mar. Oct 22nd, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

La justice, le foot professionnel et le symbole Luzenac

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Il y a quelques jours, le tribunal administratif de Toulouse a rendu son verdict dans le litige opposant le Luzenac AP à la Ligue Professionnelle de Football. Le point de départ de ce litige est avant tout un énorme gâchis, la transformation de ce qui aurait pu être une histoire merveilleuse en désastreuse descente aux enfers. En avril 2014, le petit club ariégeois parvient effectivement à réaliser ce que l’on peut classer dans la catégorie des grands exploits du football français. Mené par Christophe Pélissier (aujourd’hui entraineur d’Amiens), le club issu d’un petit village d’à peine un peu plus de 500 habitants obtient effectivement sa montée en Ligue 2 sur la pelouse de Foix après une victoire contre Boulogne-sur-Mer lors de la 29ème journée de National.

Malheureusement, le petit club ariégeois n’évoluera jamais en Ligue 2, la LFP lui refusant l’accession en étant soutenue par la FFF – nous y reviendrons. Le Luzenac AP a donc dû repartir des bas-fonds des divisions régionales alors qu’il avait obtenu sa promotion en Ligue 2 sur le terrain et que le club aurait pu constituer un merveilleux symbole d’un football populaire accédant au monde professionnel. La chute fut aussi brutale que la joie de la montée fut intense et plutôt que de devenir symbole de ce foot populaire évoluant dans le monde professionnel, le Luzenac AP s’est transformé en symbole du refus de s’ouvrir de la part du monde professionnel. La direction du club n’est certes pas exempte de tout reproche dans cette affaire (nous reviendrons sur ce point) mais la décision de justice que vient de rendre le tribunal administratif de Toulouse ajoute l’indécence au mépris.

 

Jérôme Ducros ou la porte ouverte à la liquidation

 

Après avoir obtenu sa montée sur le terrain en avril 2014, le Luzenac AP s’est vu notifier dès le mois de juin suivant qu’il ne pourrait pas évoluer en Ligue 2. Le 5 juin, la DNCG refuse la montée du club en deuxième division en raison d’un budget insuffisant et de l’absence d’accord entre le club et le propriétaire du stade Ernest Wallon de Toulouse. C’est ici que se joue le nœud gordien de l’histoire tragique du Luzenac AP. Ayant besoin d’un stade aux normes pour évoluer en Ligue 2, le président Jérôme Ducros affirme partout, dans un exercice communicationnel périlleux, que le club dispose déjà d’un accord avec le propriétaire du stade Ernest Wallon, l’association les Amis du Stade toulousain de Toulouse, pour y évoluer lors des matchs à domicile.

Le président du Luzenac AP a indéniablement tenté d’engager un rapport de force à la fois avec la LFP et la FFF pour faire pencher la balance de son côté. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre son refus de répondre favorablement à la proposition d’une inscription temporaire en National. Cette décision, que je comprends personnellement parce qu’accepter cette inscription temporaire aurait précipité la fin de la conciliation, a joué dans le fait que le club ait dû repartir de zéro ou presque. Toutefois, le principal problème de la gestion du président Ducros réside évidemment dans le fait qu’aucun accord formel avec le propriétaire d’Ernest Wallon n’a été signé, l’avocat de l’association affirmant même : « le 30 mai dernier a été signé un accord de principe. Le conseil d’administration de l’association donnait un avis favorable à la mise à disposition du stade, mais à deux conditions. La première, que le calendrier de Ligue 2 soit compatible avec celui du top 14. La deuxième, que Luzenac mette à disposition des 17 équipes amateurs du stade d’autres terrains. Nous n’avons jamais eu le moindre retour ni la moindre proposition de la part de Luzenac sur ces deux conditions ». En jouant dangereusement avec le feu, en mentant même, le président Ducros a indéniablement précipité dans l’abîme son club, en se jetant dans la gueule d’un loup qui n’attendait que ça.

 

 

L’absurde décision de justice

 

Il faut pourtant aller au-delà de la simple responsabilité de Monsieur Ducros. Nous verrons en troisième partie que, d’une certaine manière, il a été forcé à agir de la sorte pour espérer l’emporter. Ce faisant, il a indéniablement emporté une victoire symbolique mais cette bataille victorieuse a directement mené son club en enfer. Sa position jusqu’auboutiste sans l’être tout à fait – nous y reviendrons – a finalement permis à la machine d’airain de l’écraser lui et le Luzenac AP. Reparti des plus bas échelons, le club de Luzenac a intenté une action en justice contre la LFP l’accusant d’avoir fait preuve de négligence et donc d’avoir provoqué la chute du club. Avec cette assignation, le club de Luzenac réclamait 39,5 Millions d’€ de compensation.

La semaine dernière, la justice a donc rendu son verdict et il est euphémique de dire qu’il est totalement absurde. « L’absurde, écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Plus loin, le philosophe franco algérien ajoute : « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait. En ce sens, il ne me parait pas exagéré de parler de décision de justice absurde dans la mesure où le tribunal administratif a reconnu les fautes de la LFP mais n’offre qu’une compensation de 2000€ au club, ce qui disons-le sans fard est d’un ridicule absolu. Ce verdict ressemble en réalité à s’y méprendre à un crachat à la figure d’une personne déjà à terre avec dans le rôle du faucheur la LFP et dans celui du cracheur la justice dans une forme d’humiliation à plusieurs détentes.

 

 

L’ombre de Julien Sorel

 

Pour saisir la complexité de cette affaire et tout ce qu’elle nous dit des relations entre les mondes professionnel et amateur il nous faut, je crois, changer complètement d’échelle et arrêter d’être myope en ne s’attardant que sur des considérations strictement administratives. A mon sens, en effet, c’est à un tout autre niveau que le cœur de ce litige se joue et c’est précisément en cela que je suis fondé à voir en Luzenac le symbole d’une farouche volonté de préserver l’entre-soi du monde professionnel, d’empêcher l’entrée de nouveaux acteurs. Comme expliqué en première partie, je pense que Jérôme Ducros a commis de multiples erreurs. En louvoyant et en essayant d’imposer un bras de fer, le président du Luzenac AP a précipité la chute de son club. Pour autant, pouvait-il en être autrement ? Pouvait-il réellement agir d’une autre manière ? En grand amateur de Spinoza, je suis de ceux qui pensent que le déterminisme à une place prépondérante et que les individus les individus agissent uniquement selon les contraintes des structures dans lesquelles ils sont plongés.

Alors oui, Jérôme Ducros a fait des erreurs, oui il a adopté une stratégie un peu folle et totalement irrationnelle consistant à mentir et à louvoyer mais je pense qu’il a été déterminé à agir de la sorte et, surtout, je pense qu’il avait perdu à partir du moment où il a accepté les structures en place. Je parlais plus haut d’un jusqu’auboutisme inachevé de sa part et il me faut, je crois, expliciter cette théorie : le président de Luzenac est entré dans un bras de fer parce qu’il voulait avoir un stade aux normes pour pouvoir évoluer en Ligue 2. De ce fait toute son action se comprend à l’aune de cet objectif. Toutefois, en acceptant dès l’origine les structures préétablies et en ne s’attaquant pas directement à celles-ci en dénonçant, par exemple, la nécessité d’avoir un stade répondant à certaines normes il avait perdu avant de commencer le combat. Il aurait été bien plus pertinent, à mon sens, de placer la lutte à une autre échelle et de dire que tant que la pelouse était correcte il n’y avait aucun problème, ce qui aurait eu pour mérite de démontrer que la LFP et la FFF n’étaient qu’en train de défendre un entre-soi.

Finalement, le Luzenac AP prend des airs du Julien Sorel de Stendhal dans son Rouge et le Noir. Meurtrier, le jeune Julien Sorel décrit à merveille les véritables raisons pour lesquelles il est accusé. Il commence par expliquer qu’il ne demande aucune grâce et que sa mort sera juste puisqu’il a ôté la vie d’une personne. Néanmoins, et c’est tout ce qui fait l’intérêt de ce plaidoyer, il ajoute plus loin : « Mais quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société. Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés… ». Le Luzenac AP est pareil à Julien Sorel, coupable d’erreur mais condamné avant même d’avoir commencé à se défendre, parce qu’il n’appartient pas à la « société » du football professionnel et qu’il n’est pas jugé par ses pairs mais par des bourgeois refusant obstinément de laisser la place.

 

Un grand merci à @FriulConnection et @MechTuyot pour leur aide dans la préparation de ce papier

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