il faudrait lire leur positionnement politique. A un deuxième niveau, plus micro et centré sur la société brésilienne, d’autres éléments permettent finalement d’expliquer le positionnement de ces joueurs brésiliens. Par-delà la question de la corruption prégnante, celle de la religion est très importante. Comme on le sait, bien des joueurs brésiliens sont extrêmement croyants (on se rappelle du caractère évangéliste de Ceara au PSG par exemple) et Bolsonaro défend une position teintée de propos religieux quand son adversaire Haddad est vu comme un pourfendeur des valeurs chrétiennes, ce qui explique assurément le soutien d’un nombre important de joueurs connus au candidat d’extrême-droite dans le duel qui l’oppose à Haddad.

 

L’hypocrisie générale

 

Je le disais plus haut, les annonces de Ronaldinho et d’autres joueurs ont suscité des réactions souvent très hostiles. L’Equipe dans son édition de vendredi dernier fait d’ailleurs état du fait qu’un club a fait porter à ses joueurs un T-shirt en soutien à Bolsonaro. Dans le même article, le quotidien sportif explique que nombreux sont les groupes ultras à faire campagne contre le candidat d’extrême-droite et semble s’en réjouir. Cet article est, à mes yeux, symptomatique d’une certaine hypocrisie de notre part : d’un côté l’on se réjouit que certains joueurs (Juninho notamment) ou supporters s’opposent à l’extrême-droite en entrant dans l’arène électorale et de l’autre nous fustigeons Ronaldinho et ses compères pour avoir soutenu Bolsonaro en demandant à demi-mots leur censure. L’honnêteté intellectuelle ne devrait pas nous amener à reconnaitre qu’un joueur a le droit de défendre ses idées ?

Plus largement, beaucoup d’entre nous, moi le premier, sommes en admiration devant la démocratie corinthiane mise en place par Socratès et ses coéquipiers. Le joueur est d’ailleurs, à juste titre selon moi, érigé en modèle du footballeur s’engageant fièrement en politique (on peut citer la banderole déployée par les joueurs en 1983 lors de la finale du championnat de Sao Paulo pour lutter contre la junte militaire : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »). Plus à l’ouest et au sud, c’est Carlos Caszely qui s’est engagé quelques années plus tard dans la chute de Pinochet au Chili. Les joueurs de foot n’auraient donc le droit de s’engager que lorsqu’ils soutiennent des idées avec lesquels nous sommes en accord ? Ce serait là une singulière hypocrisie. Nous nous plaignons assez du côté lisse, langue de bois et emmerdant des joueurs de foot. Allons-nous également nous plaindre lorsqu’ils prennent position ? A moins que, dans une insulte à l’intelligence des joueurs, ceux qui fustigent leur côté fade ne soient pas des défenseurs de la liberté de parole des joueurs mais simplement à la recherche de porte-voix pour diffuser leurs idées, quitte à jouer les ventriloques et les transformer en marionnettes.

 

 

Merci à @Blacnubia pour les précisions

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