jeu. Déc 12th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

Le racialisme du football français

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La bulle du foot français n’a parlé que de cette phrase pendant deux semaines :

[…] Le foot, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline[…]

Willy Sagnol

Phrase qui, sortie de son contexte, n’a pas de quoi casser trois pattes à un canard… Mais lorsque celle-ci fait référence aux footballeurs africains, forcément ça fait tout de suite stéréotypé et discriminatoire… L’affaire Sagnol fait débat, et nous ne pouvons pas faire semblant de n’avoir rien entendu. Le racisme a toujours été un sujet extrêmement délicat, où énormément de facteurs sont à prendre en compte et où les mots sont à choisir judicieusement, car l’interprétation des propos fait souvent plus de bruit que l’idée de base.

Tout d’abord, notons que je mentionne le racialisme et non le racisme dans le titre. Non, non, ceci n’est pas une erreur de frappe, mais plutôt une volonté de faire le distinguo entre ce qui est perçu comme du racisme, et le discours maladroit et discriminatoire que l’entraineur de Bordeaux a tenté de dépeindre.

Bien qu’étant très proche étymologiquement du racisme, le racialisme est, pour Pierre-André Taguieff dans son livre Le Racisme. Un exposé pour comprendre, un essai pour réfléchir (1997). « […] une école sociologique au sens large du terme, qui apparaît au milieu du XIXe siècle et qui prétend expliquer les phénomènes sociaux par des facteurs héréditaires et raciaux […] ». En d’autres terme, c’est la base même du système de catégorisation et de son application dans l’Histoire. Même si l’utilisation de ce terme fait débat, il est intéressant de pointer du doigt l’aspect idéologique et la manière dont cette doctrine, base de notre société postcoloniale, est solidement ancrée dans le football français (et européen).

Phénomène Politique et Sociétal

Le football a aussi suivi l’histoire et l’évolution de sa mère, la Société. Le fondement de notre système sportif professionnel suit inexorablement ce schéma. L’évolution des flux migratoires tout au long du XXème siècle, la mixité sociale et l’immigration spécifique… Au-delà du besoin de la main d’œuvre ouvrière, nécessaire pendant la deuxième partie du siècle dernier, la seule autre « exploitation » de  ce vivier ne s’est axée principalement que sur un objectif : fabriquer des sportifs professionnels. Pour le reste, on repassera plus tard !

La relation entre les centres de formation en Afrique de l’ouest et les clubs français

La stratégie mise en place concernant la formation par les instances du football en France depuis 20 ans est simple. Ouvrir massivement des pôles de détection en France et surtout à l’étranger, en favorisant des échanges privilégiés entre les clubs français et le vivier de joueurs africains. Pourquoi ? Parce que la philosophie de jeu basée sur l’impact physique est au centre du débat, mais également car « la main d’œuvre » est abondante et peu onéreuse.

Comme toute entreprise, les clubs français essaient de s’ouvrir à l’international, et ils sont de plus en plus à s’associer à des centres de formation en Afrique. Une stratégie économique classique dans une société mondialisée. Le postulat est simple : trouver les pépites du football de demain en utilisant un système de détection avec des critères pointus. Le résultat l’est tout autant, au regard des méthodes utilisées pour récupérer les joueurs et les bénéfices liés à leur revente quelques années plus tard. Et le rapport Prix de revente / Prix d’acquisition est extrêmement rentable !

Au milieu des années 2000, plus de la moitié des clubs français ont orienté leur stratégie en Afrique de l’Ouest, comme au Sénégal (Amiens, Bastia, Metz, Monaco), en Guinée (Bastia), au Mali (Auxerre), en Côte d’Ivoire (Nice), ou encore au Burkina Faso (Grenoble). On s’aperçoit que le lien entre les pays où sont situés ces centres de formation et la France est historique. Une relation privilégiée entre l’ancien colon et ses anciennes colonies est plus facile à mettre en place…

Le trafic des joueurs africains en France

En parallèle de cette voie officielle et standardisée, une méthode officieuse fait son trou en Afrique : les intermédiaires et les faux agents. Selon les différentes associations pour la défense de ces jeunes joueurs (dont la plus connue Foot Solidaire) ce sont près de 7000 jeunes footballeurs africains qui arrivent en France chaque année. Le discours des prétendus mécènes, anciens joueurs, ex-entraineurs, dirigeants, etc., conforte la possibilité de réaliser le rêve de tout jeune joueur : percer en Europe. Mais la réalité est souvent plus violente. Joueurs en situation irrégulière, abandonnés à l’aéroport, ou tout simplement lâchés après le premier échec d’une mise à l’essai dans un club professionnel, ils sont nombreux à se tourner vers les championnats amateurs. Et au pays, les familles se sont endettées de plusieurs milliers d’Euros dans le voyage sans retour du fils. Le rêve européen se transforme en cauchemar.

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Un des derniers cas recensés (mais il en existe tellement) est celui d’un jeune camerounais de 15 ans abandonné sans papier ni bagages devant le stade de Louhans-Cuiseaux (CFA2) par son pseudo agent venu le chercher au pays en lui promettant monts et merveilles. Pour les joueurs africains, le mirage de « l’Eldorado » européen est une porte d’entrée à ces dérives, peu relayées et donc peu visibles aux yeux de tous. Elles ne sont malheureusement que l’un des nombreux dommages collatéraux de la machine à sous estampillée « football ».

Mais la catégorisation du football français ne s’arrête pas qu’au berceau géographique d’où proviennent les joueurs des championnats français. La stigmatisation des différences se fait aussi de l’intérieur et les amalgames sont monnaie courante même pour un joueur français…

Un ascenseur social axé sur le football

Comme Laurent Blanc en 2010 et son raisonnement simpliste : une large majorité des « blacks » et des « jeunes issus de l’immigration » (en gros tout ce qui n’est pas blanc) ont peu de chances de réussir en France autrement qu’en étant sportifs professionnels. Tout simplement parce que le sport est l’un des seuls ascenseurs sociaux qui fonctionnent dans notre société. Seuls les athlètes ont cette possibilité ! A y regarder de plus près, les postes d’entraineurs, de directeurs sportifs et même ceux au sein des fédérations ne sont pas extrêmement ouverts à la mixité. Pour le dire plus crument, à part Kambouaré et Makélélé (de surcroit sans emploi depuis peu), arriveriez-vous à me citer une personne de couleur au poste d’entraineur ?

Problème de reconnaissance et d’identité

En temps de crise, la population cherche des réponses faciles aux problèmes (bien maladroitement et souvent de manière stéréotypée). Ce climat génère une xénophobie permanente, au sens littéral du terme… C’est en écoutant des piliers de comptoirs, haranguant qu’il y a « bien trop de noirs en équipe de France » que l’on comprend cette problématique. Et c’est d’ailleurs l’une des causes de l’affaire des quotas…

[…]On forme vraiment le même prototype de joueurs : grands, costauds, puissants […] Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les Blacks […]

Laurent Blanc

Une phrase proche de l’anthropobiologie mais qui peut déranger… Stéréotypes racistes ? Focalisation des différences ? La nuance fait grincer des dents, mais démontre bien que la question taboue fait du chemin entre le spectateur lambda qui ne se reconnait pas dans son équipe et les dirigeants du football qui savent pertinemment que ces spectateurs mécontents représentent leur fonds de commerce !

Maintenant, le peuple veut se reconnaître dans son équipe. Force est de constater que le problème n’est pas le joueur en soi mais bel et bien le fonctionnement complet de notre méthode de développement du sport… Lorsque nous arriverons à former parmi les personnes venant de milieux sociaux peu aisés et les fils / petit fils d’immigrés – comme certains aiment les appeler (histoire de rajouter une couche sur l’intégration…) – plus d’ingénieurs, de docteurs et de personnes pouvant exercer dans les hautes sphères de l’Etat, dès lors nous aurons gagné. Comme beaucoup, j’aimerais voir fleurir « des centres de formation » identiques à ceux du sport pour des ingénieurs et des médecins tant en France qu’à l’étranger… Pour la question de l’immigration spécifique des joueurs africains en France, nous savons qu’à l’heure actuelle, le business entre les différents pays est trop important pour espérer trouver une amélioration des championnats locaux, ce qui serait pourtant une solution durable et plus saine que de piller chaque année les joueurs prometteurs, avec des risques certains.

Pour en revenir aux propos de Sagnol, nul ne doute de sa connaissance de son effectif et du milieu du football en général. Même s’il pense avoir raison sur son effectif (je vous laisse seul juge), la méthode et les mots employés laissent le choix d’une interprétation discriminatoire. Tellement discriminatoire, qu’on en oublie totalement le fond.  Ses propos sont maladroits et même inappropriés quand on sait qu’il s’adresse à toute la presse, lue par des millions de français. Pourtant en extrapolant, ce qu’il souligne n’est pas lié à la race mais à l’environnement dans lequel ces êtres humains ont évolué et se sont adaptés au fil des générations et en développant ainsi certaines caractéristiques. Le problème de ces amalgames, c’est qu’ils excluent les nombreux cas qui ne correspondent pas au soi-disant profil type qu’il a établi… Il existe beaucoup de petites phrases avec une tendance similaire à celle-ci, pourquoi celle de Sagnol à plus fait d’écho que celle, par exemple, de Jean-Marc Furlan ?  En 2008, alors qu’il était entraineur de Strasbourg, il avait tenu des propos très discriminatoires à l’encontre des italiens en stigmatisant Grosso (qui jouait à l’OL à l’époque) :

[…] L’Italien n’a pas renié ses gènes ou sa race. Il sait faire du cinéma […]

Jean-Marc Furlan

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Campagne publicitaire contre le racisme lors de la 10ème journée de L1 et L2

C’est honteux et affligeant d’entendre des cris de singes dans les tribunes, c’est regrettable et nauséabond lorsqu’une personne publique dérape avec des propos discriminatoires… Mais le plus vomitif de tout, reste tout de même la relative inertie du système en lui-même…  Qu’une fédération sanctionne un joueur pour avoir exhibé un drapeau, que le racisme lattant continue à faire les choix à la tête des fédérations, des comités de direction et des directions sportives, que le trafic de centaines de joueurs en transit en France continue chaque année à enrichir les mêmes personnes et qu’au final les seules mesures prises pour parler du problème ne sont qu’un brassard, des lacets multicolores et un flash publicitaire.

Pour aller plus loin :

Poli Raffaele. Le marché des footballeurs. Réseaux et circuits dans l’économie globale (2010).

Loore Frédéric et Job Roger. Marque ou crève (2014).

5 thoughts on “Le racialisme du football français

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