lun. Mai 20th, 2019

TLM Sen Foot

Mais on le dit quand même

La réforme de la LDC ou le foot français face à son hypocrisie

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Il y a quelques semaines, les Football Leaks nous apprenaient que les clubs les plus riches d’Europe envisageaient très sérieusement la création d’une Super League. Si les contours de ladite compétition ne sont pas encore bien définis, les mastodontes du Vieux-Continent agitent déjà cette menace pour faire pression sur l’UEFA afin d’obtenir une répartition des droits TV encore plus avantageuse à leur égard. Alors que la tendance du foot européen est à une uniformisation et une concentration toujours plus accrue de la puissance dans les mains de quelques-uns, cette saison l’Ajax Amsterdam (grand club historique s’il en est mais ne faisant plus partie des géants, notamment financiers, actuels) par son parcours en C1 rend un peu de noblesse à la glorieuse incertitude du sport.

Après avoir réalisé un match magnifique au Bernabeu lors du huitième retour pour sortir le triple tenant du titre madrilène, les jeunes ajaccides ont une nouvelle fois enchanté l’Europe du foot mardi soir en livrant une prestation pleine de fougue et de talent face à la Juventus. Epousant la figure du Prométhée mythologique, l’Ajax (dont le personnage, rappelons-le, dans la mythologie grecque avait été condamné par les dieux pour avoir violé une prêtresse d’Athena durant la guerre de Troie) pourrait bien, avec ce parcours européen, accélérer la constitution d’une nouvelle formule de la Ligue des Champions ardemment souhaitée par les plus gros clubs européens afin de couper court à tout aléa et s’assurer de plus juteux revenus qu’actuellement. Face à cette révolution menaçante (peut-être faut-il d’ailleurs parler de contre-révolution), le foot français démontre une nouvelle fois son hypocrisie, cette même hypocrisie qui nous a menés là où nous sommes actuellement.

 

Critiquer les modalités, pas le concept

 

A l’annonce des rumeurs concernant un remodelage de la C1, la LFP s’est rapidement réunie et expliqué que les clubs français tenteraient d’adopter une position commune dans les semaines à venir. Si le PSG n’a évidemment rien contre cette nouvelle formule (dans la mesure où elle lui serait profitable tant financièrement qu’au niveau de la réputation sportive puisque le club détenu par les Qataris est placé dans ce groupe de mastodontes qui se partageraient la nouvelle formule), il n’en va pas de la même manière pour les autres clubs qui seraient très certainement évincés et devraient alors se contenter des miettes pendant que l’on festoie plus haut.

Au-delà de l’inquiétude légitime qui frappe les clubs français, notamment ceux qui ont pour ambition – avec plus ou moins de réussite d’ailleurs – de participer régulièrement à la LDC, ce qui marque c’est assurément l’immense hypocrisie qui règne dans le foot français à l’heure actuelle. Derrière la critique de la nouvelle formule se dissimule en réalité la volonté de prendre part à celle-ci. Seul le président marseillais Jacques-Henri Eyraud (non on ne rêve pas, il s’agit bien du président qui semble incapable de qualifier son club pour la version actuelle de la compétition qui se pavane partout) assume et ne joue pas le jeu de l’hypocrisie en parlant de « sens de l’histoire » pour cette nouvelle compétition et que l’important n’est pas de lutter contre le concept mais bien plus d’assurer aux clubs français des places dans cette nouvelle mouture.

 

La morale de Bossuet

 

Jacques-Bénigne Bossuet, à la fois homme d’Eglise et écrivain, aurait dit dans l’une de ses fulgurances que Dieu se rit des hommes qui chérissent les causes dont ils déplorent les effets. Si cette assertion est vraie, tendons l’oreille, il se pourrait bien que nous l’entendions rire à gorge déployée face à la situation du foot français. Il serait en effet réducteur de résumer l’hypocrisie de notre bon foot à sa seule réaction face aux volontés de modifier la composition de la LDC. En réalité, ce qui arrive aujourd’hui n’est que la suite logique d’une tendance présente depuis plusieurs décennies dans le foot européen. Progressivement en effet la LDC a expulsé les clubs des championnats dits mineurs sans que cela ne dérange plus que ça les dirigeants du foot français, bien au contraire.

Quand bien même le mandat de Michel Platini à la tête de l’UEFA a permis de réintégrer certains des champions de ces pays dits secondaires, la C1 est désormais une compétition quasi fermée, il n’y a qu’à voir l’identité des demi-finalistes. Il ne s’agit évidemment pas ici de nier le caractère égoïste à savoir le fait que l’on se mobilise souvent bien plus lorsque les choses nous concernent. Le problème est bien que souvent on laisse faire des choses (comme par exemple dans le cadre de lois sécuritaires) en se disant que l’on n’a rien à se reprocher sans savoir qu’un jour lesdites choses finiront par nous attaquer frontalement. Ce que nous voyons se mettre en place n’est finalement rien d’autre qu’une forme de réminiscence du poème de Martin Niemöller écrit à propos de l’Allemagne nazie : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. / Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. / Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. / Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester ». Appliqué au foot français il suffit de remplacer nazis par grands clubs européens et l’ensemble des catégories de personnes par les différents types de clubs progressivement évincés de la LDC (pays de l’Est, Pays-Bas, Portugal). A force de se prendre pour un loup alors qu’il n’est qu’un agneau, certes plus vigoureux que les autres mais un agneau quand même, le foot français se retrouve aujourd’hui entouré par ces loups aux crocs acérés sans personne pour le soutenir. Pendant longtemps, le foot français a épousé la figure d’Atlas, condamné à porter le monde pour le compte des Dieux. Il se faudrait actuellement de peu pour qu’Atlas ne se fasse définitivement écraser par celui-ci et qu’il soit contraint de rejoindre le Styx avec tous les clubs qu’il y a préalablement jetés en se rendant complice des forfaitures des mastodontes.

 

 

Crédits photo: « Atlas Farnèse » conservé au musée archéologique national de Naples

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