mer. Nov 13th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Homophobie, la bien maladroite ministre

8 min read

Il y a quelques jours, la ministre des Sports Roxana Maracineanu a mis le feu au monde du supportérisme français. Invitée sur France Info, elle a effectivement vertement critiqué les chants qu’elle avait entendus lors de PSG-OM. Si l’on aurait pu penser, de prime abord, qu’elle évoquait le chant par lequel le CUP affuble les Marseillais du surnom de rats et que certains considèrent comme ayant de forts relents racistes (en raison de l’origine du terme rat accolé à la population marseillaise composée en grande partie de personnes issues de l’immigration nord-africaine), il n’en était en réalité rien. Rapidement Madame Maracineanu a expliqué qu’il ne s’agissait pas de propos racistes mais bien plutôt des chants injurieux que l’on peut entendre dans tous les stades ou presque. Depuis, le débat s’est focalisé sur la question de certains chants considérés comme homophobes.

En lançant le débat au détour d’une phrase lors d’une intervention radio, la ministre n’a, me semble-t-il, rien fait pour faire que celui-ci soit serein, bien au contraire. Lorsque l’on sait que les propos de Madame Maracineanu se sont produits la veille d’une assemblée plénière de l’Instance Nationale du Supportérisme (organe rassemblant pouvoirs publics, instances du monde du foot et supporters) à laquelle elle a pris part, l’on ne peut s’empêcher de voir une forme de torpillage, volontaire ou pas, de ladite plénière alors même que les discussions ont bien avancé sur d’autres sujets brûlants (fumigènes ou interdiction de déplacement, nous en parlerons prochainement sur le site). Au-delà de cet état de fait, il me semble que l’approche de la ministre est, au mieux, maladroite et ne pourra pas faire avancer les choses tant elle est brusque et, appelons les choses par leur nom, caricaturale.

 

Le débat hystérisé

 

Si je parle de maladresse de la part de Madame Maracineanu c’est bel et bien parce qu’il semblerait qu’elle n’avait pas vraiment réfléchi ni étudié le sujet avant de l’aborder lors de son passage radiophonique. Aussi son intervention est-elle fortement lacunaire, pour ne pas dire immensément biaisée et partiale. Plutôt que de prendre le temps de travailler en amont ce sujet important et cette discussion qu’il faut, je crois, avoir notamment à propos de la portée homophobe de certains chants (nous y reviendrons), elle a préféré jeter dans la garrigue une allumette, provoquant un incendie qui a encore éloignés les uns des autres les différents acteurs placés au cœur du sujet.

Cette hystérie qui s’est soudainement emparée du monde du foot ou plus précisément l’hystérie avec laquelle certains ont commencé à traiter du monde du foot et du supportérisme, marque d’un certain mépris de classe latent dans ce pays, a formidablement été matérialisée par les accusations faites notamment à Nathalie Boy de La Tour, la présidente de la LFP. Alors que celle-ci a expliqué lors d’une réunion, en réponse au propos de la ministre, que pour bien des supporters – ce point est important – ces chants insultants faisaient partie du folklore, nombreux ont été les médias à dire que c’était la présidente de la LFP elle-même qui considérait qu’il s’agissait de folklore. Il serait grand temps de pouvoir avoir un débat apaisé et des discussions rationnelles et raisonnables sur le sujet.

 

Essentialisation et accusation jetée en l’air

 

Effectivement, s’il y a bien une chose qui a manqué tant dans le propos de Madame Maracineanu que dans ceux de bien de ses commentateurs, c’est l’absence totale de rationalité. Je crois qu’il n’est pas exagéré de voir dans l’essentialisation des supporters qui a été faite depuis quelques jours et dans les accusations jetées en l’air la profonde marque d’un mépris de classe qui ne s’est jamais réellement résorbé dans ce pays à l’égard du football. Si celui-ci peut prendre de multiples formes, le mécanisme menant à désigner l’ensemble des supporters (ou plus précisément les supporters placés en tribunes populaires, celles qui animent les stades de France) d’affreux homophobes n’est pas la moindre. Il ne s’agit pas ici de nier le fait que des chants ou slogans à base d’enculé ou de PD peuvent être considérés comme homophobes au vu de l’origine de ces mots et qu’il faudrait avoir un débat sur le sujet mais bien plus de pointer le fort mépris compris dans l’assertion voulant que chacun des supporters entonnant ces chants soit un affreux homophobe qui se tient en société et attend d’arriver au stade pour déverser sa haine.

De la même manière que le sexisme et le patriarcat sont fortement incrustés dans la société, l’homophobie l’est. Est-ce à dire que tous ceux qui crient « oh hisse enculé » dans un stade sont des homophobes ? Je ne le crois pas. Très certainement, une part de ceux-ci sont des homophobes assumés mais il ne me semble pas que cela soit une part importante. De la même manière, jeter l’opprobre sur l’ensemble des supporters en expliquant que l’effet de groupe fait qu’ils sont incapables de comprendre de tels enjeux revient précisément à essentialiser un groupe en niant la présence d’individus en son sein, individus capables d’être influencés par de multiples facteurs et donc de réfléchir par eux-mêmes. Il est proprement intolérable et insupportable de voir des parfumés tranquillement installés sur leurs plateaux télés ou dans les cénacles du pouvoir traiter de manière quelque peu dédaigneuse des dizaines de milliers de personnes.

 

Absence de considération et discussion impossible

 

Disons les choses encore plus clairement, les chants et slogans cités plus haut doivent à mes yeux être le sujet de discussions – surtout dans la mesure où il est facile de modifier le enculé en enfoiré par exemple. Il y a selon moi la nécessité de faire un travail de pédagogie sur ces mots puisque beaucoup ne voient sincèrement pas en quoi ils peuvent être homophobes. D’aucuns ont expliqué qu’il fallait sanctionner de manière presque aveugle les chants de ce type (pour rester dans la lignée des sanctions abusives et arbitraires qui ont déjà cours aujourd’hui dans le foot français). Je suis de ceux qui pensent que la sanction seule ne sert pas à grand-chose si elle ne s’accompagne pas d’une pédagogie et d’explications voire que celle-ci peut être contre-productive.

C’est bien pourquoi il faudrait avoir des discussions et un débat raisonnables en même temps que rationnels sur le sujet. Le problème est précisément qu’une telle démarche est actuellement impossible. Pour être totalement exact, il fautt rajouter que si cette démarche est aujourd’hui inenvisageable c’est bien parce que les pouvoirs publics et les autorités du monde du foot ont tout fait pour saper la confiance et la capacité de discussion avec les supporters. A force de sanctionner de manière aveugle, de mépriser les groupes de supporters, de traiter les supporters de foot comme des sous-citoyens ou des terroristes, les voilà qui ont créé un fossé béant qui mettra du temps à être résorbé. Continuer à jeter des incantations comme c’est le cas depuis quelques jours est le meilleur moyen de faire se replier sur soi les acteurs des tribunes et, plus grave encore, risque de générer des actes de provocations, inhérents à la culture ultra. Il serait peut-être temps pour les pouvoirs publics et la société d’enfin faire preuve d’humilité, peut-être en commençant par enfin reconnaitre à quel point les Ultras forment une contre-culture et non pas une sous-culture.

 

La nécessaire exemplarité (du deux poids deux mesures)

 

Dernier point, et non des moindres, dans ce débat important, la nécessaire exemplarité de ceux qui le portent. Que des associations de lutte contre l’homophobie s’emparent du sujet est, selon moi, une bonne chose en cela qu’il me semble que la discussion peut plus facilement se créer entre ces associations et les groupes de supporters – à la condition préalable d’abandonner les postures et le mépris surplombant qui peut exister – en revanche Madame Maracineanu me parait très mal placée pour venir donner des leçons.

Ce qui est problématique pour moi est l’absence d’exemplarité et de cohérence de la ministre, absences qui concourent finalement à creuser le fossé entre elle et les supporters. Pour commencer, certains diront que c’est inhérent à la politique politicienne mais cela est bien le problème, venir faire la leçon aux supporters de foot sur leur supposée homophobie quand on est membre d’un gouvernement comportant d’anciens soutiens de la Manif pour Tous, comme Gérald Darmanin, qui était, elle, autrement plus homophobe (sans réellement s’en cacher d’ailleurs) que les tribunes françaises est hautement incohérent. Surtout, lorsque l’on sait que le ministère n’a pas fait grand-chose après la révélation des pratiques racistes de quota pratiquées notamment par le PSG (via les Football Leaks) l’on s’étonne de la virulence avec laquelle la ministre s’attaque aux supporters. Faut-il donc comprendre que le racisme avéré et établi est plus grave que des chants maladroits qui nécessitent discussions et débats mais qui ne sont pas directement dirigés contre les homosexuels ? Ou alors faut-il comprendre que les puissants clubs n’ont pas à être inquiétés tandis que les supporters oui ? Plus encore, quelques jours après avoir fait ses déclarations à la radio, la ministre s’enthousiasmait au Qatar devant les stades construits pour la Coupe du Monde 2022. Rappelons que ces stades sont construits dans des conditions de quasi-esclavage et que cette Coupe du Monde au Qatar symbolise à peu près tout ce qui nous fait vomir dans ce foot-business. Après tout, cette incohérence n’est pas si surprenante venant d’une membre d’un gouvernement qui considère que les droits sociaux sont des boulets qu’il s’agit de casser un à un tout en maquillant son action d’une espèce de vernis (bien écaillé) de progressisme sociétal. Les Tartuffe au pouvoir en somme.

 

 

Crédits photo: Femme Actuelle

1 thought on “Homophobie, la bien maladroite ministre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.